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21/04/2009

Trompe-l’œil

couvsiefener.jpgNonnes
Michael Siefener

Traduit de l’allemand par Isabelle David et Élisabeth Willenz

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger) 

 

Tout en recyclant des thèmes traditionnels du fantastique (performativité de l’art, satanisme, hantise et spiritisme), Michael Siefener nous plonge dans un univers envoûtant et déroutant, d’une implacable efficacité. Dans un récit à emboîtements multiples, l’auteur tend un miroir à l’écrivain, scrute les processus menant à la création romanesque, ses motivations et implications. Qu’emprunte celle-ci au réel ? S’en évade-t-elle ou au contraire, le dévoile-t-elle d’autant mieux qu’elle l’aborde par le détour de la fiction ? Dans Nonnes, l’imagination qui apparaît de prime abord comme le dérivatif d’un homme englué dans son insipide vie quotidienne, devient son plus redoutable révélateur. L’écriture s’apparente à un acte thérapeutique, analytique même, et qui une fois enclenché, tourne à l’obsession et débouche sur une effroyable reconnaissance : blessures oubliées et traumatismes ensevelis de l’enfance.

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14/04/2009

L'éternel mari

couvcollier.jpgDouble

Jean Collier

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Dans son premier roman, l’auteure anglaise Jean Collier raconte un impossible deuil, celui que tente de surmonter Photis, une jeune femme devenue la veuve de son ami Ian qui s’est noyé lors d’un séjour au Mexique. Pour autant, Ian est omniprésent, jusqu’à tisser son propre récit dans la fiction où alternent narration à la 1e  et à la 3e personne. Présence paradoxale et fantomatique, surgie de l’au-delà pour compter encore dans la nouvelle vie de la femme aimée, peser sur ses choix et s’immiscer dans ses aventures sentimentales. Un défunt coriace, éternel mari que la jalousie est parvenue à sauver des eaux pour hanter les vivants et s’en nourrir : « Je suis cette maison, se dit Photis. Ian est comme la mérule ; il vit dans mes os, dans mon âme ; invisible – mais ses dégâts sont immenses. Il me mange de l’intérieur. Un jour, il ne restera plus de moi qu’une coque vide et desséchée. » Jalousie de Ian à l’égard d’Ottavio qui partage la complicité de Photis, puis à l’égard d’Eric pour lequel elle éprouve du désir et avec lequel elle aimerait refaire sa vie. Alors Ian les épie, les suit, observe ces longues heures de travail qu’ils partagent, va jusqu’à passer la nuit à leurs côtés. Un sentiment qui tourne au délire lorsqu’il l’imagine aimée et possédée par de multiples hommes et femmes : « Photis va d’un garçon à l’autre, et tous cherchent à la retenir […] Mon épousée des ténèbres se faufile dans la foule un verre à la main ; […] dans le vacarme des filles rient ; et l’une lui caresse les cheveux, tout contre un mur tout en miroirs. »

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19/01/2009

Hantises et malédictions

vv15.jpgLe Visage Vert, n°15
revue de littérature, parution annuelle, juin 2008
Editions Zulma

(par Romain Verger)

Cette nouvelle livraison du Visage Vert explore le thème des hantises et malédictions à partir d’un large corpus de nouvelles fantastiques appartenant au domaine français (Jean Cassou, Jules Bois, Anne-Sylvie Salzman, Norbert Sevestre) et étranger (Ralph Adams Cram, Leopoldo Lugones…). La richesse de cette revue et le plaisir qu’on prend à la lire ne vient pas uniquement de cette pluralité de voix convoquées pour illustrer le thème, mais de ce que les textes de création se doublent d’éclairages critiques précieux qui permettent au lecteur de recontextualiser chacune des nouvelles présentées, de l’inscrire dans son réseau d’influences, autre forme de hantise, littéraire cette fois.
Trois nouvelles ont plus particulièrement retenu mon attention, toutes en rapport avec le motif de l’œil, histoires de l’œil pourrait-on dire, où celui-ci joue tour à tour ou simultanément le rôle de mauvais œil, de supra-conscience maléfique, d’organe permettant la communication entre le monde des vivants et des morts, de pompe aspirante et dévitalisante. Autant d’histoires générées par un dérèglement initial — le fait de mourir yeux grand ouverts — qui vient brouiller la frontière entre vivants et morts et autorise toutes les subversions. Dans Le Succube, Jules Blois raconte le calvaire enduré par un homme que sa veuve revient hanter, se rappelant à lui sous la forme obsessionnelle d’un œil scrutant jusqu’à ses ébats avec une prostituée. Il se réveille chaque matin plus exsangue, dévitalisé par cette femme succube qui parviendra à le ramener à elle : « Il me semble que ses yeux veulent m’arracher de la terre, que ses lèvres veulent aspirer mon âme… ».

http://www.levisagevert.com/

06/12/2008

Corporate unlimited

kafkacola.jpgKafka Cola
Alessandro Mercuri
Léo Scheer, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Ovni littéraire, produit marketing à disposer en palettes sur les présentoirs de supermarchés, pamphlet destiné à redresser les illusions d’optique dont souffre notre société ou imposture visant à les créer ? Ce livre est tout cela à la fois, véhicule d’une culture authentique et de références authentifiables allant de la préhistoire au dernier discours d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux, comme de sources détournées ou purement inventées. Patrick Le Lay, John Pemberton et Franz Kafka se regardent dans le blanc des yeux, se découvrant des affinités insoupçonnées.

Dans Kafka Cola, table de dissection de notre prétendue modernité, Alessandro Mercuri préside à leur très improbable rencontre, questionne et autopsie ses apparentes contradictions, clivages et autres incompatibilités posées de fait, par tradition ou bonne conscience.

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01/12/2008

Désirée, née posthume

DesireG.jpgDésirée
Marie Frering
Quidam éditeur, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Collaboratrice de longue date de la revue La Main de singe où elle a fait paraître ses premiers textes, Marie Frering signe son premier roman chez Quidam. Un récit bref et dense, composé de fragments, comme autant d’ébauches de cette enfant éponyme, saisies du dedans comme du dehors. Orpheline de père et de mère, Désirée est élevée par Nami et Pelam, ses tante et oncle. Une écriture qui épouse les replis intérieurs, zones de retrait et de compensations oniriques que s’est inventée la petite fille pour dire l’absence et la surmonter.

Désirée, marquée au fer blanc de la coupure, de la séparation, liée presque ombilicalement à ce centre absent, à ce manque d’assise et de fondement, qu’elle entretient et questionne intérieurement et quotidiennement en assistant Nami, marchande en coutellerie et taillanderie sur les marchés. Petite bonimenteuse chantant les mérites des lames familiales et de leur tranchant sans égal. Née sous le signe de la blessure (son « visage écarlate du nouveau-né » labouré de « coups de griffes acérés »), elle trouve dans le mal son remède, par le besoin de se frotter à ce qui coupe et taille pour rapiécer les morceaux de son roman familial, n’hésitant pas à broder, ravaudant trous et lacunes, les mailles manquantes de son histoire et de sa préhistoire. « On peut coudre ensemble des pans de montagne mais si la couture est mal faite, il y aura un jour une avalanche. »

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