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27/06/2009

L'amour n'a pas de lendemains

images.jpegDe la montagne et de la fin
Marina Tsvetaeva
Mise en scène de Nicolas Struve
Avec Stéphanie Schwartzbrod
Maison de la Poésie, Paris
Du 4 au 28 juin 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Montage de lettres et de poèmes de Marina Tsvetaeva (1892-1941) autour de son histoire d’amour de quelques mois avec Constantin Rodzevitch, en 1923, De la montagne et de la fin donne à entendre le tourbillon d’une de ces passions à partir desquelles la vie antérieure ne semble plus avoir été vraiment la vie (seulement son pâle reflet), et la vie postérieure ne plus pouvoir être qu’impossible fadeur. Nicolas Struve met en scène un amour confiné dans l’espace exclusif de l’intime et débordant du désir de se déverser sur l’univers tout entier, à commencer par Prague la ténébreuse. Une passion totale, ingérable, magnifiée dans des lettres toute d’étouffement jouissif et drolatique ; une très belle partition russe, à laquelle la comédienne Stéphanie Schwartzbrod offre une diction sauvagement précise, très particulièrement juste.

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22/06/2009

Cassandre et la furie

435px-Cassandra_prophecies_MAR_Naples.jpgCassandre
Monodrame pour comédienne, ensemble et électronique
Michael Jarrell
Mise en scène de Georges Lavaudant
Livret d’après Christa Wolf
Avec Astrid Bas
Nuits de Fourvière, 13 juin 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Statique et violente, Cassandre, vêtue de noir, clame et crie le sombre destin qui fut le sien – prédire l’avenir et ne pas être crue, connaître par avance les drames des Troyens et les voir survenir, impuissante, cantonnée dans son rôle de spectatrice trop savante pour ne pas être qualifiée de folle – âme tacite de la tragédie, conscience aphone et criante. Mis en scène par Georges Lavaudant avec une sobriété peut-être trop stylisée, sur une musique de Michael Jarrell (ensemble dirigé par Susanna Mälkki), le texte véhément de Christa Wolf que déclame la puissante Astrid Bas dans une diction rythmée, soucieuse et insistante, reconstitue l’enfance de la prophétesse, et les cruelles heures qui précédèrent la Guerre de Troie, et le cauchemar de cette même Guerre. Tout avait beau avoir déjà eu lieu pour Cassandre, dans ses tourments visionnaires, tout n’en aurait pas moins lieu. Face à quoi, Cassandre se tient, ici, excédée, statique et violente – elle que l’on imaginait pourtant faible, à jamais fragilisée, tristement lucide, jusque dans son amour. Elle qui, au cœur des catastrophes troyennes, fait figure de blanche innocente, tremblotante et compatissante, on lui prête ici une grave furie, plutôt digne de Médée, une furie de battante, d’héroïne : la douce beauté de Cassandre ne tient-elle pourtant pas justement à sa distance, dramatique, divine, à sa volonté pure et vaine d’éviter le déchaînement des furies ?

16/06/2009

Sous-bois contre la morbidité

boala_familiei_m_008.sized.jpgLa Maladie de la famille M
Fausto Paravidino

Mise en scène de Radu Afrim
Théâtre de l’Odéon
Du 11 au 21 juin 2009


(par Nicolas Cavaillès)

Porté par le grand succès que rencontre à travers l’Europe (et après Avignon 2008) sa mise en scène de Mansarde à Paris avec vue sur la mort (de Matéi Visniec), Radu Afrim, petit prodige de la scène théâtrale roumaine, débarque à l’Odéon pour La Maladie de la famille M, pièce du jeune écrivain italien Fausto Paravidino. Trois enfants, deux filles et un fils, que leur mère a laissés avec un père tout sale et tout gaga, trois jeunes en mal d’amour et de mesure, pour une tragédie morbide moderne sans, hélas, grand relief. Quoique les comédiens jouant les enfants soient excellents (Claudia Ieremia, Malina Manovici, Eugen Jebeleanu), et malgré toute l’inventivité, malgré tout le dynamisme qui caractérisent Radu Afrim (et notamment son goût pour le mouvement permanent, comme pour la danse), on peine à trouver au texte une unité et une nécessité réelles. Reste que ce spectacle pallie l’absence d’originalité de son sujet en proposant un décor (dû à Velica Panduru) d’une rare beauté, dont on ne saurait se lasser – de multiples arbustes sans feuilles dans une maison à l’abandon, comme une forêt pourvue d’une cuisine, d’un lit, d’une baignoire, maison sauvage et forêt vieilllie, finissante, dans l’orange-feu d’un automne psychique.

