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17/04/2009

Intelligence et Amour de Pierre Leroux

9782351220542.jpgPierre Leroux, Penseur de l'humanité

Bruno Viard

Sulliver, 2009

(par Frédéric Saenen)

 

Dans une étude consacrée en 1973 aux précurseurs de Marx, Jacqueline Russ expédiait en moins de quatre pages le cas de Pierre Leroux (1797-1871), qu’elle classait parmi les dissidents du saint-simonisme et, plus généralement, dans le panthéon sans visiteurs du « socialisme romantique ». Elle s’attelait surtout à montrer que les composantes essentielles de la réflexion de Leroux étaient un mélange de « messianisme de l’humanité souffrante et de pensée néo-sociale chrétienne ». Bruno Viard, professeur de littérature à l’Université de Provence, estime quant à lui que l’auteur de Malthus et les économistes (1846) mérite une pleine réhabilitation intellectuelle, et n’hésite pas à le hisser au rang des penseurs français majeurs du XIXe siècle.

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31/03/2009

De la poisse considérée comme un des Beaux-Arts

vallotton.jpg

La Vie meurtrière
Félix Vallotton
Phébus, Collection "Libretto", 2009

(par Frédéric Saenen)

Félix Vallotton (1865-1925) est passé à la postérité comme peintre et surtout comme caricaturiste. Il compta notamment parmi les illustrateurs de feuilles anarchistes telles que L’Assiette au beurre ou Le Canard sauvage. Son trait, tout en féroce noirceur, n’est pas sans évoquer un précurseur Belle Époque de Jacques Tardi. C’était au temps où les keufs s’appelaient des « cognes » et les racailles des « apaches ». La critique sociale surinait le bourgeois d’un coup de plume ou de pinceau et la Loi dressait plus qu’à son tour ses bois de justice pour raccourcir les fortes têtes de la pègre parisienne, qui ne connaissaient pas encore l’ivresse de la traction avant.

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25/03/2009

D’encre et de bois

Masereel2.jpgFrans Masereel. Une biographie.

Joris van Parys

Archives du Musée de la Littérature / Luc Pire, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Un soldat au regard halluciné, rampant et hurlant « Assez ! » face au feu de l’ennemi. Le corps d’une femme se précipitant sous un pont dans des eaux sombres, marquées du mot « désespérance ». Un inconsolé enfouissant son visage dans la poitrine d’un amour vrai – ou peut-être vénal. Un couple enlacé sous une lune complice et l’œil bienveillant d’un chat. La silhouette d’un pendu qui se découpe dans l’encadrement d’une fenêtre. Des grévistes en colère, des marchands de canons repus, des ivrognes vacillant sous le lampadaire. Et puis surtout des villes, foisonnantes, aux mille tentations, aux millions d’embûches et de destinées.

Tous ces arrêts sur images encrés sur bois, dont le noir tranche sur le blanc avec force, portent la même signature : celle de l’artiste gantois Frans Masereel (1889-1972). Témoin des deux conflits mondiaux, ce peintre et illustrateur a saisi avec une lucidité âpre mais généreuse les tourments individuels et les tourbillons collectifs qui agitèrent les années 20 et 30.

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11/03/2009

Touche pas à mon Bost !

bost.jpgPorte-Malheur

Pierre Bost

Le Dilettante, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Il serait particulièrement intéressant d’écrire une histoire de la littérature française en dressant le panorama de ses « petits maîtres ». Combien sont ainsi régulièrement redécouverts, qui ne jouèrent de leur temps que des rôles de seconds couteaux dans l’édition ou le monde des revues et ne furent qu’effleurés par les feux de la rampe ? Le cas d’un Emmanuel Bove, écrivain prolifique et de grande qualité qui dut attendre des décennies avant de se voir reconnaître posthumément, a, à cet égard, valeur de paradigme. Le seul vivier des années 1920-1930 réserve encore maintes surprises en la matière. Témoin : Pierre Bost.

