24.06.2009
L'inquiétante silhouette de Géraldine Bouvier
Et que morts s’ensuivent
Marc Villemain
Editions du Seuil, 2009
Grand Prix de la SGDL 2009
(par Jean-Pierre Longre)
C’est à la fois morbide et drôle, satirique et tendre, terrifiant et attachant. Onze nouvelles, onze héros (ou anti-héros) condamnés à toutes sortes de morts, selon des progressions différentes mais implacables, jusqu’à l’« Exposition des corps », sorte d’appendice pseudo réaliste résumant la biographie de chacun. Parmi eux, soit dit en passant, un certain Matthieu Vilmin, dont la minutieuse description de la souffrance ne peut résulter que de l’expérience personnelle d’un certain Marc Villemain ; une certaine M.D., aussi, écrivain de son état, dont les histoires « se finissent toujours mal ». Le double de l’auteur n’est jamais loin…
La diversité des noms, des situations, des conditions sociales est contrebalancée non seulement par l’unité des destinées ultimes, mais encore par la présence constante, notoire ou discrète, d’une dame Géraldine Bouvier, témoin impavide ou actrice décisive, dont la silhouette se glisse dans les récits comme celle d’Hitchcock dans ses films. Fil conducteur comme l’est la mort, bourreau involontaire ou juge sans indulgence, Géraldine Bouvier ne laisse pas d’intriguer voire d’apeurer, par sa présence à la fois unique et multiple.
Et que morts s’ensuivent se lit délicieusement au second degré, et c’est bien ainsi. Chaque détail biographique, chaque remarque ironique ou sarcastique, chaque procédé narratif est pesé au gramme près pour le plaisir masochiste, la délectation mortifère du lecteur. Le Grand Prix de la nouvelle, attribué récemment par la Société des Gens de Lettres à l’auteur pour son recueil, est mérité.
14:00 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, edition du seuil, marc villemain, jean-pierre longre
03.06.2009
Trouver le livre parfait ?
Frappes chirurgicales
Dumitru Tsepeneag
P.O.L., 2009
(par Jean-Pierre Longre)
Il est toujours utile de tenir compte de regards à la fois étrangers et avertis, extérieurs et intérieurs sur la vie littéraire et culturelle d’un pays, et il n’est pas indifférent que, concernant la France, sa langue et sa littérature, ces regards viennent d’écrivains qui ont la double expérience de la vie locale et de l’émigration. C’est en grande partie sur eux que l’on doit compter pour un véritable renouvellement de la langue et de la littérature.
Le dernier livre que l’écrivain franco-roumain Dumitru Tsepeneag vient de publier en français rassemble des articles critiques diffusés initialement en revue (Seine et Danube, puis La revue littéraire) entre 2003 et 2007. En toute subjectivité, l’écrivain multiplie avec un humour corrosif les angles d’attaque contre les abus de la mode artistique et littéraire, n’hésitant pas même à fustiger les opinions d’autres auteurs francophones : l’une de ses cibles, par exemple, est Nancy Huston, qui dans Professeurs de désespoir dénonce le nihilisme de certaines grandes figures de la littérature européenne comme Beckett, Cioran, Thomas Bernard ou Elfriede Jelinek, mais aussi celui de petites figures médiatisées comme Michel Houllebecq et Christine Angot : « C’est l’esprit démocratique à l’américaine de notre Nancy qui la pousse à mélanger génies et plumitifs ? Ou le populisme franchouillard qu’elle a appris depuis qu’elle vit ici», écrit-il avec une amicale rugosité.
09:00 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, roumanie, critique littéraire, p.o.l., dumitru tsepeneag, jean-pierre longre
02.06.2009
Harmonies méditerranéennes
La pensée de midi n° 28
Les chants d’Orphée, musique et poésie
Actes Sud, mai 2009
(par Jean-Pierre Longre)
Les liens qu’entretiennent les mots et les sons, surtout quand ils se rencontrent dans le chant, sont indissolubles, et cette rencontre est à l’origine des deux formes esthétiques que constituent la musique et la poésie. Dès l’antiquité grecque (et la « poésie lyrique » en est le parfait raccourci), elles se combinent harmonieusement, se complètent, se situant toutes deux au cœur de la mémoire et de l’imaginaire, sacrés ou profanes. Le n° 28 de La pensée de midi, « Les chants d’Orphée », est le bienvenu dans ce monde méditerranéen où les conflits, les combats, les violences de toutes sortes font partie du quotidien. « Il demeure une fraternité humaine, une fraternité inspirée par la musique et le chant, une fraternité mise en mots par la poésie qui n’est pas une incantation illusoire. Elle donne sens et inspire un possible élan pour demain », écrit à juste titre Thierry Fabre dans son éditorial.
