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24/06/2009

Entretien avec Sébastien Doubinsky, créateur du Zaporogue

LE ZAPOROGUE 6 couve.jpg(par Myriam Gallot)

Sébastien Doubinsky est écrivain et enseignant à l’université d’Aarhus, au Danemark. Français de naissance, il a passé une partie de son enfance aux Etats-Unis, et écrit aussi bien en français qu’en anglais.

Pour Sitartmag, il présente son nouveau bébé littéraire : la revue Le Zaporogue, dont le numéro 6 vient de paraître.

Qu’est-ce que le Zaporogue en quelques mots ?

C’est la prolongation naturelle, après 15 d’éclipse (!) d’un fanzine littéraire gratuit que j’avais créé à Tours au début des années 90. J’avais sorti quatre numéros à l’époque – donc la revue sous sa nouvelle forme a débuté l’hiver dernier avec le numéro cinq.

Pourquoi avoir créé cette revue ?

J’avais envie de créer un espace libre, où les écrivains, poètes, artistes et autres fainéants aient tout l’espace nécessaire pour leurs créations. Un magazine sans thèmes particuliers, sans bla-bla intellectuel ou snobinard – mais où entreraient en collision une variété de styles, de voix, de langues, pour montrer que la culture est une mosaïque, qui s’enrichit de toutes ses sources.

Je voulais aussi absolument qu’elle fût gratuite, pour montrer que la culture n’était pas une valeur marchande. À l’époque des « hits », « best-sellers » et autres arnaques, il me semblait essentiel de créer un pacte de respect fondamental avec  les écrivains et les artistes – et ce pacte ne pouvait, bien entendu, fonctionner que sans argent. Comme je le dis dans la présentation de la revue et de la maison d’édition du même nom sur sa page d’accueil Myspace (www.myspace.com/zaporogue) : « Avec moi, vous ne deviendrez pas riches, mais vous deviendrez peut-être célèbres »

Quand je vois ce qui est arrivé à mes auteurs Jerry Wilson et D. James Eldon, aujourd’hui publiés par les toutes nouvelles éditions Zanzibar, je me dis que ce n’était peut-être pas tout à fait faux…

D’où vient ce nom  « Zaporogue » ?

D’Apollinaire, tout d’abord – à cause de La Chanson du Mal-Aimé, dans laquelle se trouve reproduite la fameuse lettre où ils envoient paître le sultan de Constantinople.

Des cosaques Zaporogues eux-mêmes, pour plusieurs raisons : la lettre d’insulte au Sultan, qui symbolise pour moi la liberté et l’humour, deux valeurs absolument essentielles à mes yeux. Ensuite, parce qu’un détachement des Zaporogues a rejoint les troupes anarchistes de Makhno pendant la guerre civile russe – et que mon grand-père était anarchiste et le meilleur ami de Voline, le lieutenant de Makhno.

Tu l’animes seul ?

Comme un grand.

Tu as choisi un mode de diffusion assez original, en téléchargement gratuit ou en version imprimée payante : pourquoi ?

Parce que je pense que si on veut gagner cette guerre culturelle dans laquelle nous nageons en ce moment, il faut se servir des outils que le système capitaliste nous donne pour s’en servir contre lui. C’est ce qui s’est passé avec Myspace, c’est ce qui est en train de se passer avec Facebook -  sans parler de la crétinerie criminelle d’Hadopi.  Le téléchargement gratuit est, comme je l’ai expliqué plus haut, le moyen le plus adéquat de faire connaître des inconnus. Qui va payer, ne serait-ce qu’un euro, pour quelqu’un dont il n’a jamais entendu parler ? Vous, peut-être. Moi, peut-être – mais pas beaucoup. Au moment où j’écris ces lignes, la revue a déjà été téléchargée 121 fois…

Quant à la possibilité papier, c’est un plus – pour ceux qui, comme moi, adorent les « vrais » livres.

C’est une revue internationale, écrite en plusieurs langues, à l’image de ton propre parcours entre la France, les Etats-Unis et le Danemark ?