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22/01/2009

Entretien avec Thierry Galibert sur Artaud

bestialite.jpgLa Bestialité

Thierry Galibert

Sulliver, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Thierry Galibert a signé en juin 2008 un essai aussi vaste qu’exigeant sur le thème de la bestialité tel qu’on le rencontre dans la modernité occidentale, et ce à travers le prisme de l’œuvre d’Antonin Artaud. La majorité de la critique, découragée sans doute par les quelque 500 pages serrées de cet ouvrage, semble avoir préféré le passer sous silence. Or, le travail de ce professeur de littérature française à l’université d’Aix-Marseille mérite considération. Il offre en effet des perspectives étonnamment fécondes à propos de sujets que l’on croyait entendus depuis longtemps, des plus particuliers (l’évolution personnelle d’Artaud) aux plus généraux (l’histoire du surréalisme, les idéologies totalitaires, les rapports entre aliénation et création, etc.)

 

À aucun moment pourtant, l’érudition n’apparaît forcée, car Thierry Galibert possède un atout précieux, garant de son crédit : il maîtrise à fond sa matière. Rares sans doute sont les spécialistes patentés d’Artaud qui excellent à citer l’épistolier, le dramaturge, le poète ou l’essayiste avec autant d’aisance, et prouvent de la sorte qu’ils ne méconnaissent aucun recoin de cet esprit tourmenté et déroutant. La démonstration, si ardue soit-elle, finit donc par emporter la conviction. Artaud disait « Définir une vérité, c’est la tuer. ». Nous n’aurons ni cette prétention ni cette cruauté. Voilà pourquoi, plutôt que de résumer pesamment – ou pire : dénaturer – le propos de l’auteur, nous avons préféré lui laisser la parole, dans le cadre de l’entretien qu’on va lire…

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24/12/2008

Bernanos, divinement illisible

bernanos.jpgMonsieur Ouine

Georges Bernanos

Le Castor astral, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

« Illisible ! Inintelligible ! » C’est d’une telle litanie d’adjectifs péremptoires que les correcteurs des éditions Plon émaillèrent, en 1935, les marges du manuscrit de Monsieur Ouine. Georges Bernanos s’était mis à rédiger, ou plutôt à rêver par écrit, ce roman dès l’année précédente. Sa version définitive, complétée de chapitres inédits écrits au Brésil, ne sera publiée qu’en 1955.

On peut donc admettre que cette œuvre, cent fois remise sur le métier, constitue le point d’orgue de la production bernanosienne. Synthèse de son art narratif et de ses réflexions sur l’éternel problème du mal, Monsieur Ouine est un absolu.

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15/12/2008

Meckert le juste

9782070787678.gifNous sommes tous des assassins

Justice est faite

Jean Meckert

Joëlle Losfeld, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

« Le style est à droite, et les idées à gauche. » S’il y a un auteur dont la fréquentation pousse à remettre ce poncif en question, c’est Jean Meckert (1910-1995), que les amateurs de polars connaissent peut-être mieux sous le pseudonyme de Jean Amila.

Cet anar, pacifiste indéfectible, demeure une figure méconnue qui n’est plus destinée à survivre dans nos mémoires que par ses pages percutantes et la voix qu’il y a déposée, à vif, unique. L’éditeur Joëlle Losfeld lui rend depuis quelques années toute son importance en publiant ses textes les plus engagés et qu’il signa de son nom. Les deux derniers titres parus témoignent de l’originalité de sa démarche et de la souplesse de sa plume. 

Avec Nous sommes tous des assassins (1952) et Justice est faite (1954), le matériau de base n’est pas l’actualité (comme ce fut le cas pour l’affaire Dominici, dans La Tragédie de Lurs) mais plutôt deux films de Cayatte, portant sur des sujets de société à forte teneur explosible. C’est Gallimard en personne qui passa commande de ces « novélisations » d’œuvres cinématographiques, une technique dont Meckert sera en quelque sorte l’un des pionniers en France. Notre homme aurait pu se contenter de reproduire les dialogues, de restituer les scènes filmées, de poivrer les atmosphères de quelques adjectifs bien sentis, pour emballer l’affaire. Mais consentir à la facilité, c’eût été trop mal servir la gravité des sujets mis en avant par le réalisateur, soit la peine de mort et l’euthanasie. Meckert ne transcrit donc pas, il transpose. Se détachant de son pré-texte, le texte gagne en autonomie et s’impose chef d’œuvre.

