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claire ubac

  • Jacques, cet inconnu…

    jcartier3.jpgJacques Cartier
    Claire Ubac
    L’école des loisirs, collection belles vies, 2006


    (par B. Longre)

    ou comment (ré)concilier fiction et documentaire biographique.

    Adolescent, Jacques Cartier rêve d’horizons lointains, imagine voguer dans le sillage des navires qui font escale à Saint-Malo (ce « vaisseau de pierres ») et suit avec passion les récits de voyages qui arrivent jusqu’à ses oreilles… Né l’année qui précède la découverte des «Indes» (les occidentales) par Colomb, il baigne dans cet univers stimulant et novateur, et très vite, s’engage comme marin sur des navires de pêche — à l’époque, les Malouins partent régulièrement pour Terre-Neuve et ses eaux poissonneuses. On ne sait pas avec exactitude où l’ont mené ses premiers « pas », mais il est certain qu’en 1520, quand il rencontre François 1er (en personne !) il est déjà un navigateur chevronné (même si, comme ses contemporains, il mesure encore la longitude «à l’estime »…). Le roi voudrait rentrer dans la course aux richesses bien entamée par les Portugais ou les Espagnols et cherche des marins capables d’investir de nouveaux territoires en son nom et, au mieux, de découvrir cette fameuse route vers l’Orient, ce passage que tous s’évertuent à ne pas trouver, avec l’idée de partir du nord, aux alentours de Terre-Neuve — Magellan découvrira son détroit deux ans plus tard, mais y perdra la vie (18 marins sur plus de 200 rentreront à bon port au bout de trois ans…). Jacques doit toutefois se montrer patient (François guerroie du côté de l’Italie et a d’autres chats politico-financiers à fouetter), et ce n’est qu’en 1532 (déjà 41 ans) qu’il est enfin engagé par le roi pour mener à bien une première expédition vers « les Indes »…

    Biographie romancée aux allures de docu-fiction, le Jacques Cartier de Claire Ubac vaut son pesant d’écus et il serait fort dommage de passer à côté de si bonnes pages, d’un récit aussi enlevé, vivant – et « instructif »… chose qu’on tendrait presque à oublier tant l’auteure sait jongler entre fiction et biographie.

    Comment, justement, tenir un jeune (ou moins jeune) lecteur en haleine et l’inciter à aller toujours plus loin, à partir d’une thématique historique qui n’est certes pas rébarbative, mais dont le caractère même pourrait bien avoir raison de sa motivation ? Pour ce faire, l’auteure, fine stratège, apporte à l’écriture une pointe de fantaisie qui allège le sérieux du sujet – sans pour autant manquer de rigueur historique. Plusieurs surprises narratives nous attendent : l’intervention inopinée d’un conférencier, les dialogues récurrents de deux marins malouins, Le jeune et Morbihan, qui commentent à leur façon les progrès des trois voyages de Cartier, des adresses aux lecteurs dans le plus pur esprit classique, ou encore l'intervention directe de la romancière, qui va jusqu'à remettre son travail en question... des procédés qui font de cet ouvrage un artefact hybride, entre fiction et récit historique, entre imaginaire et réalité...

     

    Les passages relatant rencontres et échanges avec les autochtones sont savoureux, et on s’amuse beaucoup de l’exposition des préjugés des uns et des autres ou des tentatives (infructueuses et frisant le ridicule) de Cartier pour convertir les « sauvages » un peu retors (mais on les comprend) et forcément très réticents, voire hostiles (voir entre autres la scène où Cartier, très inspiré, lit des passages de l’évangile aux Indiens…) — la justesse de l’humour servant à mettre l’accent sur les absurdités et les hypocrisies des expéditions (la promesse de convertir des peuples indiens allant de pair avec l’intention de s’approprier impunément territoires et richesses) sans pourtant déprécier entièrement le personnage et son parcours : Cartier reste un héros au Canada (nom issu du terme générique « Kanata », signifiant «village» en huron et que le navigateur aurait pris pour le nom d’une ville indienne) et on ne saurait nier ses qualités (affrontant courageusement ses responsabilités, mais aussi le froid, la maladie, les pertes humaines et les déceptions, se montrant rarement cruel ou destructeur).

    Claire Ubac évoque avec précision le contexte d’un siècle qui s’ouvre tout juste à l’humanisme, d’un temps agité par de nombreuses découvertes (et pas seulement territoriales), où les occidentaux rejettent peu à peu l’immuabilité en toutes choses que l’église chrétienne a instaurée depuis des siècles : « La vision du monde ne cesse alors de se modifier et de se préciser. L’idée se répand que les mers reliées entre elles, loin d’être une étendue de perdition, offrent des routes multiples pour accéder aux terres émergées ! » Et plus loin, d’ajouter : «C’est alors que la vieille vision chrétienne oscille sur sa base. » — enfin !
    Un seul regret pour le lecteur désireux de parfaire ses connaissances : ne pas disposer, en fin d’ouvrage, d’une courte bibliographie permettant d’aller plus loin ou de découvrir les sources de l’auteure. En revanche, on apprécie les cartes retraçant les différents itinéraires de Cartier lors de ses explorations et que l’on suivra parallèlement au texte, ainsi qu’un dossier iconographique de quelques pages au centre de l’ouvrage.
    Un conseil et un seul : lire ce Jacques Cartier plein d’allant comme on lirait un roman, sans se désoler des inévitables lacunes biographiques ; au contraire, en profiter, comme le conseille habilement l’auteure (en partie pour justifier les libertés prises avec l'histoire), pour laisser libre cours à son imagination.

     

    Lire aussi
    Les voyages de Jacques Cartier
    de Maryse Lamigeon et François Vincent
    L'école des Loisirs, Archimède, 2006 - dès 6 ans

     

    http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm