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09/03/2009

Biographie énigmatique et roman polyphonique

ilija.jpgLe collectionneur de mondes

Ilija Trojanow

roman traduit de l’allemand par Dominique Venard
Buchet Chastel, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

 Si la vie de Richard Francis Burton a été sulfureuse, sa mort a donné l’occasion à sa veuve d’en faire un personnage définitivement mystérieux : non contente de lui avoir fait administrer l’extrême onction malgré des pratiques sexuelles et autres expériences qui n’étaient pas en odeur de sainteté – sans compter une conversion à l’islam – elle a immédiatement brûlé son journal intime et un certain nombre de feuillets manuscrits…

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09/01/2009

Corneille, Céline et Audiard à Sarcelles

insasane.jpgDu plomb dans le crâne

Insa Sané

Sarbacane, collection « Exprim’ », 2008

 

 (par Christophe Rubin)

 

Deux ans après Sarcelles-Dakar, Insa Sané publie ce nouveau roman, qui est en quelque sorte la suite du premier : l’action se déroule toujours à Sarcelles et les personnages (« nés du mauvais côté du périph’ ») ont des liens avec les précédents, mais le centre de gravité s’est déplacé d’une famille à l’autre. Le personnage principal de Sarcelles-Dakar est toujours présent, mais il est cantonné à l’arrière-plan. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir lu ce précédent roman pour aborder le nouveau, qui sonne d’ailleurs un peu différemment.

Cette fois, les frères-ennemis, Prince et Sony, qui constituent à eux deux le double personnage principal, ne sont pas originaires du Sénégal mais de la Martinique. Le roman familial est d’ailleurs entaché de beaucoup de violence. Mais si l’ambiance est parfois racinienne, entre inceste et folie, la plume d’Insa Sané est explicitement plus attirée par l’énergie cornélienne.

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29/12/2008

Plus qu’une musique métissée : une musique de l’altérité

jazzoccident.jpgLe jazz et l’Occident. Culture afro-américaine et philosophie

Christian Béthune

Klincksieck, 2008 (collection d’esthétique)

 

Entretien avec l’auteur

 

(Par Christophe Rubin)

 

Je commençais une thèse de linguistique sur les textes de rap, lorsqu’un ami m’a appelé pour me dire à peu près ceci : « J’étais à un salon du livre et il y avait une conférence d’un philosophe sur le rap… j’y suis allé par curiosité. Tu as sûrement dû t’inspirer de son bouquin car ce que tu m’as expliqué, c’est exactement ce qu’il a dit. Mais, sans vouloir te vexer, ça allait plus loin, c’était formidable. J’ai pensé à toi : j’ai été lui demandé son adresse à la fin, si tu veux lui écrire...»

 

Non, je ne connaissais ni le philosophe, ni le livre en question : Le rap, une esthétique hors la loi (éditions Autrement, collection « Mutations », 1999, réédité en 2003 avec beaucoup d’enrichissements)… Mais je me suis dépêché de le lire, avec un certain scepticisme : j’avais lu quelques rares ouvrages instructifs sur la question, mais rien qui ait pu me permettre d’avancer vraiment. Plongé dans le détail de mes analyses stylistiques et rythmiques, j’observais des phénomènes qui dépassaient largement ce que je m’attendais à trouver : une organisation très élaborée mais dont la logique m’échappait et que j’étais incapable de mettre en relation avec ce que je ressentais à l’écoute de certains enregistrements. Je pouvais certes poursuivre mes analyses mais je m’impatientais de ne pouvoir établir de liens entre mes divers résultats : de donner du sens à mes observations… Je pouvais concevoir une interprétation très générale – psychologique ou anthropologique – à certains aspects rythmiques et vocaux mis en place par l’écriture de ces textes, mais je ne parvenais pas à cerner leur spécificité.