10/06/2009

Rater tout, et même quelque chose de plus que tout

090330_p16_faust.jpgFaust
Goethe

Mise en scène d’Eimuntas Nekrosius
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Du 27 mai au 6 juin 2009

(par Nicolas Cavaillès)

L’immense solitude de Faust et son immense échec, qui toujours va s’aggravant, tel semble être le sujet de l’impressionnante adaptation du chef-d’œuvre de Goethe (Faust I, en l’occurrence) par le metteur en scène lituanien Eimuntas Nekrosius, qui promène son spectacle de ténèbres et de visions à travers l’Europe depuis maintenant plusieurs années. À l’excellente scénographie, à la simplicité et à la pertinence des effets trouvés pour illustrer un drame sans âge, s’ajoute le sombre charisme du comédien principal, Vladas Bagdonas, jouant Faust : ce spectacle marque l’esprit et y imprime son atmosphère oxymorique, souterraine et éthérée, d’une rare intensité dramatique.

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05/06/2009

Pandore chez les Gaulois

thumb_pandore.2.jpgNina, c’est autre chose
Michel Vinaver
Mise en scène de Guillaume Lévêque
Théâtre de la Colline, Paris
Du 28 mai au 27 juin 2009


(
par Nicolas Cavaillès)


Par rapport à deux frères vieux garçons endigués dans une vie monotone, Nina, fraîche et dynamique au diable, c’est tout autre chose ; aussi, quand celle-ci débarque chez ceux-là et qu’elle met les pieds dans le plat de rôti de veau aux épinards du mercredi, cette confrontation radicale entre les forces féminines de la vie et les raideurs viriles de la conservation promet de violentes étincelles. Écrite dans les années 1970 par l’écrivain-PDG Michel Vinaver,
Nina, c’est autre chose ravit par sa légèreté de ton et par l’originalité du développement qui est fait à partir d’une idée de base plus classique (le ménage à trois) ; car l’irruption haute en couleurs de Nina, qui n’hésite pas à d’emblée affirmer sa différence et son indépendance, c’est aussi celle de la femme dans une société française engourdie, et celle de la modernité simili-américaine dans le monde du travail : sortez vos syndicats, voilà Nina.

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02/06/2009

L'Einsamkeit du directeur de théâtre

peymann2_1.jpgClaus Peymann (triptyque)
Thomas Bernhard
Mise en scène d’Yves Charreton
Avec Stéphane Bernard, Yves Charreton et Edwige Morf
Théâtre des Ateliers, Lyon
Du 26 mai au 5 juin 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Le triptyque
Claus Peymann, c’est une comédie en trois saynètes aux titres explicites : Claus Peymann quitte Bochum et va à Vienne comme directeur du Burgtheater, Claus Peymann s’achète un pantalon et va déjeuner avec moi, et Claus Peymann et Hermann Beil sur la Sulzwiese – titres pince-sans-rire qui disent déjà l’ironie lasse et potache des textes que Thomas Bernhard a puisés dans l’expérience autrichienne de son ami allemand Claus Peymann (désormais directeur du Berliner Ensemble, Peymann est par ailleurs attendu à Fourvière cet été). Que ceux qui aiment la misanthropie de Bernhard se réjouissent, il a ici trouvé pire que l’homme : l’Autrichien, et pire encore que l’Autrichien, l’homme de théâtre autrichien… La taloche est un peu systématique, mais encore ravigotante.