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09/12/2008

Céline, autre et tel qu'en lui-même

autreceline.jpgUn autre Céline
De la fureur à la féérie - deux cahiers de prison

Henri Godard
Editions textuel, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Présente-t-on encore Henri Godard ? Henri Godard, l’auteur en 1994 de l’indispensable synthèse que constituait Céline scandale et, plus encore, quelque dix ans auparavant, d’une Poétique de Céline qui fit entrer de plain-pied l’argotier absolu dans le giron de l’Alma mater, jusque là réticente à l’accueillir. Henri Godard, surtout, l’éditeur des quatre volumes de la Pléiade. C’est de cette prestigieuse signature que s’enrichit un coffret de ce que l’on qualifie de « beaux livres ». Si vous comptez parmi vos amis un célinolâtre, ne cherchez pas plus loin ce que vous lui déposerez sous le sapin.

Le but poursuivi dans Un autre Céline est annoncé sans ambages : « Ce panorama, dressé hors de toute visée biographique et même hors chronologie, afin de donner leurs justes proportions à quelques-unes des composantes du paysage de Céline, ne cherche pas à en faire une étude systématique. Mais l’iconographie est là pour prendre le relais de l’analyse. Elle aussi, de manière différente, est de nature à enrichir la lecture des textes en montrant visuellement des images que le romancier ne laisse affleurer que par des coups de projecteurs toujours brefs ».

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03/12/2008

Ici, le temps devient espace...

jspitz.jpgL’Œil du purgatoire

Jacques Spitz

L'Arbre vengeur, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Rares sont les romans qui procurent un véritable vertige en amenant leur lecteur au seuil du vide. L’Œil du purgatoire de Jacques Spitz (1896-1963) fait partie de ces cas-limites qui permettent d’éprouver pour ainsi dire physiquement l’angoisse inhérente aux concepts d’éternité ou d’infini.

« Jacques Spitz ? Connais pas… » Normal, et qui pourra vous en faire grief ? Nous avons affaire ici à l’un des plus éminents représentants de la science-fiction à la française qui, au contraire d’un Pierre Boulle ou d’un René Barjavel, a injustement sombré dans l’oubli. L’essentiel de son œuvre, frappée du sceau de l’imaginaire scientifique, a pourtant été publié chez Gallimard dans les années 30 mais, mystère du tamisage de la postérité, elle n’a pas franchi le cap de la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi que L’Agonie du globe ou encore La Guerre des mouches ne sont plus guère invoqués que par quelques initiés dont le livre de chevet est la monumentale anthologie de Pierre Versins.

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29/11/2008

Archéofuturisme

afranklin.jpgLes Ruines de Paris en 4908

Alfred Franklin

L'Arbre vengeur, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

On ne se méfie jamais assez des bibliothécaires. Quand ils ne s’amusent pas à empoisonner le coin des pages des ouvrages sulfureux ou à se débaucher égoïstement dans l’Enfer dont on leur a confié la clef, ils affabulent, inventent des livres qui n’existent pas, signalent des cotes introuvables et échafaudent des uchronies apocryphes.

 

Là résidait sans doute le plaisir majeur d’Alfred Franklin (1831-1917) qui fut longtemps Conservateur de la prestigieuse Mazarine, mais aussi typographe à ses heures. Dans l’une de ses nombreuses brochures, joliment rééditée par les Éditions de l’Arbre vengeur, Franklin imagine sur quoi tomberait les archéologues partis à la recherche des ruines de l’antique cité de Paris… en 4908 !

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23/11/2008

Envie d'une gâterie ?

Vebret.jpg

Friandises littéraires
choisies par Joseph Vebret
Éditions Écritures, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Au royaume de l’érudition, l’anecdote est reine ! L’anecdote… Ce trait d’esprit gratuit, acidulé juste ce qu’il faut pour pimenter une conversation ou la relancer si elle vient à s’engourdir. Le sac plein de Friandises littéraires que nous tend Joseph Vebret regorge de ces faits divers en trois lignes, bons mots, réparties et ultima verba que le sens de l’à-propos, conjugué à une certaine sagesse, amène à resservir. Enfilées sans ordre réel, ces perles de culture permettront, à celui qui s’en (em)parera, de briller en société. À une table d’amis, au comptoir d’un bar ou entre deux zakouskis chauds, le petit doigt levé ou les coudes sur la table, livrez-vous donc à l’exercice...