 

Dès les premières pages de l’ouvrage de Christian Béthune, ce fut une série de surprises, qui me faisaient passer de la dénégation à l’enthousiasme de trouver enfin un sens humain aux phénomènes qui m’avaient été révélés en partie par l’analyse stylistique. J’avais l’habitude d’imaginer un lien lointain entre le rap et certaines pratiques culturelles d’Afrique de l’ouest, de la Jamaïque voire le gospel ; mais, au delà de la pure actualité afro-américaine de ce mouvement, je n’avais jamais vraiment songé à y voir un lien très fort avec le blues ou le jazz. Or c’était bien une conscience ontologique particulière née de l’esclavage que Béthune décrivait de façon cohérente et très documentée dans les divers aspects vocaux, textuels, musicaux et sociologiques du rap, en montrant que celui-ci était finalement un parent direct de toutes les autres formes d’expression afro-américaine, à commencer par le jazz.

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17/12/2008

L’Afrique m’avait salement rattrapé

couv_7729.jpgSarcelles Dakar
Insa Sané
Sarbacane, collection Exprim

(par Christophe Rubin)

Il faut lire Sarcelles Dakar. La seule troisième partie, racontant le voyage en Casamance d’un jeune homme de dix-neuf ans, mérite que ce roman soit acheté et lu.
Insa Sané, slameur et comédien. D’après la liste des albums qui composent la « bande son » qui précède le texte (Erykah Badu, Bob Marley, Oxmo Puccino, Public Enemy, The Roots…), il a des oreilles. Il a aussi une vraie plume et il sait surprendre son lecteur… Ce roman de formation, qui alterne les songes prémonitoires et l’action, dénude peu à peu son héros, Djiraël, et le découvre à lui-même au fur et à mesure qu’il s’approche de l’Afrique de ses ancêtres. Au début, ce ne sont que de petites histoires de banlieue entre jeunes : amours et arnaques de débutants, avec le langage qui va avec. Tout cela semble bien superficiel, à juste titre : même le père absent – il est retourné au pays – et le malaise éprouvé par le fils semblent banals. Il s’agit dans un premier temps de dire cette banalité, en tant qu’absence de repère et de sens, dans la vie comme dans le roman.

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02/12/2008

Un hymne intime à l’échange

tubes.jpgTubes. La philosophie dans le juke-box

Peter Szendy

Les Editions de Minuit, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

Comment expliquer la persistance auditive de certains tubes, un peu comme certaines images lumineuses provoquent une persistance rétinienne ? Ces chansons qui, en dépit de leur « mélodie obsédante », semblent confiner à la plus extrême banalité peuvent-elles prétendre à la dignité d’un objet philosophique ?

L’écrivain Peter Handke avait écrit un Essai sur  le juke-box ; Peter Szendy en a d’ailleurs placé un extrait en exergue de son livre, avant d’explorer le phénomène des « tubes ». C’est Boris Vian qui aurait popularisé ce terme dans ce sens, notamment dans une chanson de 1957 qui portait ce titre et qui révélait « les accessoires pour faire un succès » : une rencontre banale racontée sur un air non moins banal : rien, donc, qui puisse nous empêcher de nous identifier...

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12/11/2008

Du crash d'une soutenance à la révélation de l'écriture

jbernard.jpgQui trop embrasse
Judith Bernard
Stock, 2008

Entretien avec l’auteure

(Par Christophe Rubin)

 

J’ai rencontré Judith Bernard à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu à Albi en juillet 2000. Le hasard l’avait amenée à faire sa communication juste après la mienne. J’avais alors été impressionné par l’aisance intellectuelle et oratoire d’une jeune normalienne – agrégée devenue théoricienne et praticienne de la mise en scène théâtrale – particulièrement brillante pour ne pas dire intimidante au premier abord. Nous y étions revenus, l’année suivante, charmés par l’ambiance conviviale de ce colloque très international et en même temps familial. Un soir, avec trois ou quatre autres jeunes chercheurs, nous nous étions retrouvés sur une terrasse de restaurant du vieil Albi et j’avais été ébahi à l’écoute de son récit de thèse, de la préparation à la soutenance et aux conséquences : ébahi de l’intensité de ce qu’elle pouvait ressentir et exprimer à ce sujet, sur un mode intime qui tranchait peut-être avec la théâtralité de ses différents métiers : d’enseignante, de conférencière, de comédienne et, un peu plus tard, de chroniqueuse dans une émission de télévision. Un nouveau genre de récit était né.

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06/11/2008

Authentique ?

djaidani.jpgBoumkoeur

Rachid Djaïdani

Le Seuil, collection « Points Virgule »,  2005
(édition originale : 1999)

 

(par Christophe Rubin)

 

Rachid Djaïdani, employant les mots de la cité mélangés à ceux de l’école, alliant tendresse et obscénité, pourrait sembler bien vulgaire et surtout bien insignifiant au premier regard. Voici comment le narrateur du roman présente son projet d’écriture : « J’ai toujours voulu écrire sur les ambiances et les galères du quartier et j’ai toutes les cartes en main. Ma sœur m’a même offert un carnet, avec un stylo de moyenne qualité, mais, comme on dit, c’est le geste qui compte. Elle dit : si j’y mets mon cœur, je pourrais faire un joli travail. »

 

Il y a pourtant un talent certain dans Boumkoeur, un talent reconnu assez vite, une fois n’est pas coutume. Dès la sortie de ce roman, une place inattendue lui avait été accordée par les institutions littéraires de la télévision et de la presse, notamment par un Bernard Pivot étonné face au texte et au personnage qui se tenait sur son plateau.

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15/10/2008

Les vomissements de la reine

dorota.jpgTchatche ou crève

Dorota Masłowska

traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski

Les Éditions Noir sur Blanc, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

Le roman hip-hop existe-t-il ? Si oui, est-il traduisible ?

 

Avant de tenter de donner des éléments de réponse à ces questions, il convient de remarquer que Tchatche ou crève, de la jeune romancière polonaise Dorota Masłowska, est pour le moins déroutant et étrange : un savant mélange de trash et de virtuosité langagière, comme le suggère le titre original Paw kròlowej, avec un jeu de mot entre deux expressions : « le paon de la reine » et « les vomissements de la reine ».

Le changement de titre, nécessaire du fait du jeu de mot en polonais, est suivi d’une traduction visiblement très libre du texte lui-même. On retrouve évidemment dans le roman des références à la Pologne d’aujourd’hui ; mais surtout énormément de transpositions pures et simples du langage d’une certaine jeunesse de ce pays.

 

« Alors écoutez, l’Arc-en-ciel, le cinéma de vos illusions, célèbre aujourd’hui sa grande fermeture, vous pensez que la vie est un jeu, une promo chez Carrouf, où tu te sens grave libre, parce que c’est toi qui choisis la margarine la moins chère et la pisse gazeuse à zéro quatre-vingt-dix-neuf, et Dieu se réjouit dans les cieux de t’avoir mis sous le sapin un si joli cadeau, du Chinois tranché fin, il s’est donné du mal, et les calbutes Carrouf avec un élastique, en promotion, de tous les coloris, tous les motifs, toutes les tailles. Alors, comme ça, tu crois tout savoir sur le monde parce que ce matin tu as lu un gratuit dans le métro, mais tu sais rien, parce que Pitz Patrycja, tu la connais pas, tu n’as pas vu ses yeux tristes comme de l’urine récupérée dans un bocal de ketchup marque repère. »

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05/10/2008

Hasard de l’histoire ou transition radicale ?

kaspi3.jpgÉtats-Unis 1968. L’année des contestations
André Kaspi
André Versaille éditeur, 2008
(par Christophe Rubin)
Spécialiste de l’histoire nord-américaine, André Kaspi a contribué cette année au grand nombre de parutions concernant 1968. Cet ouvrage raconte cette année particulière en quelques chapitres focalisés sur de grandes évolutions sociales et quelques grands événements, révélant une incroyable densité historique : hasards de l’histoire ou transition radicale correspondant à une logique globale ?
Kaspi commence par la guerre du Viêt Nam, arrière-plan déterminant de l’élection présidentielle qui se prépare. Tout semble s’être mis en place en 1964, quand deux navires américains avaient subi les attaques de torpilleurs nord-vietnamiens, permettant au président Johnson de demander au Congrès les pleins pouvoirs – en quelque sorte –, obtenus presque à l’unanimité. « L’ennui c’est que les incidents n’ont pas eu lieu », comme le révèleront les archives secrètes quelques années plus tard…