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24/04/2009

Simpleticité

240_450_zurbaran-francois.jpgFrançois d’Assise
D’après Joseph Delteil
Mise en scène d’Adel Hakim
Avec Robert Bouvier
Théâtre des Ateliers, Lyon
Du 21 au 26 avril 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Fort d’un texte à la beauté sonore et suggestive, presque comique, dû au marginal Joseph Delteil (1894-1978), Adel Hakim met en scène Robert Bouvier, campant seul dans la terre informelle un François d’Assise sensuel et gentillet, terrestre et chaleureux, efféminé et réjoui, simplet initiant une révolution de la simplicité chrétienne. Malgré toute sa fameuse et jolie sensibilité aviaire, est-on obligé de concevoir le père des Franciscains comme un homme aussi guilleret, profondément naïf et gourmand ?

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20/04/2009

Hippolyte emporté par le monstre

images.jpegLa Troade / Hippolyte
Robert Garnier
Mise en scène par Christian Schiaretti
ENSATT, Promotion 68
Du 11 au 23 avril 2009

(par Nicolas Cavaillès)


Épreuve de scansion, d’hypotypose et d’hybris pour la 68ème promotion de l’E.N.S.A.T.T., avec les deux tragédies de Robert Garnier (1545-1590) La Troade et Hippolyte, que met en scène Christian Schiaretti, assisté de Mohamed Brikat. Traduisant les drames antiques dans un seizième siècle des extrêmes, provoquant dans le décor d’une Renaissance des plus angéliques les élans baroques les plus furieux, le spectacle relève sans manières ni condescendance le défi d’une langue sur-datée, farouchement expressive, au service de sentiments dépassant toute mesure, et le tout s’avère d’un dynamisme abyssal.

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12/04/2009

That other 70' show

jerk_jonathan.jpgJerk
Dennis Cooper
Mise en scène de Gisèle Vienne
Avec Jonathan Capdevielle
Théâtre de la Bastille
Du 7 au 15 avril 2009 (et en tournée)

(par Nicolas Cavaillès)


Les drames d’adolescents sanglants ont hélas le vent en poupe ; on remonte ici à l’un des pionniers du genre, un certain monsieur Dean Corll, qui tua et fit s’entretuer une vingtaine de jeunes Texans des années 1970. Avec marionnettes, fanzine et bruits de bouche explicites, Jerk met en scène l’ultime orgie de ce tueur en série et de ces deux petits acolytes. Spectacle pas tout public du tout, d’autant plus qu’il est réussi : si l’on n’a pas pris l’habitude de rire du gore, ce psychodrame ludique monté par Gisèle Vienne devient vite insupportable.

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03/04/2009

Ça fait du bon Théâtre

Les_Tribunaux_Rustiques.jpgLes Tribunaux rustiques
Guy de Maupassant

Mise en scène de Philippe Clément
Théâtre de l’Iris, Villeurbanne
Du 1er au 4 avril 2009

(par Nicolas Cavaillès)

On fête les vingt ans de la Compagnie de l’Iris, en son théâtre de quartier de Villeurbanne – et on les fête bien, sans fard ni pompe, avec un sympathique happening populaire extra muros, et avec la reprise des Tribunaux rustiques, l’une des 35 créations de la Compagnie, excellent montage de textes de Maupassant, agrémenté de chansons du montmartrois Gaston Coudé (1880-1911). Dans un patois robuste et vivace, avec une verve retentissante et précise, une débandade de drames tragi-comiques disent tout le bien et tout le mal qu’on peut pas dire de c’te pauv’ créature qu’est l’être humain…

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28/03/2009

Piccoli et son ombre

83_2_081412.jpgMinetti
Thomas Bernhard
Mise en scène d’André Engel
T.N.P. (Studio 24), Villeurbanne
Du 18 au 28 mars 2008

(par Nicolas Cavaillès)