Oui, je suis un cosmopolite pur et je le revendique. Je crois aux mélanges étonnants, aux diasporas fertiles et aux chocs étincelants des cultures.

Quels sont tes critères pour retenir un texte ou une image ? Suis-tu une ligne éditoriale ou te fies-tu à ta subjectivité ?

Subjectivité totale. Ce qui m’attire, dans un texte ou une image, c’est soit la reconnaissable proximité avec d’autres œuvres qui me sont familières, soit la surprise totale. J’aime autant être bousculé que rassuré. Par contre, il est vrai que je veux tout de même donner une certaine image du Zaporogue, qui est celle de la qualité ou du potentiel. Je veux faire découvrir.

Sais-tu qui sont les lecteurs du Zaporogue ?

Oui et non. Je connais mes ami(e)s et les ami(e)s de mes ami(e)s, mais je ne connais pas tous les lecteurs. Mais je crois que ce sont des gens curieux, qui ont envie de découvrir autre chose, de soutenir un projet un peu fou, mais sincère. Je suis très touché par le soutien de nombreux libraires, même si quelques uns me reprochent mon choix de diffusion – ce que je comprends très bien.

Des souhaits ou des projets pour les futurs numéros du Zaporogue ?

Oui, j’ai surtout un regret : que le Zaporogue soit si blanc. Certes, il est d’un beau blanc, plein de talent, mais j’aimerais vraiment qu’il se bariole et que des écrivains ou des artistes d’autres origines que le Grand Occident me rejoignent. Dans le dernier numéro, j’ai deux écrivains du continent Indien. C’est un début, mais vraiment un tout petit début. Le Zaporogue est un métèque, ne l’oublions pas. Il aime, par conséquent, la métèquerie culturelle.

 

Site du Zaporogue: http://lezaporogue.hautetfort.com/

Au sommaire du numéro 6, poésie, nouvelles, illustrations, créations, etc.

JERRY WILSON – THIBAULT DE VIVIES – ANDRÉ ROBÈR – CATHY YTAK TABISH KHAIR – MÉTIE NAVAJO – DÉBORAH REVERDY VS ENTORTILLÉE STEPAN UEDING – LIONEL OSZTEAN – LUC BARANGER – DANIEL LABEDAN – JEFF SYLVA – ALEX SCHREIBER – JONAS LAUTROP – JEAN-FRANÇOIS MARIOTTI ANNE-SYLVIE SALZMAN MARC BRUNIER MESTAS – JOHANNES HØIE –YANNIS LIVADAS – BLANDINE LONGRE – ERIC BEAUNIE – CELINA OSUNA – FRANÇOIS BONNEAU – SOFIUL AZAM – MYRIAM GALLOT – OLE WESENBERG NIELSEN – CHRIS ROBERTS – OLGA ZERI.

Le Visage Vert en cause ici http://www.zulma.fr/visagevert/?p=170

 

 

11/06/2009

OVNI littéraire!

Le_testament_de_Stone.jpgLe Testament de Stone
Par Celia Rees

Seuil, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

Rarement la lecture d’un roman classé « jeunesse » aura été aussi surprenante pour moi.
Tout d’abord, l’histoire, après un prologue assez déconcertant, commence de façon lisible, intéressante même, avec l’aventure de Zillah, évadée d’un genre d’affaire du Temple solaire et poursuivie par un genre de moine fou (l’Avocat). Ca décroche avec une organisation en chapitres qui changent de points de vue et portent sur des intrigues qui ont un rapport lâche ou inexistant a priori avec Zillah. Parfois c’est celui de l’Avocat, parfois celui d’un garçon des rues et son ami clochard, puis avec Adam, un jeune homme hospitalisé au même endroit que le clochard (qui se révèle être son père, disparu depuis toujours). On change de niveau avec la lecture des lettres de Stone et de ses divers correspondants, écrites au début du XXe siècle et pleine de choses bizarres. Stone a pour prénom Brice Ambrose – les amateurs auront reconnu Ambrose Bierce, l’auteur du Dictionnaire du diable, c’est normal. Zillah et l’Avocat refond de temps en temps surface, on se dit c’est un peu compliqué, on se demande si on suit bien, si on a tout compris, on sait que non. Vous me suivez ?

