29.12.2008
Plus qu’une musique métissée : une musique de l’altérité
Le jazz et l’Occident. Culture afro-américaine et philosophie
Christian Béthune
Klincksieck, 2008 (collection d’esthétique)
Entretien avec l’auteur
(Par Christophe Rubin)
Je commençais une thèse de linguistique sur les textes de rap, lorsqu’un ami m’a appelé pour me dire à peu près ceci : « J’étais à un salon du livre et il y avait une conférence d’un philosophe sur le rap… j’y suis allé par curiosité. Tu as sûrement dû t’inspirer de son bouquin car ce que tu m’as expliqué, c’est exactement ce qu’il a dit. Mais, sans vouloir te vexer, ça allait plus loin, c’était formidable. J’ai pensé à toi : j’ai été lui demandé son adresse à la fin, si tu veux lui écrire...»
Non, je ne connaissais ni le philosophe, ni le livre en question : Le rap, une esthétique hors la loi (éditions Autrement, collection « Mutations », 1999, réédité en 2003 avec beaucoup d’enrichissements)… Mais je me suis dépêché de le lire, avec un certain scepticisme : j’avais lu quelques rares ouvrages instructifs sur la question, mais rien qui ait pu me permettre d’avancer vraiment. Plongé dans le détail de mes analyses stylistiques et rythmiques, j’observais des phénomènes qui dépassaient largement ce que je m’attendais à trouver : une organisation très élaborée mais dont la logique m’échappait et que j’étais incapable de mettre en relation avec ce que je ressentais à l’écoute de certains enregistrements. Je pouvais certes poursuivre mes analyses mais je m’impatientais de ne pouvoir établir de liens entre mes divers résultats : de donner du sens à mes observations… Je pouvais concevoir une interprétation très générale – psychologique ou anthropologique – à certains aspects rythmiques et vocaux mis en place par l’écriture de ces textes, mais je ne parvenais pas à cerner leur spécificité.
Dès les premières pages de l’ouvrage de Christian Béthune, ce fut une série de surprises, qui me faisaient passer de la dénégation à l’enthousiasme de trouver enfin un sens humain aux phénomènes qui m’avaient été révélés en partie par l’analyse stylistique. J’avais l’habitude d’imaginer un lien lointain entre le rap et certaines pratiques culturelles d’Afrique de l’ouest, de la Jamaïque voire le gospel ; mais, au delà de la pure actualité afro-américaine de ce mouvement, je n’avais jamais vraiment songé à y voir un lien très fort avec le blues ou le jazz. Or c’était bien une conscience ontologique particulière née de l’esclavage que Béthune décrivait de façon cohérente et très documentée dans les divers aspects vocaux, textuels, musicaux et sociologiques du rap, en montrant que celui-ci était finalement un parent direct de toutes les autres formes d’expression afro-américaine, à commencer par le jazz.
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10.12.2008
La musique, passionnellement, éternellement
Lady Day, histoire d’amours
Alain Gerber
Fayard, 2005 / Le Livre de Poche, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
Il faut toujours prêter attention aux sous-titres, lorsqu’il y en a. Celui du dernier roman d’Alain Gerber, « histoire d’amours », pourrait paraître anodin et passe-partout ; c’est le contraire, et le pluriel y est capital. Car la vie de Billie Holiday (1915-1959), pour brève qu’elle fût, a été une suite d’amours et, il faut bien le dire, de désamours – ce que le récit, en pas moins de 600 pleines pages, fait passionnément découvrir.
Eleanora Fagan, ou Eleanor Halliday, ou Nora, ou Bill, ou Lady, ou Billie Holiday (selon les périodes et les narrateurs) eut-elle la destinée qu’elle méritait ? Si l’on en croit Melissa, journaliste qui l’a bien connue, oui : « Le blues, le jazz et Billie Holiday se contrefichent de l’éternité. Ils ont déjà le plus grand mal à envisager leur avenir, et leur passé les talonne. Ils vont de déboires en excès et se fabriquent ainsi de toutes pièces un parcours semé d’embûches, cachant aux autres et se dissimulant à eux-mêmes qu’ils tournent en rond. Leur vie n’est qu’artifice. Ce sont les acteurs d’un mélodrame écrit de leur propre main ». Pourtant, cette éternité, Alain Gerber et sa verve inimitable contribuent grandement à la forger.
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05.12.2008
Affinités rares
Archipels - Cie Dominique Pifarély
3 CD (label : Poros éditions)
Impromptu (acdp 001) - Dominique Visse, Dominique Pifarély, François Couturier. Poèmes de Paul Celan, André du Bouchet, Jacques Dupin. Introduction de François Bon.