Monsieur Michel Piccoli fait l’unanimité en Minetti, vieux comédien radotant son obsession pour le roi Lear et les aléas de son sort (élevé aux nues par le public et par la critique, il fut ensuite chassé comme un malpropre, et renonça trente ans durant au théâtre). Mais l’impeccable prouesse de l’acteur, monologuant avec brio pendant près de deux heures, et la mise en abîme inévitablement suggérée (puisque Piccoli joua Lear en 2006, déjà sous la direction d’André Engel), détournent quelque peu l’attention d’un élément moins enthousiasmant, plus ingrat : la pièce-même de Thomas Bernhard, qui n’en aurait peut-être pas cautionné un tel usage.

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27/03/2009

La clandestinité expliquée à Bobonne

acc-photo-sartre.jpgLes Mains sales
Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Guy Pierre Couleau
Théâtre de la Croix-Rousse
Du 18 au 27 mars 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Bonne surprise que ces Mains sales haletantes et comiques, seconde partie du dyptique politique en noir et blanc de Guy Pierre Couleau – après Les Justes de Camus. Soulignées par le recours aux mêmes comédiens, de nombreuses similitudes très précises rapprochent ces deux œuvres de l’après-guerre, posant avec le même alphabet, avec la même tendance à la formule retentissante (souvent d’autant plus creuse), la question de l’engagement politique (alors diablement d’actualité) et, de manière plus soutenue, celle du meurtre au nom d’un idéal. Mais, là où Camus péchait par didactisme et par une certaine étroitesse de vue, Sartre s’avère étonnament tonique et malin ; du moins, la mise en scène de G.P. Couleau réussit fort bien à ouvrir la pièce en un spectacle à plusieurs niveaux, comme à plusieurs tonalités, la distanciation par personnage interposé se révélant aussi narrativement attractive qu’intellectuemment intriguante.

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24/03/2009

Retour aux sources taries

medium_Cerisaie.2.jpgLa Cerisaie
Anton Tchekhov

Mise en scène d’Alain Françon
Théâtre de la Colline
Du 17 mars au 10 mai 2009

(par Nicolas Cavaillès)


Pour monter la dernière grande pièce de Tchekhov, l’un de ses dramaturges fétiches, Alain Françon retourne à sa toute première mise en scène (le légendaire premier spectacle du Théâtre d’Art de Stanislavski, en 1904), et, photographies d’époque et cahier de régie à l’appui, il déroule à la lisière du remake une Cerisaie aujourd’hui classiquissime, pour ne pas dire anachronique, datée, qui n’ennuie pas, sans surprendre non plus, ni vraiment faire honneur au texte de Tchekhov, lequel, durant les cent années qui le séparent de sa création, eut bien des occasions de montrer ses innombrables potentialités.

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21/03/2009

L'Europe des peureux

file_545_aff__EuroTableau.jpgLes Européens (Combats pour l’amour)
Howard Barker
Mise en scène de Christian Esnay
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Du 12 au 25 mars 2009
(Suivi de Tableau d’une exécution, du 26 mars au 11 avril)

(par Nicolas Cavaillès)

Écrit en 1990, Les Européens (Combats pour l’amour) est la première pièce que Howard Barker qualifia de « théâtre de la catastrophe » ; ce drame historique situé juste après la fin du siège de Vienne par les Turcs, en 1683, annonce avec une force souvent dérangeante la décadence d’un continent égocentriste et formaliste, superficiel et anémié, profondément lâche. Aujourd’hui encore, vingt petites années après sa rédaction, la trame – guerre de l’Islam et du christianisme – se veut provocante, mais elle n’est pas aussi tape-à-l’œil qu’elle en a l’air : diffuse dans un déluge de catastrophisme malsain, elle permet surtout une plongée féroce dans les tréfonds de la morale judéo-chrétienne, aux aiguillons gréco-romains (le soi-disant héroïsme, et ce fameux principe « identitaire » dont on n’a pas fini de soûper), morale qui, faut-il le préciser, constitue le pain quotidien de l’existence des quelques sept cent millions d’habitants du Vieux Continent.