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08/06/2009

Vérité pour soi, vérité des autres


Sois près de moi
Andrew O’Hagan
Traduit de l’anglais par Robert Davreu
Christian Bourgois, 2008

(par Joannic Arnoi)

Au milieu de la cinquantaine, le père David Anderton a changé de paroisse pour se rapprocher de sa mère qui « prenait de l’âge » à Édimbourg. C’est ainsi qu’il est arrivé à Dalgarnock, dans l’Ayrshire, une région sinistrée, et travaillée par les conflits de l’Irlande du Nord si proche. Dans une Écosse prolétaire, David Anderton est immédiatement perçu, par son éducation et sa langue, comme un symbole malgré lui de l’Angleterre patricienne, et prêtre catholique sur des terres orangistes.

Son récit est d’emblée marqué par la fatalité d’un environnement hostile : « Des ennuis comme les miens commencent, comme ils finissent, dans des milliers d’endroits, mais mon année en Écosse pourrait bien servir de révélateur. Il n’y a pas d’autre façon de présenter l’affaire. Dalgarnock apparaît maintenant comme le lieu central dans une histoire qui m’était familière depuis le début, comme si chaque année et chaque heure tranquille de ma vie professionnelle n’avaient été qu’une préparation à la noirceur de cette ville, où l’espoir ressemble à une campanule dont les clochettes sonnent la nuit. » (p. 15)

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04/06/2009

Slumdog de papier

9782264045331R1.GIFLes fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire
De Vikas Swarup

Traduit de l’anglais par Roxane Azimi - 10/18

(par Anne-Marie Mercier)

Si vous avez vu le film, Slumdog Millionaire, avez-vous pensé à lire le livre qui est à l’origine du scénario ? Si vous avez aimé le film, faites-le, vous y retrouverez une foule de choses qui ont fait le succès du film : le cadre du jeu télévisé, la peinture d’une grande partie de l’histoire de l’Inde, beaucoup d’humour et de candeur dans un univers de brutes.
Si vous ne l’avez pas aimé, c’est encore mieux : vous comprendrez encore mieux pourquoi, et le livre vous intéressera. Si le film a eu un prix d’adaptation, c’est sans doute du fait du grand travail de simplification qui a été fait à partir du livre. Adaptation très réussie, pour l’efficacité, mais quel dommage pour la subtilité et la vérité du regard porté sur l’Inde. Vous trouverez le jeu télévisé, mais une organisation des souvenirs radicalement différente, plus éclatée, ne suivant pas l’ordre chronologique. Vous verrez que ce qui conduit le jeune homme dans ce jeu, ce n’est pas un amour fleur bleue plus bolliwood que bolliwood, mais la vengeance ; voila qui est beaucoup plus intéressant !

L’Inde décrite y est encore plus impitoyable et plus complexe. La scène scatologique ridicule et invraisemblable du début du film n’existe évidemment pas. On y voit aussi les restes de la présence anglaise, à travers la tragique histoire du brave pèreTimothy qui élève le jeune héros orphelin, et le baptise «Ram Mohamed Thomas », pour ne fâcher personne (mais en indiquant au passage que les sikhs pourraient y trouver à redire. Ainsi, ce soi-disant enfant des bidonvilles est dans la version originale un garçon élevé par des anglicans qui lui apprennent à parler dans leur langue et à chanter « Twinkle, twinkle », ce qui change bien des choses pour l’avenir d’un enfant. Mais rassurez vous, les choses se gâtent très vite et très fort, au rythme endiablé qu’a conservé le film, avec un art de la coupe et du montage parfaits et un humour décapant. Et en plus, ça finit bien, mais vraiment par hasard, et personne n’est dupe.

