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08/06/2009

Vérité pour soi, vérité des autres


Sois près de moi
Andrew O’Hagan
Traduit de l’anglais par Robert Davreu
Christian Bourgois, 2008

(par Joannic Arnoi)

Au milieu de la cinquantaine, le père David Anderton a changé de paroisse pour se rapprocher de sa mère qui « prenait de l’âge » à Édimbourg. C’est ainsi qu’il est arrivé à Dalgarnock, dans l’Ayrshire, une région sinistrée, et travaillée par les conflits de l’Irlande du Nord si proche. Dans une Écosse prolétaire, David Anderton est immédiatement perçu, par son éducation et sa langue, comme un symbole malgré lui de l’Angleterre patricienne, et prêtre catholique sur des terres orangistes.

Son récit est d’emblée marqué par la fatalité d’un environnement hostile : « Des ennuis comme les miens commencent, comme ils finissent, dans des milliers d’endroits, mais mon année en Écosse pourrait bien servir de révélateur. Il n’y a pas d’autre façon de présenter l’affaire. Dalgarnock apparaît maintenant comme le lieu central dans une histoire qui m’était familière depuis le début, comme si chaque année et chaque heure tranquille de ma vie professionnelle n’avaient été qu’une préparation à la noirceur de cette ville, où l’espoir ressemble à une campanule dont les clochettes sonnent la nuit. » (p. 15)

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13/05/2009

Entrelacs amoureux dans le prisme d’une mémoire

 

Aciman plus tard ou jamais.jpgPlus tard ou jamais
André Aciman
traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Aoustin
Éditions de l’Olivier, 2008

(par Joannic Arnoi)

En un lieu comme un autre de la Riviera italienne, dans un passé vieux de vingt ans, Elio revient sur l’été de ses dix-sept ans et la liaison qu’il vécut alors avec Oliver, un jeune universitaire américain reçu en résidence chez ses parents. La villa familiale forme un havre paradisiaque, ouvrant sur d’autre coins (« spots ») égrenés dans les environs : la ville de « B », sa piazzetta et son afflux humain, le « tertre de Monet », refuge d’Elio, la plage où Shelley s’est noyé, et encore d’autres accès à la mer… Cette existence estivale, simplifiée à l’extrême, ouvre de vastes plages de loisirs et de rêverie. Tout l’effort de réminiscence dont le livre est fait s’attache à celles-ci, sous le regard souverain d’un garçon de dix-sept ans, ses conjectures, pulsions et répressions.

Jusqu’à un certain point, Plus tard ou jamais pourrait se lire comme l’histoire, relativement linéaire, d’un amour d’été, avec son cadre (idyllique), sa galerie bigarrée de personnages secondaires (famille, domesticité, voisins), ses étapes, hésitations, revirements, et son terme annoncé. Mais le narrateur, pas dupe, a ménagé de nombreuses chausse-trappes, ellipses, modulations, qui brouillent le canevas (pour peu qu’on s’y attarde). L’incertitude trouve moins son principe dans les failles de la mémoire d’Elio que dans les effets secondaires d’un point de vue unique : les spéculations sophistiquées, alambiquées, d’un jeune homme, recréées vingt ans après. Lorsqu’elles se trouvent démenties ou lézardées, c’est l’ensemble de l’échafaudage narratif qui se tasse sur lui-même. La frontière entre rêveries et accomplissements est ténue et il suffit de quelques pages pour qu’elle se déplace, au gré d’actualisations de la mémoire. Et si Oliver garde l’essentiel de son opacité jusqu’au terme du roman, c’est un magnifique portrait de jeune homme, ignorant de lui-même malgré sa sagacité, qui se dégage d’Elio, dans le miroir de son moi ultérieur, fait narrateur.

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10/03/2009

Éclats de vie

Sean James Rose et nos amours.jpgEt nos amours
Sean James Rose
Denoël, 2009

(par Joannic Arnoi)

En 150 fragments, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Il y a Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle. Martin, lui, a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction – car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire qui s’est un jour installé dans une vie plus tranquille d’enseignant. Hélène a été un jalon amical dans sa vie, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

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03/03/2009

De voix de maître

Riboulet amant morts.jpgL’Amant des morts
Mathieu Riboulet

Verdier, 2008

(par Joannic Arnoi)

Mathieu Riboulet est un écrivain frugal. Ses récits se tiennent souvent à la centaine de pages. À rebours d’une littérature romanesque composant de vastes tableaux, leur trame évoque un voile que l’on relève sur un infime fragment du monde.
L’Amant des morts ne déroge pas à la règle, même si davantage qu’auparavant l’auteur élargit la focale pour embrasser un sentiment nouveau : l’Histoire — qu’il côtoie ou qu’il accompagne plutôt qu’il ne l’embrasse.

Au centre, un personnage, Jérôme Alleyrat, que la narration suit avec une fidélité à peu près chronologique, mais en se tenant en léger retrait, de telle sorte que persistera toujours une certaine opacité.

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27/01/2009

Un sujet sensible

Dorais.jpgÇa arrive aussi aux garçons. L’abus sexuel au masculin
Michel Dorais
Typo, « Essai », 2008.

(par Joannic Arnoi)

Les éditions Typo viennent de rééditer cette étude de Michel Dorais, publiée pour la première fois en 1997 au Canada et traduite en anglais en 2002. Ancien travailleur social devenu universitaire, l’auteur est assez connu pour ses recherches sur la prostitution masculine, le suicide des adolescents homosexuels et d’autres questions LGBT* qui font le lien entre recherche savante et travail social, avec un arrière-plan militant très discret. D’une clarté limpide, Ça arrive aussi aux garçons. L’abus sexuel au masculin dresse avec sobriété le tableau d’existences meurtries, voire définitivement bouleversées, tout en suggérant avec une grande retenue quelques pistes d’intervention et, autant que faire se peut, de prévention. Les huit chapitres d’analyse sont entrecoupés par douze récits à la première personne, qui ne cèdent jamais au sensationnel même si ce qu’ils dévoilent est très dur. L’ensemble constitue à la fois un document très riche sur un sujet ultra sensible et une tentative pour dépasser, par la réflexion, les prises de position purement émotionnelles. En ce sens, c’est un travail salutaire et qui mérite d’être lu.

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12/01/2009

La transfiguration du chagrin

cygnes.jpgÀ la rencontre des cygnes
Aurélien Loncke
L’École des loisirs, coll. « Médium », 2008

(par Joannic Arnoi)

Tout commence par une sortie à découvert sous la pluie. « Je suis donc resté sous une averse l’année dernière, juste pour essayer. » Timothé vient de perdre son jumeau, Amblin, et cette singulière incursion « dans les trombes d’eau » trouve une explication : « je croyais que, si la pluie pouvait me nettoyer la tête, je n’y penserais plus trop. ». Le récit qui s’ouvre ici va osciller entre souvenirs héroïques (car Amblin était un héros à sa manière) et scènes de deuil, où l’on voit le narrateur aux prises avec la douleur muette de ses parents ou essayant de surmonter sa propre dévastation.
Cela se passe dans une ville où l’hiver prend des quartiers prolongés, bordée par une forêt opaque, avec un lac en son centre. Forêt où les jumeaux font des prouesses en sculptant la neige ou vont admirer les oiseaux migrateurs ; lac où Amblin s’obstine à patiner, année après année, voulant « glisser avec la légèreté de la libellule et la rapidité du serpent ».