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14/03/2009

Salir, laver

resize_sm_media1_fichier_idiot1.jpgIdiot !
D’après Fedor Dostoïevski

Spectacle de Vincent Macaigne
Théâtre National de Chaillot
Du 4 au 21 mars 2009 (et en tournée)

(par Nicolas Cavaillès)

Immense déluge, grosse apocalypse de cynisme, de moralisme, d’ironie et de cruauté : voici qui vient bourdonner dans ton âme, Idiot !, librement adapté de Dostoïevski par le jeune metteur en scène Vincent Macaigne. Celui-ci affiche d’emblée parmi ses icones celle d’Artaud Martyr et Prince machiavélique du théâtre ; ainsi, tous les moyens sont bons, et l’humour, et la harangue, et l’insulte… Aussi bruyant qu’insaisissable, Idiot ! n’a pas peur du contact, et sa débauche de hurlements et de souillures, à laquelle on ne saurait reprocher de la gratuité, stigmatise à feux et à sang ce haut-lieu de la littérature russe : la fin de beuverie, toute de larmes, de hargne et de confessions débordantes ; le cœur de la crise, ramassée, condensée, invivable et d’autant plus puissante.

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05/03/2009

Du terrorisme en dissertation

rubon9064.jpgLes Justes
Albert Camus
Mise en scène de Guy Pierre Couleau

Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
Du 4 au 13 mars 2009
(Suivi des Mains sales de Sartre, du 18 au 27 mars)

(par Nicolas Cavaillès)

On connaît les défauts du texte de Camus, écolier disserteur enthousiaste, au goût prononcé pour la formule journalistique (question d’époque), encadrant ses débats dans une trame particulièrement efficace : cinq « socialistes révolutionnaires » russes organisent au nom de la Justice sociale la mort d’un nanti, grand-duc de son état. Ces cinq Justes dépourvus d’ambiguïté, hélas, «  disent tout ce qu’ils pensent, et pensent tout ce qu’ils disent » (pour paraphraser Lessing), ce qui, chez le spectateur, laisse peu de place pour l’incertitude et pour sa précarité, autrement féconde. On ne connaît que trop le sérieux philosophique de l’auteur de La Chute, aussi généreux que laborieux, et ses bonnes intentions cousues de morale blanche. Demeurent de belles images littéraires, un lyrisme qui ne vieillit pas si mal, une réelle vivacité des ébats, et (pour en venir enfin au théâtre) les efforts des comédiens pour éviter que le tout ne tourne au clash artificiel de lycéens apprentis révolutionnaires. Efforts généralement récompensés, du reste, tant le succès de l’œuvre de Camus résiste bien aux années – quand il ne se continue pas dans le succès d’un Wajdi Mouawad, par exemple.

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02/03/2009

De Mascarille en Mascarille

49_1_070512.jpgFarces et comédies : Le dépit amoureux et L’Étourdi ou les contretemps
Molière
, Mise en scène de Christian Schiaretti
T.N.P. Hors les murs au Studio 24 (Villeurbanne)
Du 25 février au 7 mars 2009


(par Nicolas Cavaillès)


Deux ans après les Cinq comédies, Christian Schiaretti et la troupe du T.N.P. poursuivent leur exploration épicurienne des farces et comédies de Molière, dénichées parmi les plus méconnues dans l’œuvre prodigue de celui qui donna son nom à notre langue. On remonte les tréteaux éternels, le décor rustique, simple et pertinent, robuste et discret, et sans aucune affectation superflue, juste de quoi encadrer les face-à-face mécaniques et autres quiproquos savoureux dont le comique se nourrit, et dont naît le « rire des origines » ici visé ; autour de la scène de bois, l’espace s’est élargi, et les entrées et sorties dans cet espace ouvert se font avec une fluidité et un naturel d’autant plus bienvenus qu’ils n’obligent pas à trancher dans le débat (inutile) entre théâtre et réalité.