Pauvres contemporains

Culicchia été mer.jpgUn été à la mer
de Giuseppe Culicchia

traduit de l’italien par Françoise Brun
Editions Albin Michel, 2009

(par Myriam Gallot)

On aurait tort de passer à côté des romans de Giuseppe Culicchia, contempteur amusé et désespéré de ses contemporains. Son dernier roman traduit en français ne fait pas exception, en racontant les vacances siciliennes d’un couple d’Italiens en lune de miel, pendant que l’équipe de foot nationale remporte la coupe du monde.
 Les personnages sont banals. Banalement détestables.
Elle: superficielle, envieuse, et obsédée par la conception d’un enfant
Lui : défaitiste, rabat-joie et lâche.

« Un été à la mer », c’est l’occasion pour Culicchia de décocher ses traits favoris contre le consumérisme, la misère sexuelle, le conformisme mal assumé, le fiasco amoureux. Tout cela sans jamais se départir de ce rire noir, qui excelle dans le comique de répétition et le grotesque – sa marque de fabrique. On referme son roman avec une lucidité navrée, entre amertume et jubilation.
A lire aussi, du même auteur : Paso Doble (Rivages poche), Patatras (Rivages poche) et Le pays des merveilles (Albin-Michel)

http://www.albin-michel.fr/

03/06/2009

Une ado sans peurs (et sans reproches?)

E113978.gifAilleurs
de Moka

L’école des loisirs (medium), 2009

(par Anne-Marie Mercier)

Moka (qui fait traîner son Sorcier ! en ajoutant volume après volume à sa série), livrerait ici généreusement une trilogie en un seul volume? En fait, c'est une réédition de titres parus à partir de 1991.
Les aventures de Francès, dite Frankie gagnent à être ainsi ramassées car les trois intrigues sont fortement liées par l’amour que la jeune fille de 15 ans voue à un Major de l’armée de l’air, quarante ans, veuf, et père d’un garçon à peine plus jeune qu’elle. A la fin des trois tomes, elle arrivera à ses fins. Désolée de griller ainsi le suspens, mais il faut bien dire que ce texte rompt avec les habitudes prudentes de la littérature de jeunesse.
Rupture sur bien d’autres points assez bien vus même si celui-ci est le plus risqué face aux protecteurs de l’enfance : elle fréquente des jeunes gens pas recommandables et un peu voyous, mais les héritiers des puissants de la ville sont bien pires. Elle fait une fugue et entraîne un plus jeune avec elle, et court de grands dangers, mais sauve un plus petit encore, et puis, il faut bien se faire entendre par les adultes, non ? Elle fait une vie d’enfer à sa sœur conformiste et à sa mère, mais il faut bien que celui (celle) qui a raison toujours, soit le chef, non ? et si ça va pas, on cogne. La négociation n’est pas son fort et elle n’a pas toujours tort en cela.
Bref, pas très conventionnelle, pas dans le discours, pas féminine pour un sou, ni même raffinée, mais attachante, généreuse et sincère, un ovni efflanqué en tee shirt qui lutte contre le racisme, l’hypocrisie, les pyromanes, les dragueurs, l’exploitation des enfants,… et qui n’a peur de rien.

13/05/2009

Entrelacs amoureux dans le prisme d’une mémoire

 

Aciman plus tard ou jamais.jpgPlus tard ou jamais
André Aciman
traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Aoustin
Éditions de l’Olivier, 2008

(par Joannic Arnoi)

En un lieu comme un autre de la Riviera italienne, dans un passé vieux de vingt ans, Elio revient sur l’été de ses dix-sept ans et la liaison qu’il vécut alors avec Oliver, un jeune universitaire américain reçu en résidence chez ses parents. La villa familiale forme un havre paradisiaque, ouvrant sur d’autre coins (« spots ») égrenés dans les environs : la ville de « B », sa piazzetta et son afflux humain, le « tertre de Monet », refuge d’Elio, la plage où Shelley s’est noyé, et encore d’autres accès à la mer… Cette existence estivale, simplifiée à l’extrême, ouvre de vastes plages de loisirs et de rêverie. Tout l’effort de réminiscence dont le livre est fait s’attache à celles-ci, sous le regard souverain d’un garçon de dix-sept ans, ses conjectures, pulsions et répressions.

Jusqu’à un certain point, Plus tard ou jamais pourrait se lire comme l’histoire, relativement linéaire, d’un amour d’été, avec son cadre (idyllique), sa galerie bigarrée de personnages secondaires (famille, domesticité, voisins), ses étapes, hésitations, revirements, et son terme annoncé. Mais le narrateur, pas dupe, a ménagé de nombreuses chausse-trappes, ellipses, modulations, qui brouillent le canevas (pour peu qu’on s’y attarde). L’incertitude trouve moins son principe dans les failles de la mémoire d’Elio que dans les effets secondaires d’un point de vue unique : les spéculations sophistiquées, alambiquées, d’un jeune homme, recréées vingt ans après. Lorsqu’elles se trouvent démenties ou lézardées, c’est l’ensemble de l’échafaudage narratif qui se tasse sur lui-même. La frontière entre rêveries et accomplissements est ténue et il suffit de quelques pages pour qu’elle se déplace, au gré d’actualisations de la mémoire. Et si Oliver garde l’essentiel de son opacité jusqu’au terme du roman, c’est un magnifique portrait de jeune homme, ignorant de lui-même malgré sa sagacité, qui se dégage d’Elio, dans le miroir de son moi ultérieur, fait narrateur.

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12/05/2009

Pas de grand soir

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Vienne le jour
Gabriela Adamesteanu

Traduit du roumain par Marily Le Nir

Gallimard

 

(par Jean-Pierre Longre)

« Cachée dans les creux du trottoir, la lumière grise frémissait faisant trembler au fond de l’eau les feuilles immobiles ». Cette phrase, choisie un peu au hasard parmi beaucoup d’autres, ne paie pas de mine au premier abord ; pourtant, dans sa densité, elle campe parfaitement l’atmosphère du livre et l’art de la romancière, qui n’a pas son pareil pour tirer d’un paysage grisâtre et du délabrement de l’environnement les éléments naturels (la lumière, l’eau, la terre, la végétation stagnant dans l’air en léger mouvement…), ces éléments reflétant eux-mêmes l’état d’âme du personnage. Il en est ainsi tout au long de ce deuxième roman de Gabriela Adamesteanu traduit en français (après Une matinée perdue en 2005), publié d’abord en 1975 à Bucarest, donné aujourd’hui dans son intégralité, avec restitution des passages censurés dans la première édition.

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25/04/2009

Le monde merveilleux de Walt Disney

roi amérique.jpgLe roi de l’Amérique

de Peter Stephan Jungk

traduit de l’allemand par Johannes Honigmann

Editions Jacqueline Chambon, 2009

 

 (par Myriam Gallot)

 

Son nom est « familier à plus de monde que celui de Jésus-Christ ». C’est lui qui le dit. Aux Etats-Unis, quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende. Et Walt Disney ne s’est pas privé de fabriquer la sienne, lui, la parfaite incarnation du rêve américain, aimant se présenter jusqu’à la fin de sa vie comme un « garçon de la campagne, qui se cache derrière une souris et un canard ».

 

Le roman-biographie de Peter Stephan Jungk, consacré au personnage, a beau jeu de mesurer, non sans une inévitable cruauté, l’écart entre l’homme et le mythe. On y découvre un Walt Disney vieillissant, presque anachronique dans les années 60, aussi raciste que généreux, réac et visionnaire, tour à tour Peter Pan et grand méchant loup. Un roi de l’ambivalence, père de Mickey, qu’il n’a jamais dessiné, et qui eut surtout le génie d’exploiter celui des autres. Un mégalomane qui rêvait d’immortalité, jusqu’à former des projets de cryogénie, dans l’espoir d’être ramené à la vie un jour. Mais n’est pas Jésus-Christ qui veut. Walt Disney échoua en son ultime projet.