Trio (acdp 002) - Dominique Pifarély, Julien Padovani, Eric Groleau
Peur (acdp 003) - François Bon (texte, voix), Dominique Pifarély, François Corneloup, Eric Groleau, Thierry Balasse
(par Jacques Chesnel)
Dès les années 20, une abondante littérature écrite s’est efforcée de capter l’esprit du jazz sous des formes très diverses ; dont la poésie. Parmi les premiers écrivains, Langston Hugues, Philippe Soupault, Pierre Reverdy, Charles-Albert Cingria… Plus tard, Jack Kerouac et ses poèmes de Mexico City Blues, The Last Poets et LeRoi Jones/Amin Baraka, André Hodeir et Anna Livia Plurabelle de James Joyce, Gil Scott-Heron, Steve Swallow et Robert Creeley (Home) ; plus récemment Yves Buin avec Fou-l’Art-Noir et la musique de Mimi Lorenzini, l’oratorio pour trompette et voix Clameurs de Jacques Coursil sur des textes de Franz Fanon, Edouard Glissant, Monchoachi et Antar…(liste non exhaustive).
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04.12.2008
Une vie de Pumpkins
The Smashing Pumpkins / Tarantula Box Set
Claire Fercak
Le mot et le reste, 2008
(par B. Longre)
« Dans notre sang, cadences nerveuses et mélopées fantastiques. »
Quand vous écoutez certaines paroles-et-musiques en boucle depuis des années et que vous ouvrez un livre qui vous raconte que cela n’arrive pas qu’à vous, il y a de quoi se réjouir. Après, aimer (ou du moins connaître en néophyte) les Smashing Pumpkins est-il une condition indispensable pour qui voudrait goûter pleinement à cette inclassable fiction musicale ? Pas nécessairement, car dans la trentaine de « pistes » composée par Claire Fercak, on trouve non seulement un fil narratif cohérent (l’histoire d’une fille-chanson enfermée dans sa boîte-refuge, un coffret de musiques d’où elle refuse obstinément de sortir), mais aussi une écriture qui épouse à merveille les sensations, les détresses, les errances et les aventures de l’héroïne changeante, se modifiant au fil des musiques, à l’instar des décors et des atmosphères.
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02.12.2008
Un hymne intime à l’échange
Tubes. La philosophie dans le juke-box
Peter Szendy
Les Editions de Minuit, 2008
(par Christophe Rubin)
Comment expliquer la persistance auditive de certains tubes, un peu comme certaines images lumineuses provoquent une persistance rétinienne ? Ces chansons qui, en dépit de leur « mélodie obsédante », semblent confiner à la plus extrême banalité peuvent-elles prétendre à la dignité d’un objet philosophique ?
L’écrivain Peter Handke avait écrit un Essai sur le juke-box ; Peter Szendy en a d’ailleurs placé un extrait en exergue de son livre, avant d’explorer le phénomène des « tubes ». C’est Boris Vian qui aurait popularisé ce terme dans ce sens, notamment dans une chanson de 1957 qui portait ce titre et qui révélait « les accessoires pour faire un succès » : une rencontre banale racontée sur un air non moins banal : rien, donc, qui puisse nous empêcher de nous identifier...
12:06 Ecrit par sitartmag dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature et musique, tube, chanson, philosophie, peter szendy, éditions de minuit, christophe rubin
18.11.2008
Les mystères de l’art et de la mort
Rouge Majeur
Denis Labayle
Editions du Panama, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
Pourquoi, en mai 1955, Nicolas de Staël, peintre de renom, riche et séduisant, se suicida-t-il en se jetant par la fenêtre de son atelier ? Cette mort prématurée est-elle due à des déboires sentimentaux, aux doutes de l’artiste, à un constat d’impuissance ? De cette énigme, Denis Labayle a fait un roman qui mêle fiction et exactitude historique.
Tout commence avec un concert en hommage à Anton Webern, dont le peintre sort enthousiasmé, quasiment envoûté, à tel point qu’il projette d’en faire une toile hors du commun : « J’ai déjà peint des instruments de musique, mais là je sens naître en moi un projet fantastique : je veux peindre une impression… Oui, c’est cela, une impression musicale. Ce sera beaucoup plus ambitieux, beaucoup plus difficile ».