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27/02/2009

Shakespeare exhaustif

Cymbeline.jpgCymbeline
William Shakespeare
Mise en scène de Bernard Sobel et Sophie Vignaux
ENSATT, 68ème promotion
Du 16 au 27 février 2009

(par Nicolas Cavaillès)


C’est sur une longue scène étroite aux teintes d’or et de terre, divisant le public, que s’étend la longue trame rocambolesque, de long texte tissue, de Cymbeline dans la mise en scène de Bernard Sobel et de Sophie Vignaux. À rebondissements, la trame sait s’amuser de son exubérance dramatique, et s’offrir de joyeux coups d’accélérateur (à défaut d’autres astuces de mise en scène) : il faut parfois que les têtes tombent vite, ou que les dénouements heureux hâtent leurs vertigineux délires trop beaux pour être vrais (G.B. Shaw réécrivit ainsi la curieuse fin de la pièce dans Cymbeline refinished, en 1936, pour en corriger le « burlesque assez ridicule »).

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19/02/2009

Fugues et labyrinthes

9782296076174r.jpgEst
Laura T. Ilea

Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès
Préface de Marcel Moreau

L’Harmattan, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Dans l’une des nouvelles qui composent ce recueil, « EscriTore », un vieil écrivain se souvient de ce que lui disait une amie de New York : « Un jour tu rencontreras tes mots en chair et en os. Un jour ce ne seront plus les exhalaisons douloureuses de ton esprit, mais des présences réelles. Alors tu comprendras tout ».

 

Visiblement, Laura T. Ilea, née en Roumanie, vivant actuellement à Montréal, a fait entre deux continents l’expérience de l’incarnation des mots. Ses personnages, si différents les uns des autres, si semblables dans leur humaine aspiration à trouver la sortie du tunnel, se construisent sur le verbe – les paroles qu’ils échangent, celles qu’ils n’échangent pas mais qui peuplent leur monde, qui hantent leurs rêves et qui guident leurs mouvements.

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05/01/2009

Le romancier descendu des collines

pavese.jpgŒuvres
Cesare Pavese
Édition de Martin Rueff
Gallimard, « Quarto », 2008

(par Nicolas Cavaillès)

On réunit dans ce volume toutes les œuvres dont Cesare Pavese agréa la publication ; y figure ainsi son immense journal posthume, Le métier de vivre, mais pas, hélas, les poésies publiées par d’autres que leur exigeant auteur, recueillies ailleurs sous le titre extraordinaire La mort viendra et elle aura tes yeux. Dû à Martin Rueff, l’apparat critique découpant l’œuvre peut trop souvent faire sentir sa présence, et le lecteur pourra, plus que d’ordinaire, regretter ici ou là de ne savoir lire le texte original, mais la parution de ces quelques 1800 pages de vademecum pavésien constitue bien un événement. Sans doute faut-il encore libérer Pavese des deux rengaines méprisantes dont on abuse pour contourner la complexité de l’œuvre : le suicide et l’impuissance sexuelle. Le suicide, d’une part, et tout récemment encore, un Immortel s’autorisait la privauté d’un classement des écrivains de l’autodestruction selon qu’ils ont commis ou non l’irréparable (« garantie de sincérité», le suicide de Pavese placerait son œuvre « bien plus haut que celle des deux grands pessimistes contemporains auxquels on l'a  comparé, Cioran et Pessoa »). Sur ce point, et sans nier d’aucune manière l’intensité ni l’efficience littéraire de la tentation suicidaire pavésienne, bien au contraire, nous préférerons citer avec M. Rueff cette admirable phrase d’Italo Calvino : « on parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste, et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction » ; le journal témoigne explicitement de cette âpre guerre, et l’œuvre tout entière, par la cruauté roide qui la sous-tend. L’impuissance, d’autre part, souffrance parmi d’autres mais dont on use souvent comme d’une clef de lecture unique, poisseux ragot pour salonards autrement expéditifs.

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