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23/04/2009

L’homme naturel

ilu.gifIlû, l’homme venu de nulle part

Pierre Barthe

VLB éditeur, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Pierre Barthe, dans son premier et très beau roman à l’écriture limpide et imagée (« Hiver » se dit « longue neige », la marmotte est « le siffleux » pour les hommes préhistoriques), nous fait vivre, pendant plus de six cents pages, la vie, telle qu’il l’imagine, de nos lointains ancêtres d’il y a 35000 ans. Nous suivons avec angoisse ou ravissement Ilû - devenu amnésique à la suite d’une terrible agression - et ses amis du clan-des-Hommes-Vrais dans des lieux hostiles et glacés aujourd’hui enfouis sous les mers de  Tchoukotka et de Béring.

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21/04/2009

Trompe-l’œil

couvsiefener.jpgNonnes
Michael Siefener

Traduit de l’allemand par Isabelle David et Élisabeth Willenz

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger) 

 

Tout en recyclant des thèmes traditionnels du fantastique (performativité de l’art, satanisme, hantise et spiritisme), Michael Siefener nous plonge dans un univers envoûtant et déroutant, d’une implacable efficacité. Dans un récit à emboîtements multiples, l’auteur tend un miroir à l’écrivain, scrute les processus menant à la création romanesque, ses motivations et implications. Qu’emprunte celle-ci au réel ? S’en évade-t-elle ou au contraire, le dévoile-t-elle d’autant mieux qu’elle l’aborde par le détour de la fiction ? Dans Nonnes, l’imagination qui apparaît de prime abord comme le dérivatif d’un homme englué dans son insipide vie quotidienne, devient son plus redoutable révélateur. L’écriture s’apparente à un acte thérapeutique, analytique même, et qui une fois enclenché, tourne à l’obsession et débouche sur une effroyable reconnaissance : blessures oubliées et traumatismes ensevelis de l’enfance.

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16/04/2009

Lueurs de l’intérieur

dvc.jpgLa maison des lumières

Didier Van Cauwelaert

Albin Michel, 2009

 

(par Radu Bataturesco)

 

 

L’illusion prend le pas sur le réel. Dans “Mille et une nuits” comme dans la vie. 

Didier Van Cauwelaert, amphitryon d’un établissement à stroboscope ! Le nouveau numéro d’illusionnisme concocté par “Magic Didier” s’appelle, à plus d’un titre, La maison des lumières. Encore un tour de passe-passe littéraire (voir sur www.sitartmag.com la chronique de “La nuit dernière au XVème siècle”) et pas des moindres, si l’on en juge le pitch : un apprenti boulanger d’Arcachon, Jérémie Rex (!), entre dans un tableau de maître pour revivre pendant 4 minutes 30 le bonheur paroxystique de son histoire d’amour, passion qui se trouve en cul-de-sac ! La ficelle est grosse et pourtant, on la mange comme du petit pain chaud, s’il vous plaît. D’un trait, d’un seul. D’une mastication. Pétrie par DVC, la pâte du paranormal a, dans votre assiette, le goût du soleil et du croissant de lune.

