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christophe spielberger

  • Polyphonie romanesque

    spielberger4.jpgOtto le puceau
    Christophe Spielberger

    Editions Florent Massot, 2003

    (par Jean-Pierre Longre)

    L’histoire pourrait être simple et édifiante : un gentil garçon, amoureux de sa sœur, est victime avec sa famille d’un accident de voiture, dont il réchappe seul. Démuni de tout, il trouve refuge dans un petit village où les autochtones au pittoresque de « France profonde » le regardent comme un provocateur et perturbateur ; il y aura des conséquences, qu’il ne convient pas de relater ici.

    Sous la plume de Christophe Spielberger, la succession des événements se structure en une sorte de ronde menée par des mouvements de séparations et de rencontres entre les personnages (Otto et sa sœur Nathala, Otto et Lucie la jeune vierge du village, Otto et Commodo le jeune homme du même village, accessoirement Nathala et Colas qui attend sa petite amie sur la « Brave Côte ») : comédie-ballet, épopée dérisoire, lanterne magique, prisme multiple où la variété des points de vue va de pair avec la diversité des tons. Otto, spécialiste en « alterologie », est animé par la curiosité des autres (et la curiosité de soi), les titille et les tarabuste pour les faire réagir, ces hommes qui ont aussi les qualités et les défauts des animaux ; mieux se connaître, et par là construire un univers où tout peut advenir, même les scènes fantastiques et terrifiantes de Gabelune, forêt mystérieuse où il ne fait pas bon pénétrer, même le véritable amour de l’autre et la profonde connaissance de soi (Otto sonne comme autre et auto, soi-même, rappelant aussi l’auto accidentée et enfouie sous les eaux, celle d’où tout est parti).

    On l’aura compris, l’originalité du récit est liée à sa composition polyphonique, à son style particulier et parfois déroutant, à sa forme plurielle. Le jeu des mots et des sonorités, des réminiscences, de la psychanalyse, de l’intertextualité, de la parodie, voire de la satire (une charge, entre autres, contre Houellebecq), ce jeu est un élément clé du roman, où par ailleurs « il est délicat de démêler le vrai du faux, comme dans tout mythe qui se respecte ». De nombreuses trouvailles verbales (parfois dans le style de Boris Vian) rappellent que Christophe Spielberger est l’auteur de La vie triée, et que la littérature est d’abord une question de choix d’écriture.

    http://spielberger.free.fr/

  • Hasards mesurés de l'alphabet

    spielberger3.gifLa vie triée
    Christophe Spielberger
    éd.N. Philippe - coll. La Marelle, 2002

    (par Jean-Pierre Longre)

    Depuis " À bas les défilés " jusqu'à " Zut un voyageur va passer sur les rails ", Christophe Spielberger décline sa vie intérieure et extérieure en touches brèves et aphoristiques qui ne doivent rien à l'ordre chronologique, rien au rythme aléatoire de la mémoire, tout aux hasards mesurés de l'alphabet.

    L'alphabet a du succès en ce moment, pas seulement dans les écoles : Anne F. Garréta, dans Pas un jour (Grasset), couche les femmes désirées " dans l'ordre impersonnel de l'alphabet ". Christophe Spielberger, lui, s'approprie l'alphabet, le fait sien et personnel, arrange le flot des souvenirs et des réflexions et, dans une sorte de mouvement perpétuel, provoque par ce procédé même l'apparition d'autres réflexions et souvenirs. N'oublions pas que, avant Garréta et Spielberger, d'autres - et non des moindres - avaient utilisé, suivant des principes divers, les riches potentialités de l'alphabet; Georges Perec en tête, avec son Drame alphabétique ou son Petit abécédaire illustré, Georges Perec dont le souvenir de Je me souviens, comme celui des puzzles de La vie mode d'emploi, n'est sans doute pas étranger à La vie triée.

    La vie triée : à part le jeu de mots, que voir derrière ce titre donné par un écrivain qui dit de lui-même : " En général, je ne suis pas taxé d'évidence " ? Justement, peut-être, le souci d'une transparence qui ne va pas de soi, la volonté de conjuguer les détails subjectifs de la vie privée, professionnelle, sentimentale avec les contraintes de l'écriture objective, d'assurer la présence de l'humanité entière dans l'évocation énumérative de quelques personnages : " ma femme ", " la conne ", " le con ", très épisodiquement " mon père ", " ma sœur ", et abondamment " moi " ou " je " (pas moins de 17 pages pour ce dernier à la lettre " j "), ce qui semble normal dans un écrit autobiographique.