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06/01/2009

Secrets de famille

Vermot.jpgQuelque chose à te dire
Marie-Sophie Vermot
L’École des loisirs, coll. « Médium », 2008

(par Joannic Arnoi)

Ariane, 16 ans, se rend sur l’île bretonne où vit sa grand-mère, Julia Legohen, artiste peintre renommée. Elle ne se sont jamais rencontrées : une brouille aux ressorts inconnus sépare la mère d’Ariane, Dominique, de sa propre mère. La jeune fille a pris prétexte d’une recherche scolaire pour prendre contact avec Julia. Elle a été immédiatement invitée à lui rendre visite. Le roman commence à son arrivé sur l’île de Sainte-Barbe et se clôt avec son départ. Sur place, elle fait la connaissance de la compagne de Julia, Marthe, et d’un « jeune homme » qui fut longtemps leur voisin, Nathan. Au fil de promenades avec ce dernier et d’échanges artistiques avec sa grand-mère, Ariane semble s’installer dans un décor tranquille, sans aspérités. Tout bascule dans le dernier tiers du roman, quand un orage vient aiguillonner la curiosité de la jeune fille.

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26/11/2008

Un apprentissage doux-amer

v_book_3.jpgLa Petite Cloche au son grêle
Paul Vacca
Philippe Rey, 2008

(par Joannic Arnoi)

Cela se passe dans une bourgade du nord de la France, « le long de la Solène, la tendre Solène qui coule entre les villas fleuries de la bourgeoisie de Montigny ». Le narrateur, fils unique d’« Aldo » et « Paola », a treize ans à l’époque et des origines plutôt plébéiennes : ses parents tiennent un café où tout est « bleu, de la couleur des tenues de travail des clients qui se massent en une bourdonnante mêlée autour du comptoir ». Car à Montigny, la rivière sépare les « deux côtés » qui se regardent en chien de faïence. Mais l’horizon premier de l’adolescent, c’est d’abord une complicité sans tâche avec sa mère, et, de plus en plus, une attraction irrésistible pour « le monde mystérieux des femmes ».

L’histoire se noue autour d’un exemplaire de Du côté de chez Swann, oublié par Suzanne Maréchal, une actrice, célébrité locale de la petite ville. Le jeune narrateur s’est emparé du livre abandonné, qui semble lui offrir un passage secret vers cette femme inaccessible qui le trouble. Mais quand Paola découvre le larcin, c’est son rêve d’avoir un fils écrivain qui se trouve conforté, malgré des résultats scolaires calamiteux. Proust devient la grande affaire du triangle familial : miroir des fantasmagories du fils, symbole pour la mère, source d’anxiétés pour le père. De cette rencontre improbable chacun ressortira transformé.

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19/11/2008

La trajectoire de Gecko

Blacklaws oranges2.jpgOranges sanguines
Troy Blacklaws
traduit de l'anglais par Pierre Guglielmina
Flammarion, 2008

(par Joannic Arnoi)

Oranges sanguines est le deuxième roman traduit en français du Sud-africain Troy Blacklaws (après le splendide Karoo Boy, qui vient de reparaître en « Points roman »). Les deux livres relèvent du même genre — le récit de jeunesse — même si Oranges sanguines embrasse une période de temps et des horizons géographiques plus vastes. Le héros-narrateur, Gecko, a sept ans lors des premières scènes et vit dans une ferme au Natal, « collines parsemées de vaches et de huttes d’argile », à l’Est du pays. Et l’histoire se clôt une douzaine d’années plus tard au Danemark, où il est parti rejoindre Zelda, sa muse.

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03/09/2008

Une plus juste reconnaissance ?

pcameron3.jpgUn Jour cette douleur te servira de Peter Cameron - trad. Suzanne Mayoux - Rivages, 2008

(par Joannic Arnoi )

Depuis 1995, les éditions Rivages ont fait montre d’une fidélité exemplaire à l’égard de Peter Cameron : Un Jour cette douleur te servira est son cinquième roman traduit, outre un recueil de nouvelles paru en 2006, Au Beau Milieu des choses. Ses premiers romans, Week-end et Année Bissextile, étaient des chroniques douces-amères portraiturant la vie des gays cultivés new-yorkais. Le rapprochement avec des auteurs comme Stephen Mac Cauley ou David Leavitt était alors assez tentant, même s’il y a une finesse et une élégance dans les premiers livres de P. Cameron qui les distingue.

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