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14/04/2009

L'éternel mari

couvcollier.jpgDouble

Jean Collier

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Dans son premier roman, l’auteure anglaise Jean Collier raconte un impossible deuil, celui que tente de surmonter Photis, une jeune femme devenue la veuve de son ami Ian qui s’est noyé lors d’un séjour au Mexique. Pour autant, Ian est omniprésent, jusqu’à tisser son propre récit dans la fiction où alternent narration à la 1e  et à la 3e personne. Présence paradoxale et fantomatique, surgie de l’au-delà pour compter encore dans la nouvelle vie de la femme aimée, peser sur ses choix et s’immiscer dans ses aventures sentimentales. Un défunt coriace, éternel mari que la jalousie est parvenue à sauver des eaux pour hanter les vivants et s’en nourrir : « Je suis cette maison, se dit Photis. Ian est comme la mérule ; il vit dans mes os, dans mon âme ; invisible – mais ses dégâts sont immenses. Il me mange de l’intérieur. Un jour, il ne restera plus de moi qu’une coque vide et desséchée. » Jalousie de Ian à l’égard d’Ottavio qui partage la complicité de Photis, puis à l’égard d’Eric pour lequel elle éprouve du désir et avec lequel elle aimerait refaire sa vie. Alors Ian les épie, les suit, observe ces longues heures de travail qu’ils partagent, va jusqu’à passer la nuit à leurs côtés. Un sentiment qui tourne au délire lorsqu’il l’imagine aimée et possédée par de multiples hommes et femmes : « Photis va d’un garçon à l’autre, et tous cherchent à la retenir […] Mon épousée des ténèbres se faufile dans la foule un verre à la main ; […] dans le vacarme des filles rient ; et l’une lui caresse les cheveux, tout contre un mur tout en miroirs. »

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31/03/2009

De la poisse considérée comme un des Beaux-Arts

vallotton.jpg

La Vie meurtrière
Félix Vallotton
Phébus, Collection "Libretto", 2009

(par Frédéric Saenen)

Félix Vallotton (1865-1925) est passé à la postérité comme peintre et surtout comme caricaturiste. Il compta notamment parmi les illustrateurs de feuilles anarchistes telles que L’Assiette au beurre ou Le Canard sauvage. Son trait, tout en féroce noirceur, n’est pas sans évoquer un précurseur Belle Époque de Jacques Tardi. C’était au temps où les keufs s’appelaient des « cognes » et les racailles des « apaches ». La critique sociale surinait le bourgeois d’un coup de plume ou de pinceau et la Loi dressait plus qu’à son tour ses bois de justice pour raccourcir les fortes têtes de la pègre parisienne, qui ne connaissaient pas encore l’ivresse de la traction avant.

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23/03/2009

Mater dolorosa

darrieussecq.jpgTom est mort
de Marie Darrieussecq

P.O.L., 2007 /
 Folio, 2009

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

La mort brutale d’un enfant vécue, revécue, ressassée par sa mère peut-elle faire le sujet d’un roman ? Oui, lorsque ce roman relate la douleur universelle, la douleur folle de toute mère.

La narratrice, jeune épouse française d’un anglais qui, à cause de son travail, mène sa femme et ses trois enfants d’une extrémité à l’autre de la terre, de Vancouver à Sidney et Cambera, pourrait être toute mère endeuillée de n’importe quelle époque, de n’importe quel pays. Simplement, l’écriture est là, non pour purger l’être souffrant de son malheur, non pour lui procurer l’oubli et l’apaisement, mais pour lui permettre de rendre compte, de rendre des comptes à soi-même et, peut-être, aux autres.

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20/03/2009

Rehab

tout ira bien.jpgTout ira bien
Kéthévane Dawrichewy
L’école des loisirs, 2008

(Par Caroline Scandale)

Abel a 17 ans et vient d’être interné à l’Arche, un institut de désintoxication pour jeunes personnes en perdition. Le manque lui broie les entrailles, il lui faut sa dose. Sauf qu’ici il n’aura plus rien. Le sevrage est long et douloureux. Il doit réapprendre à vivre sans cette obsession, redécouvrir les petits plaisirs simples de la vie. Abel convoque le passé qui l’a mené jusqu’ici. Sur quelle faille s’est-il construit ? Certainement celle du père dont il ne sait rien. L’hypersensibilité qui en découle le rend si écorché qu’une fois lié d’amitié il ne l’est pas à moitié. Il pense à la grâce de Lou et à ses rêves de danseuse. Et puis il pense à Antoine son modèle masculin, l’ami miroir-déformant, celui qui lui a fait découvrir le bonheur artificiel.