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16/11/2008

Contre Dieu, tout contre...

sade.jpgLa Religion de Sade

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

Éditions de l'atelier, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Dans le sillage de Sade moraliste, publié chez Droz en 2005, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer poursuit son exploration de l’œuvre de Sade et la déconstruction du mythe dont elle s’est nimbée au fil des temps.

Que n’a-t-on déjà écrit à propos de l’athéisme forcené dont fit étalage le Divin Marquis tout au long de son existence ? Ses romans constituent sans doute l’un des plus longs blasphèmes jamais proféré dans l’histoire de la littérature. Jeangène Vilmer a examiné de plus près cette image d’Épinal du libertin injuriant, poing au ciel et bave aux lèvres, son soi-disant Créateur. Et sa conclusion réserve une surprise : Sade s’oppose finalement moins à la religion qu’il ne s’y arc-boute, afin d’en livrer une critique certes puissante, mais informée et, à certains égards même, tolérante !

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13/11/2008

Déshumain, trop déshumain…

ortega.jpgLa Déshumanisation de l'art

José Ortega y Gasset

Traduit de l’espagnol par Paul Aubert et Ève Giustiniani

Sulliver, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

En 1925, José Ortega y Gasset n’est pas encore l’auteur de l’ouvrage qui fera de lui une figure majeure de la pensée européenne, La Révolte des masses. Il a cependant signé des articles nombreux et variés, publiés principalement dans la Revista de Occidente qu’il a fondée deux ans plus tôt. Cette revue de critique, qui ne répugnait pas à ouvrir ses pages aux avant-gardes, eut un rayonnement et une influence durables sur la génération des années 20-30. Elle accueillera les plus éminents intellectuels de l’époque, en matière de poésie, de littérature, de science ou d’esthétique.

 

C’est de ce dernier sujet que traite d’ailleurs l’essai La Déshumanisation de l’art. Un texte qui interroge, aujourd’hui encore, les tenants et les aboutissants de l’art moderne et dans lequel Ortega tente d’ébaucher quelques pistes de compréhension claires quant à l’évolution des formes patente depuis la fin du XIXe siècle.

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24/10/2008

Nihil novi ?

arton298.jpgL’histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoïevski, Heidegger, Nietzsche

Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi

La Fabrique, 2008

 

(par Frédéric Saenen)

 

Ne désignant à proprement parler ni un dogme religieux ni une idéologie politique, le philosophème « nihilisme » méritait de faire l’objet d’une histoire sémantique. Voilà qui est chose faite, et de façon passionnante, dans un essai à quatre mains signé Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi. Retour sur un mot à l’évolution erratique, et qui, en deux siècles, se vit accaparé par des penseurs de différents acabits.

Tout commence sous la plume d’une figure bien oubliée de la Révolution française, le fervent conventionnel antireligieux et anticlérical Anacharsis Cloots, qui soutenait, en 1793 : « La république des droits de l’homme, à proprement parler, n’est ni théiste ni athée ; elle est nihiliste. L’invocation du législateur à je ne sais quel fantôme suprême est un hors-d’œuvre absurde. » La radicalité de Cloots déplut à Robespierre, plus prudent en matière de traitement des cultes et conscient de l’importance de la divinité au cœur du système de la vie sociale. Cloots mourut (sans prêtre, faut-il le préciser ?) sur l’échafaud, mais son néologisme était lâché et allait, comme l’explique Cohen-Halimi, « s’enfoncer dans les strates invisibles, à peine dicibles, du langage pour laisser peu à peu affleurer les bribes d’une continuité, rompue par des conflits d’interprétation ».

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15/10/2008

George Orwell, à sa guise...

couv_1311.jpgA ma guise, Chroniques 1943-1947
George Orwell
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner

Préface de Jean-Jacques Rosat

Éditions Agone, Collection « Banc d’essais », 2008-10-15

 

(par Frédéric Saenen) 

 

« Je pense que [Tribune] est aujourd’hui le seul hebdomadaire qui fait un réel effort pour être à la fois progressiste et humaniste – à savoir qu’il mêle une politique radicale socialiste au respect de la liberté et de parole à une attitude civilisée envers la littérature et les arts. » Cet avis que l’écrivain George Orwell publie en 1947, dans les colonnes mêmes du magazine qu’il évoque, est bien plus qu’une déclaration de principe. Elle permet de saisir la profonde convergence idéologique et morale qui lient l’écrivain à l’organe de presse travailliste dont il était devenu, quelques années plus tôt, un collaborateur régulier.  