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06/09/2008

Est-ce bien possible ?

cbourgeyx3.jpgDes gens insensés autant qu’imprévisibles

Claude Bourgeyx

Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres », 2008

 

 (par Christophe Rubin)

 

 Des gens insensés autant qu’imprévisibles est un recueil de nouvelles. Claude Bourgeyx semble vouloir y explorer les potentialités extrêmes de certaines types de personnalités, de situations ou de projets. On passe ainsi, presque insensiblement, du quotidien banal à un enchaînement d’actes inédits, insensés, presque absurdes, presque invraisemblables…

Pourtant, l’écriture de ces nouvelles, volontairement plate, factuelle et endossée par un narrateur crédible, nous interroge : rien n’est totalement impossible... C’est extraordinaire et parfois effrayant, mais finalement pas davantage qu’un fait divers ou que certains accidents de l’histoire d’une société. Si fantastique il y a, ce n’est pas celui qui rendrait floue la limite entre le naturel et le surnaturel, entre le scientifiquement possible et l’inexplicable, mais plutôt entre le réel psychologique ou social qu’on croit connaître et celui qu’on n’avait pas encore imaginé comme possible dans de telles extrémités. C’est peut-être un peu l’esprit de l’émission de télé-réalité belge « strip-tease », mais sous forme de fiction littéraire et sans exclure la mort et les dérèglements mentaux ou sociaux les plus inquiétants.

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17/06/2008

« Un manifeste [poétique] poivré » : « il faut [bien] loger fureur meurtrière quelque part »

tdimanche3.jpgD’où que la parole théâtre

Thierry Dimanche

Éditions de L’Hexagone, Montréal, 2007

(par Christophe Rubin)

Le poète québécois Thierry Dimanche poursuit le cycle de ses Encycliques désaxées, avec ce troisième recueil composé de cinq chapitres – ou mouvements musicaux, puisque chacun se voit attribuer un tempo, comme une partition. Si le premier, intitulé « Sur les ruines les plus fraîches » s’annonce furioso, c’est aussi parce qu’il énonce un projet qui tranche avec toute mièvrerie parfois attribuée à la parole poétique : il s’agit de libérer les identités possibles d’une voix qui surgit avec fougue et cruauté, en faisant déraper la syntaxe et en revendiquant une brutalité prosodique et imaginative.

« D’où que théâtre parole
il faut loger fureur meurtrière quelque part
brûler / dicter l’horrible et qui lacère la voix
(…) que syllabes accélèrent destruction de l’atone
ou neutralisent apathie dans une illusion utile
(…)
j’assassine la page minée par d’autres à satiété de mollesse »

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20/05/2008

Roman policier post-moderne ou critique littéraire expérimentale ?

pbayard3.jpgL’affaire du chien des Baskerville

Pierre Bayard

Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2008

 

(par Christophe Rubin)

  

Pierre Bayard est professeur de littérature et psychanalyste. Dans ses derniers livres, il tente d’approfondir notre compréhension du texte littéraire en partant de paradoxes apparemment peu sérieux, pour révéler des propriétés textuelles intéressantes, voire profondes. C’est ainsi que son précédent ouvrage, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, a fait beaucoup parler de lui. Auparavant, il avait commencé un cycle d’enquêtes relevant d’une forme de «critique policière », avec Qui a tué Roger Ackroyd et Enquête sur Hamlet, cycle qu’il poursuit aujourd’hui avec L’affaire du Chien des Baskerville, incluant pour ses nouveaux lecteurs un rappel des principes et de la genèse de sa méthode – qui pose de nouveau à sa façon la question des Limites de l’interprétation ou au contraire de L’œuvre ouverte, comme dirait Umberto Eco, qui s’est d’ailleurs lui-même approché du genre policier dans certains de ses romans.

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