    Tout cela produit un ensemble original, qui se lit par morceaux, à sauts et à gambades plutôt qu'en continu, et qui propose quelques brillants éclats de verre, de vrais petits bonheurs souvent colorés de cynisme. Au hasard de l'alphabet et de la lecture, avec un seul échantillon par rubrique (priorité au texte) : des jeux dans l'esprit du titre (" A la fin de l'année n'oubliez pas de payer votre déchéance "), des subtilités (" Les sexes sont des palindromes "), des confidences (" Je m'ennuie seulement avec les autres "), des maximes (" Il n'y a de preuves que romanesques "), des aveux littéraires adressés au " cher atome de mon lectorat " ("L'écriture est la seule sphère dans laquelle je me sens responsable. L'éditeur de ce récit n'a pu en changer la moindre virgule "), des observations malicieuses (" Mon texte aurait besoin d'un traitement "), des regrets pédagogiques (" Si les lettres vraiment modernes étaient enseignées ") etc. Un et cetera qui en dit long, et qui laisse le champ libre, tout compte fait, à l'exploration de soi.

    http://spielberger.free.fr/

  • Sage parmi les fous

    spielberger1.gifOn part
    Christophe Spielberger
    Éditions 00h00, 2001

    (par B. Longre) 

    Loin du nombrilisme lassant de certains romans français pseudo-autobiographiques, le récit de Christophe Spielberger s'inscrit dans une démarche innovante qui bouscule les tabous, le langage et le genre romanesque. L'histoire de Mathieu, réparateur de photocopieuses et collectionneur de jeux de Monopoly, de Bénédicte, conductrice de métro et passionnée de cinéma britannique et (ne l'oublions pas), d'Armand, ami-amant-ennemi-psychiatre, repose en surface sur une intrigue plutôt limpide : Mathieu et Bénédicte s'aiment depuis la fac et malgré les coups du sort (la disparition d'un "chipou" et un "O de vair" qui refuse d'être fécondé), ils continuent à s'aimer. En cette veille de départ annuel en vacances, le candide bonheur de Mathieu est touchant mais Bénédicte a du mal à trouver la paix entre l'adoration d'un homme qu'elle aime et ce qu'elle dissimule. Le matin suivant, quand Mathieu découvre la froideur du corps de sa femme, le "on part" se mue en un "on reste" ou plutôt un "on part autrement"...

    La suite ne saurait être racontée car trop en dire briserait le charme de ce roman qui ne cesse d'osciller entre comédie légère et horreur extrême. Cette légèreté apparente doit beaucoup à la façon dont l'auteur revisite la langue française et se joue des règles : néologismes, anacoluthes, jeux de mots et métaphores se succèdent sans jamais alourdir le récit (rien à voir avec l'exercice de style) et permettent de glisser naturellement d'une pensée à l'autre ; la majorité des trouvailles sont heureuses et allègent un récit qui, sans elles, confinerait au tragique. Ainsi, on aborde chaque chapitre avec bonheur, et on se laisse peu à peu emporter dans les méandres psychologiques de Mathieu, sage parmi les fous.

    Ce roman est aussi l'occasion pour l'auteur de vilipender la psychiatrie (ou la façon dont certains la pratiquent), les media ou le conformisme moral et c'est par la satire ou la comédie qu'il y parvient : on s'amusera beaucoup du portrait d'Armand le "psycul " qui "cultive le lapsus comme un jardin public", de sa nouvelle conquête qui "aime lapsucer" ou encore de Mathieu le faux naïf qui pourtant, "relit Ulysse pour la huitième fois. Il trouve que c'est pas mal fou-tu"... Même la mort est affrontée dans toute son horreur, sans qu'aucune description ne puisse être taxée de voyeuriste (l'auteur, dans une de ses rares incursions, admet que "la censure existe...") ou n'atteigne l'insupportable, la poétique et les images décalées prenant le relais. Un roman douloureusement drôle qui se lit et se relit, comme on joue et rejoue au Monopoly.

    http://spielberger.free.fr