 

À l’époque, Orwell avait déjà publié plusieurs livres importants et vécu une existence assez dense pour léguer à la postérité les incarnations auxquelles nous l’identifions encore : celles de l’écrivain engagé (avec notamment ses poignantes évocations de la misère sociale en Angleterre ou de la guerre d’Espagne) et du visionnaire (La Ferme des Animaux est publié en mars 1944).

Grâce à l’initiative de maints éditeurs, ce portrait se rehausse d’une troisième facette, extrêmement riche : celle du chroniqueur, témoin avisé de son temps. La part de sa production qui relève de son activité de journaliste est un continent ; les éditions Agone nous en offrent à nouveau la démonstration en publiant l’intégralité des articles qu’Orwell désignait sous le titre, faussement primesautier, de À ma guise.

De novembre 1943 à avril 1947 – soit durant ces années critiques de l’histoire à la charnière entre la fin du deuxième conflit mondial et l’avènement de la Guerre froide –, Orwell livra en tout 80 chroniques au journal de gauche Tribune. La régularité des livraisons connaîtra une seule interruption, mais longue de près de vingt mois, durant laquelle Orwell sera affecté comme correspondant de guerre pour le compte de l’Observer.

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11/10/2008

Art d’Emmanuel Carrère

ecarrere.jpgUn roman russe
Emmanuel CARRÈRE
Folio n°4771, 2008

(par Frédéric Saenen)

 

Faut-il nécessairement mener une vie d’écrivain – soit digne d’intérêt au point d’être racontée – pour être écrivain ou, à l’inverse, faut-il être a priori écrivain pour saisir que tout événement qui survient est voué à devenir matériau littéraire ? C’est cette interrogation principielle, aussi insoluble sans doute que celle de l’œuf et de la poule, qu’Emmanuel Carrère approfondit, chaque fois un peu plus vertigineusement, depuis une vingtaine d’années.
L’Adversaire était à ce propos un texte des plus symptomatiques, en filigrane duquel se dressait le constat que, à la faveur d’un dramatique fait divers, la réalité avait définitivement dépassé la fiction, et que, sur le terrain du mentir-vrai, Romand avait supplanté le Roman. Le titre de l’ouvrage mériterait peut-être même d’être réévalué en ces termes, car l’écrivain semblait être tombé à son maître majuscule : le mythomane meurtrier qui, acculé à l’impératif de dévoilement, préfère dégommer un à un ses personnages en quête de mari, de fils, de père, d’amant, donc d’auteur. La réédition en format poche de Un roman russe précipite à nouveau le lecteur en plein piège, au fil d’un quinconce aussi jouissif qu’angoissant.

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02/10/2008

Homme à vendre (vêtements compris)

lipski3.jpgPiotrus
Léo Lipski

traduit du polonais par Allan Kosko, illustré par Joko
préface d’Éric Dussert
Éditions de l’Arbre vengeur, Collection L’Alambic, octobre 2008

(par Frédéric Saenen)

C’est une bien curieuse découverte que nous propose l’Arbre vengeur, avec la sagacité qui est coutumière à cet éditeur dans le choix d’auteurs rares et méconnus.
Léo Lipski (de son vrai nom Lipschütz) est né à Zurich en 1917, mais c’est dans le quartier juif de Cracovie qu’il grandira. En 1939, alors réfugié en Galicie orientale pour fuir la terreur nazie, le jeune homme sera arrêté et déporté par la police soviétique, sous l’accusation d’être un «fuyard ». Après deux ans passés dans les terribles conditions du goulag russe, Lipski est intégré aux Brigades de l’armée polonaises et s’embarque pour l’Iran. Son destin est alors scellé, puisque c’est en Asie Mineure qu’il contracte le typhus qui allait le handicaper et le faire souffrir durant toute sa longue existence. Frappé d’hémiplégie, il s’installe après la guerre en Palestine, à la frontière entre Tel-Aviv et Jaffa. Survivant grâce à l’aide et à la générosité de quelques amis, Lipski va s’enfoncer dans la solitude et se voir inéluctablement gagné par l’immobilité. Une claustration en soi qui n’est pas sans évoquer celle endurée par son contemporain Joë Bousquet. Infirme accablé par la chaleur de l’Orient, Lipski ne trouvera guère d’autre échappatoire à son absurde et tragique condition que dans la littérature. C’est en 1960 qu’il publie Piotrus, roman bref et inclassable que la critique inscrira dans une tradition allant de Kafka à Beckett, en passant par Gombrowicz. Et le récit est à la hauteur d’un si noble lignage.