Les textes qui composent cette belle publication sont représentatifs de l’exceptionnelle diversité qui, autour de l’axe commun musique / poésie / Méditerranée, révèle la richesse du patrimoine culturel ancien et actuel. Des mondes arabo-musulman et judéo-arabe à l’occident païen et chrétien, du savant au populaire, du religieux au divertissant, le périple artistique est, sinon complet, du moins instructif, surprenant parfois, émouvant souvent.
Pour illustrer le tout, un très beau CD d’accompagnement offre des échantillons musicaux et poétiques, de L’Iliade au « Slam » d’aujourd’hui, des rivages de l’Est, de l’Ouest, du Nord, du Sud. On y revient : les mots et les sons se complètent, concrètement, dans une profonde harmonie.
13:39 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Revues | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, musique, poésie, la pensée de midi, actes sud, jean-pierre longre
12.05.2009
Pas de grand soir

Vienne le jour
Gabriela Adamesteanu
Traduit du roumain par Marily Le Nir
Gallimard
(par Jean-Pierre Longre)
« Cachée dans les creux du trottoir, la lumière grise frémissait faisant trembler au fond de l’eau les feuilles immobiles ». Cette phrase, choisie un peu au hasard parmi beaucoup d’autres, ne paie pas de mine au premier abord ; pourtant, dans sa densité, elle campe parfaitement l’atmosphère du livre et l’art de la romancière, qui n’a pas son pareil pour tirer d’un paysage grisâtre et du délabrement de l’environnement les éléments naturels (la lumière, l’eau, la terre, la végétation stagnant dans l’air en léger mouvement…), ces éléments reflétant eux-mêmes l’état d’âme du personnage. Il en est ainsi tout au long de ce deuxième roman de Gabriela Adamesteanu traduit en français (après Une matinée perdue en 2005), publié d’abord en 1975 à Bucarest, donné aujourd’hui dans son intégralité, avec restitution des passages censurés dans la première édition.
09:29 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : étranger, roumanie, gallimard, gabriela adamesteanu, marily le nir, jean-pierre longre
07.05.2009
Cheminements et analyses
Transports de sens, Écrits sur Raymond Queneau
Pascal Herlem
Calliopées, 2009
(par Jean-Pierre Longre)
Pascal Herlem, psychanalyste chevronné, est aussi un « quenien » averti, double qualité qui lui permet depuis plus de vingt ans de pénétrer peu à peu dans le monde mystérieux de Queneau et d’en faire profiter les lecteurs. Transports de sens (titre à lui seul plein de promesses polysémiques) s’articule sur une double exploration, de la clarté (« Architecture du visible ») à l’obscurité (« Passages secrets »), proposant une lecture à la fois rigoureuse et sensible des écrits romanesques et poétiques : des romans comme Pierrot mon ami, Un rude hiver, Chêne et chien (une mine pour les disciples de Freud), quelques poèmes de L’instant fatal, Battre la campagne, Courir les rues, Fendre les flots…
08:47 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, editions calliopées, raymond queneau, pascal herlem, jean-pierre longre
05.05.2009
Où il ne peut plus être question du roman policier
Une brève histoire du Roman Noir
Jean-Bernard Pouy
L’œil Neuf, 2009
(par Jean-Pierre Longre)
Il n’y va pas de main morte, Jean-Bernard Pouy : « Ça fait un paquet de temps et de textes que le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de l’Histoire, le thriller dans les chiottes du néo-freudisme et le roman à énigme dans le compost du sudoku ». S’il peut se permettre ce genre de constat, c’est qu’il est lui-même auteur (La petite écuyère a cafté, La belle de Fontenay, L’homme à l’oreille croquée, Nous avons brûlé une sainte, RN 86, Spinoza encule Hegel), et qu’ainsi son expérience de lecteur (et de compulseur du « seul dictionnaire mondial » des littératures policières, celui de Claude Mesplède) se double de celle de l’écrivain chevronné.
