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laurence viallet

  • Loin de Dickens

    acker.jpgGrandes espérances
    Kathy Acker
    traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire
    Désordres, 2006

    (par B. Longre)

    Après Sang et Stupre au lycée et La vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions Désordres publient un troisième pan de l’œuvre de Kathy Acker, très librement inspiré du roman de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée sa première partie « Plagiat ». On retrouve ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides et débridées de l’artiste américaine : l’inlassable nécessité de s’approprier d’autres œuvres tout en les détournant, les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes, les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement linéaire traditionnel, la grande diversité narrative (entre théâtralité et autobiographie), les innombrables explorations psychiques par le biais du langage, mais aussi l’incontournable schizophrénie du « Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens n’est ici qu’un point de départ qui explose dès les premières lignes, et même si des résonances existent entre les deux romans, Grandes espérances selon Acker ne retrace pas les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin, mais tourne et retourne les notions de désir (jamais comblé) et d’identité, (toujours mouvante), tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions, s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée, de lecture en lecture.

  • Juvenilia ackeriennes

    kathyacker7.jpgLa vie enfantine de la Tarentule Noire
    par la Tarentule Noire
    Kathy Acker

    Trad. de l’anglais Gérard-Georges Lemaire
    Désordres, Laurence Viallet, 2006

     

     

    (par B. Longre)

     

     

    Le lecteur, emporté par le flot vigoureux et chaotique des mots, ne cesse de s’étonner devant la capacité de Kathy Acker à ingérer puis à régurgiter des textes et leurs personnages pour les faire siens. Narrateur et Auteur se veulent ici indissociables, de même que Narrateur et Personnage, par le biais d’un mimétisme langagier, intellectuel et instinctif, un procédé permettant à l’auteure de s’approprier d’autres existences et de véritablement fantasmer sur l’idée d’être ces personnages : « Je deviens une meurtrière en répétant par les mots la vie d’autres meurtrières » écrit-elle en exergue, affirmant d’emblée l’osmose qu’elle s’efforce d’engendrer entre le « je » omniprésent et les autres, qu’ils soient hommes ou femmes, personnages de papier ou écrivains. Des rôles successifs qu’elle endosse sans relâche, s’identifiant aux personnages recréés, se métamorphosant à l’envi selon l’inspiration du moment, si bien qu’il est difficile, en définitive, de savoir qui nous parle…

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  • L'homme dominé, l'écrivain dominant...

    shozonuma3.jpgYapou, bétail humain, volume 1
    traduit du japonais par Sylvain Cardonnel
    Désordres, Laurence Viallet, 2005

     

     (par B. Longre)

     

    "In the struggle for survival, the fittest win out at the expense of their rivals because they succeed in adapting themselves best to their environment." (Charles Darwin)

     

    "J'avais beau comprendre qu'une œuvre échappât à son auteur, je ne pouvais m'empêcher d'en être troublé." (Shozo Numa)

     

     

    Le grand œuvre de Shozo Numa paraît en français : les éditions Désordres, décidément à l'avant-garde d'une littérature libérée de ses tabous (après David Wojnarowicz, Kathy Acker ou Peter Sotos) ont fait le pas.

     

    Roman fleuve d’abord publié en feuilleton à partir de 1956 dans la revue japonaise Kitan Club, Yapou, bétail humain appartient à la veine littéraire masochiste ; il fut composé pour servir de formidable exutoire à des pulsions que Shozo Numa est loin de renier et qui sont nées quand, tout jeune soldat, il fut fait prisonnier et « placé dans une situation qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. » ; une « déviance » qui n’appartient donc qu’à lui, indissociable de son histoire personnelle, une expérience intime pourtant surdéterminée par son appartenance au peuple japonais... Car l'écrivain voit le Japonais comme un être modelé par un perpétuel sentiment d’infériorité, sentiment exacerbé par un contexte géopolitique spécifique, dans un Japon d’après-guerre vaincu, humilié et soumis à la mainmise occidentale. « Le caractère divin de l’empereur (…) était soudain détruit. C’est sans doute cette désillusion qui se transforma en moi en excitation masochiste. » explique-t-il dans sa postface à l’édition japonaise de 1970.

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  • Sous le signe du bouleversement

    lviallet.jpgUn entretien avec...
    Laurence Viallet, éditrice
    Editions Désordres

     

     

    Le nom choisi pour la structure éditoriale créée et dirigée par Laurence Viallet évoque d'emblée un désir légitime de subversion qui prend appui sur une tradition littéraire en marge des grands courants conventionnels - de Sade à Hulbert Selby Jr., en passant par Burroughs ou Genet ; c'est ainsi que dans les ouvrages publiés jusqu'à présent on trouve des actes d'écriture délibérément transgressifs (transgression qui n'écarte pas nécessairement le poétique, comme par exemple dans le travail de David Wojnarowicz), et des auteurs qui triturent sans concession le langage et les codes narratifs, les poussant vers d'inimaginables extrémités : des écrivains appartenant à des contre-cultures salutaires, qui renversent les normes et bousculent nos horizons de lecture, et dont les oeuvres, comme celles de leurs prédécesseurs, sont parfois susceptibles d'être mises à l'index (comme ce fut le cas pour Sang et Stupre au lycée en Allemagne), encore aujourd'hui...
    Laurence Viallet défend une littérature "inventive, vivante", nécessairement désordonnée, et présente Yapou, bétail humain, de Shozo Numa, à paraître en octobre prochain.