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07.11.2008
« Comment effacer la vitre »
Frankie, Le sultan des pâmoisons
Alain Gerber
Fayard, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
On connaît l’érudition musicale d’Alain Gerber. On connaît les grands romans qu’il a consacrés au jazz et à certains de ses héros (Louis Armstrong, Chet Baker, Charlie Parker, Billie Holiday, Paul Desmond, Miles Davis…). Erudition et récit romanesque font encore bon ménage dans Frankie, dont l’auteur précise bien qu’il ne s’agit pas d’une biographie.
Effectivement. Le récit se fait portrait ; ou plutôt, les récits se font portraits : celui de Frank Sinatra, bien sûr, mais aussi – puisque, selon un type de composition maintenant bien ancré dans l’écriture de l’auteur, celui-ci donne la parole aux proches du héros – ceux des proches en question, triés sur le volet : Dolly, la mère aimante et décidée, Bernard « Buddy » Rich le batteur, Ava Gardner, pour qui il quitta la mère de ses enfants, Sam Giancana le mafieux.
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08.09.2008
Brûlante commande
La partition
Felipe Hernandez
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc
Verdier, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
« Si quelqu’un avait assez de clairvoyance et de talent pour appréhender le rythme d’un être et le transformer en harmonie, il transformerait cet être en musique, de telle sorte que si un aveugle entendait cette musique il pourrait voir parfaitement l’image de cet être réel devant lui».
Pour Nubla, homme étrange et personnalité du monde musical local, cette hypothèse est devenue un but obsessionnel. Il engage donc José Medir, jeune compositeur plein d’avenir mais vivant chichement de leçons de piano, pour donner corps à cette utopie censée défier la mort.
14:58 Ecrit par sitartmag dans Romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : étranger, littérature et musique, felipe hernandez, verdier, jean-pierre longre
13.06.2008
Au rendez-vous de la musique, de la poésie et du dessin
Georges Brassens
de José Corréa
Nocturne BD, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
Illustrateur, affichiste, portraitiste, José Corréa, un an après l’avoir fait pour Léo Ferré, consacre son fin talent d’aquarelliste à Georges Brassens ; et le rendez-vous vaut le coup.
Plus de vingt pages où, de l’enfance à la maturité, l’ami Georges apparaît sous toutes ses facettes : timide et malicieux, pensif et rieur, nostalgique et attentif, gouailleur et crispé, amical et bourru… Toujours lui, jamais le même, et il suffit d’une courbe de plus ou de moins, d’un trait d’ombre ou de lumière soigneusement placé pour faire apparaître les changements. Autour de lui, avec lui, ses parents, ses amis de l’impasse Florimont, la Jeanne et les autres, sa discrète compagne Püppchen, Pierre Nicolas à la contrebasse, Joël Favreau à la guitare, le jazz qui résonne en lui et dans ses mélodies, les poètes qui lui prêtent leurs mots ; et les repères qui jalonnent sa vie et sa personnalité : la plage de Sète, Paris, la moustache, la pipe, la guitare, un chat. Le scénario est beau, et beaux sont les portraits, avec lesquels dialoguent des extraits bien sentis de quelques chansons.
20:32 Ecrit par sitartmag dans Bande dessinée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : georges brassens, josé corréa, nocturne, jean-pierre longre, littérature et musique
17.05.2008
Beatlemania
Les Beatles / Le rouge et le bleu
Jérôme Attal
Le mot et le reste, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
Jérôme Attal, jeune auteur, compositeur et chanteur parisien, a découvert les Beatles « d’un bloc, dans la boulimie maladroite de deux albums de compilation » que sa tante lui a offerts l’un après l’autre : Rouge et Bleu. Alors s’est nouée une relation privilégiée entre l’auteur et le groupe d’une génération antérieure, certes, mais dont la musique suscite en lui « un monde à la fois magique et protecteur ».
C’est de cette relation que ce petit livre fait part, dans une suite particulièrement adéquate de textes brefs et divers : souvenirs, récits, poèmes, variations sur des thèmes (la chanson bien sûr, l’amour, l’amitié, la littérature même – Dostoïevski, Tolstoï, Stendhal). Il ne s’agit pas seulement de nostalgie, mais d’une vraie tentative pour comprendre « comment les chansons des Beatles infusent dans l’existence » et pour saisir par les mots les mystères de leur musique.
00:57 Ecrit par sitartmag dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : beatles, littérature et musique, francophone, jérôme attal, le mot et le reste, jean-pierre longre





