Son histoire est banale, celle d’une dépendance qui se fonde sur un manque qui la précède. Pour combler désespérément ce vide, Abel cherche à éprouver des sensations fortes, histoire de se sentir vivant un instant, le temps d’un fixe, quel qu’en soit le prix, quitte à en crever… « La vie est trop nue pour qu’il s’en contente ».

Malgré son thème difficile, ce roman incisif est emprunt d’une grande sensibilité et de poésie. L’évocation de la drogue y est faite en évitant les écueils habituels. Ici la descente aux enfers et la rédemption ne sont que prétextes à se souvenir de l’enfance et de l’adolescence encore bien proches.  

En 2004, Tout ira bien est d’abord sorti aux éditions Arléa en littérature générale. Il y connait un joli succès auprés de lecteurs de tous âges. Puis en 2008 il est republié dans la collection Medium de L’école des loisirs. Il touche ainsi un public jeune plus large. L’auteure confirme de cette manière que la frontière entre romans pour adultes et ceux pour adolescents est imperceptible, voir inexistante.

 http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm

19/03/2009

Ulysse en Berlusconie

benni3.jpgAchille au pied léger
Stefano Benni
traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli
Actes Sud, 2005 /
Babel, 2009

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Depuis 2700 ans, le vieil Homère suscite des iliades et des odyssées à foison, et ce n’est pas Joyce qui aura mis un point final à la série. Chez Stefano Benni, Achille a le pied léger (ou le fauteuil véloce), mais c’est Ulysse qui court, se démène, va et vient pour les autres et pour lui, déjoue des pièges, maîtrise ses peurs, cède à quelques tentations.

Résumons (très succinctement, car le foisonnement est tel qu’on se perdrait facilement – et délicieusement – dans les itinéraires du héros). Ulysse, qui vit comme ses compatriotes sous l’autorité fascisante d’un «duce» d’aujourd’hui, lit des manuscrits pour une petite maison d’édition, et tâche d’écrire lui-même. Il aime Pilar, qui a des difficultés avec son permis de séjour, et fait la connaissance d’Achille, jeune paralytique à la personnalité envahissante et angoissante. Ils se prennent l’un pour l’autre d’une amitié exigeante (Achille) ou perplexe (Ulysse), et communiquent par ordinateur interposé, dans de longues conversations qui remettent en cause l’ordre du monde (comme toute bonne iliade) et recomposent la personnalité et la destinée du héros (comme toute bonne odyssée).

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17/03/2009

Voyages, famille, parti

phpThumb.jpgYankee
Bernard Chambaz

Editions du Panama, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

De 1920 à 2007, de l’évocation du communiste américain John Reed à celle du trop puissant George Bush, des débuts exaltants de l’URSS à l’agonie du Parti Communiste Français, Yankee, comme une suite à Kinopanorama, obéit à une structure en double alternance : alternance chronologique, puisque l’autobiographie française et politique s’assortit de retours à des épisodes américains antérieurs ; alternance géographique, pour les mêmes raisons.

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11/03/2009

Touche pas à mon Bost !

bost.jpgPorte-Malheur

Pierre Bost

Le Dilettante, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Il serait particulièrement intéressant d’écrire une histoire de la littérature française en dressant le panorama de ses « petits maîtres ». Combien sont ainsi régulièrement redécouverts, qui ne jouèrent de leur temps que des rôles de seconds couteaux dans l’édition ou le monde des revues et ne furent qu’effleurés par les feux de la rampe ? Le cas d’un Emmanuel Bove, écrivain prolifique et de grande qualité qui dut attendre des décennies avant de se voir reconnaître posthumément, a, à cet égard, valeur de paradigme. Le seul vivier des années 1920-1930 réserve encore maintes surprises en la matière. Témoin : Pierre Bost.

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10/03/2009

Éclats de vie

Sean James Rose et nos amours.jpgEt nos amours
Sean James Rose
Denoël, 2009

(par Joannic Arnoi)

En 150 fragments, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Il y a Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle. Martin, lui, a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction – car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire qui s’est un jour installé dans une vie plus tranquille d’enseignant. Hélène a été un jalon amical dans sa vie, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

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