     

    Laurence Viallet, vous avez créé Désordres en 1999 – d’abord une collection à La Musardine, puis au Serpent à Plumes et maintenant une "marque" à part entière depuis son rachat par Le Rocher. A posteriori et en toute subjectivité, quel regard portez-vous sur cette aventure éditoriale mouvementée, six ans après la parution du premier ouvrage, Index de Peter Sotos ?

     

    L’histoire mouvementée de Désordres (à laquelle s’ajoute le récent rachat des éditions du Rocher par les éditions Privat – appartenant elles-mêmes au groupe pharmaceutique Pierre Fabre) reflète les soubresauts et les mouvements tectoniques qui traversent l’édition.
    Malgré cette relative instabilité, je pense avoir réussi à conserver une cohérence éditoriale, qui se traduit par une politique d’auteurs (on a retrouvé cette année Peter Sotos, que j’avais publié à La Musardine en 1999, lors de la création de la collection Désordres ; David Wojnarowicz, que j’ai publié pour la première fois au Serpent à plumes en 2004. Je publierai également de nouveaux textes de Kathy Acker en 2006.)
    Je me félicite aujourd’hui de la visibilité récemment acquise par Désordres, devenue une marque, dotée d’une maquette spécifique, et du fait que la production va modestement augmenter en 2006 – avec notamment une ouverture sur les essais, prolongement naturel des problématiques approchées dans le domaine littéraire.

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  • Les tripes de Kathy Acker

    kathyacker3.jpgSang et Stupre au lycée
    Kathy Acker

    traduit de l’anglais par Claro
    (Blood and Guts in Highschool)
    Désordres, Laurence Viallet, 2005

     

    (par B. Longre)

     

    "Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger." Emile Cioran

     

    Sang et Stupre au lycée troublera (ou révoltera, c'est selon) le lecteur non averti, pas tant par le caractère ouvertement pornographique de certaines séquences, mais par sa composition même : inutile de chercher ici une trame impeccable, une intrigue romanesque ou un fil conducteur uniques ; mieux vaut se laisser porter par les mots, s'abandonner aux glissements littéraires et aller et venir entre les abrupts revirements narratifs, syntaxiques et graphiques, accepter d’emblée la complexe fragmentation qui s'inspire, par mimétisme, de la dispersion propre à l’esprit humain ; et voir, dans la multiplicité structurelle et la prolifération stylistique du roman, un reflet des nombreuses pistes que nous suivons tous, en mesurant notre incapacité à tendre à l’unicité. C’est ainsi que la pléthore de composants requiert un lecteur à la fois actif et docile, soucieux d'établir des liens et d'imaginer des convergences entre les motifs récurrents : l’amour y est vécu d’abord comme une souffrance charnelle et psychologique, un leitmotiv qui rejoint les balbutiements d'une quête identitaire vaine et illimitée - et les expériences protéiformes (sexuelles, sentimentales, existentielles et littéraires) de Janey, la jeune narratrice-protagoniste, épousent celles que l’auteure met en place dans sa prose, sa poésie ou ses dessins.

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  • Cauchemar à l'américaine

    wojnarowicz1.jpgAu bord du gouffre
    David Wojnarowicz

    Traduit de l'anglais par Laurence Viallet
    Collection Désordres, Le Serpent à Plumes, 2004
    parution en 10-18 septembre 2005

    (par B. Longre)

    « Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps »

    Cet ouvrage regroupe des textes fulgurants signés David Wojnarowicz, écrivain (mais aussi artiste peintre, vidéaste, performer etc.), mort du Sida en 1980 : des récits aux allures d’un On the Road des années 8O, à travers une amérique (notons la minuscule initiale) démythifiée ; des fragments de prose poétique où jouissance et violence se rejoignent inlassablement (on pense par instants aux Journaux du dramaturge britannique Joe Orton, qui vivait son homosexualité - encore punie par la loi à l'époque - comme un délinquant), l’auteur paraissant écartelé entre le désir de provoquer et celui de faire partager ses cauchemars les plus fous, les plus réalistes aussi. Ainsi, Au bord du gouffre se présente d'abord comme une visite guidée atypique à travers les "u.s.a.", l'auteur mêlant poésie déjantée et anarchisme lucide pour mieux témoigner de son dégoût envers son pays : un style qui se fait souvent photographique, une suite de clichés renversés jouant sur les ombres et la lumière dans des descriptions presque hallucinatoires, une outrance à la Antonin Artaud et une écriture sous influences de toutes sortes… Quelques pans de son intimité nous sont dévoilés, ses souffrances d’enfant maltraité (battu, violé, fugueur, etc.), ses rencontres sexuelles avec des inconnus, ses voyages dans l’amérique «profonde» (comme « Dans l’ombre du rêve américain »), et la maladie qui l'affaiblit.

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