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27/09/2008

« le bonheur du lecteur »

restif.jpgL’Anti-Justine
Restif De La Bretonne
La Musardine, Collection « Lectures amoureuses de JJ Pauvert »

 

(par F. Saenen)

 

C’est en 1798, soit sept ans après la publication de Justine ou les malheurs de la vertu, que Restif réplique à l’œuvre «infâme» de Sade, avec son Anti-Justine. L’ouvrage ne fut initialement tiré qu’à cinq exemplaires et, bien qu’inachevé, il donne une bonne idée du projet que nourrissait Monsieur Nicolas à l’encontre du Divin Marquis : produire un livre «plus savoureux que le sien », point tant morbide, attaché à dépeindre les délices de l’amour plutôt qu’à encourager au bafouage des bonnes moeurs. La cohérence narrative passe donc très largement au second plan, au profit d’une exubérance permanente, doublée d’une increvable inventivité langagière. L’on s’amusera donc des ébats de Melle Convelouté, des « conilleries » de Vitnègre – qui coucha avec sa filleule, femme d’un espion de police – des dépucelages et gamahuchages en tous genres… De quoi contribuer au but que Restif assignait à tout auteur digne de ce nom : « le bonheur du lecteur ».

 

http://www.lamusardine.com/BOU2/bin/accueil.cgi

24/09/2008

Lisbonne brûle-t-elle ?

fvallejo3.jpgL’incendie du Chiado
François Vallejo
Viviane Hamy, 2008

(par Frédéric Saenen)

En août 1988, François Vallejo est témoin, depuis sa chambre d’hôtel, de l’incendie qui ravagea l’un des quartiers les plus populaires de Lisbonne, le Chiado. Quelque vingt après, cette catastrophe lui inspire un roman improbable, dans lequel il met en scène quatre figures égarées, en quête de destin.

Les protagonistes – un Français, un photographe de presse, une femme qui a perdu sa fille et un gardien de nuit – se font en effet « prisonniers volontaires » des ruines encore fumantes. Ainsi chacun d’entre eux, au cœur de ce paysage apocalyptique, compte-t-il retrouver à sa façon le sens de son passé ou de sa vie. Pour les assister dans ce dévoilement, un certain Juvenal, émergeant comme par miracle du brouillard cendreux dans un costume impeccable, jouera, pour leurs aveux respectifs, le rôle de Deus ex machina. Et sa présence sur les lieux se révèlera loin d’être anodine…

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21/09/2008

Le Guide suprême

dict.jpgLe Guide suprême
Patrick Boman – Bruno Fuligni – Dr Lichic, Stéphane Mahieu – Pascal Varejka
Gingko, Collection « Idées fixes », 2008

 

(par F. Saenen)

 

Un « petit dictionnaire des dictateurs »… Il fallait y penser. Les voici tous alignés, de la Chine aux Balkans, comme pour la parade. Les tortionnaires et les putschistes ; les anthropophages présumés ou avérés ; les mégalos et les tordus ; les increvables et les éphémères. Chacune des notices se lit sur un mode léger, et c’est là le plus grand travers de ce référentiel sans prétention. Car si, pour moraliser, l’on ambitionne de mener grand tapage en frappant sur les statues creuses des Conducators, encore faut-il se garder de susciter la sympathie à leur égard, par le biais de l’humour, même à froid. Or, c’est le sentiment qui naît immanquablement au vu de certaines anecdotes relatives à ces puissants et à leurs mortifères lubies. L’espace réservé à chaque figure ne permettant guère l’approfondissement, c’est la petite (voire la médiocre) histoire qui se voit privilégiée. Un ouvrage qui ne joue pas franc jeu, sinon à se voir rehausser d’une bandelette : « Pour bien rire devant les charniers ».

 

 

http://www.ginkgo-editeur.fr/