09:02 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, roman noir, l'oeil neuf éditions, jean-bernard pouy, jean-pierre longre
07.04.2009
La vie en trois drames
Stanislas Cotton
Petites pièces pour dire le monde (2)
Lansman Editeur / Promotion Théâtre, 2008
(par Jean-Pierre Longre)
Comédien, puis dramaturge prolifique, Stanislas Cotton connaît bien la portée que le théâtre peut avoir, aussi bien du point de vue littéraire et scénique que par son rapport avec la vie dans toute sa réalité : du théâtre pédagogique, qui ne renie en rien la dimension esthétique. Les trois pièces brèves publiées dans ce volume sont principalement destinées aux adolescents désireux de pratiquer le théâtre dans le cadre d’un atelier ou d’une classe, mais aussi de lire du vrai et bon théâtre, qui leur parle.
09:06 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, belgique, lansman editeur, stanislas cotton, jean-pierre longre
30.03.2009
Cruels et délicieux
L’invitation à dîner et autres récits venimeux
Philippe Garbit
Editions Gutenberg
(par Jean-Pierre Longre)
Des gens ordinaires, apparemment sans histoires : commerçants, couples honorables, frères et sœurs, oncles et neveux, amis et amies, amateurs de vide greniers, de gastronomie, de livres anciens, adeptes de sectes suspectes, vieilles filles ou vieux garçons solitaires, campagnard, citadins… Comme vous et moi, ces gens-là vivent leur vie… Comme vous et moi ? Jusqu’à un certain point, le point de basculement vers la mort, la folie, le geste irrémédiable, parfois improvisé, souvent prémédité.
09:00 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Récits | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : francophone, éditions gutenberg, philippe garbit, jean-pierre longre
26.03.2009
À l’usine !
Les Pommarins
Hervé Bougel
Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2008
Préface Roland Tixier, Illustrations Hubert Daronnat
(par Jean-Pierre Longre)
C’est un joli nom, Les Pommarins ; ç’aurait pu être un bel endroit : la campagne, un cèdre magnifique devant la gare… C’est pourtant le lieu où l’adolescent, dans les années 1970, découvre « le boulot, le travail, le taf, le turbin » dans l’usine où se fabriquent différentes sortes de pièces en caoutchouc pour l’automobile et le bâtiment. Au moment où l’on verrait bien la jeunesse s’épanouir en toute liberté, elle est enfermée entre les murs de l’atelier, à subir la pression du temps qui ne passe pas assez vite, des trois huit qui cassent la journée, de la mesquinerie des petits chefs, de la cruauté ou de l’indifférence, parfois, des compagnons d’atelier, du cafard des petits matins, du rythme de la chaîne… Jusqu’au jour où, trêve de désespoir et d’avenir bouché, le jeune homme arrête tout, quitte brusquement sa machine et son usine, sans savoir ce qui s’ensuivra.
09:00 Écrit par Jean-Pierre Longre dans Récits | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : francophone, les carnets du dessert de lune, hervé bougel, jean-pierre longre
23.03.2009
Mater dolorosa
Tom est mort
de Marie Darrieussecq
P.O.L., 2007 / Folio, 2009
(par Jean-Pierre Longre)
La mort brutale d’un enfant vécue, revécue, ressassée par sa mère peut-elle faire le sujet d’un roman ? Oui, lorsque ce roman relate la douleur universelle, la douleur folle de toute mère.
La narratrice, jeune épouse française d’un anglais qui, à cause de son travail, mène sa femme et ses trois enfants d’une extrémité à l’autre de la terre, de Vancouver à Sidney et Cambera, pourrait être toute mère endeuillée de n’importe quelle époque, de n’importe quel pays. Simplement, l’écriture est là, non pour purger l’être souffrant de son malheur, non pour lui procurer l’oubli et l’apaisement, mais pour lui permettre de rendre compte, de rendre des comptes à soi-même et, peut-être, aux autres.
09:49 Écrit par sitartmag (Webmaster) dans Romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marie darrieussecq, pol, folio, jean-pierre longre, francophone





































