04.06.2009

Slumdog de papier

9782264045331R1.GIFLes fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire
De Vikas Swarup

Traduit de l’anglais par Roxane Azimi - 10/18

(par Anne-Marie Mercier)

Si vous avez vu le film, Slumdog Millionaire, avez-vous pensé à lire le livre qui est à l’origine du scénario ? Si vous avez aimé le film, faites-le, vous y retrouverez une foule de choses qui ont fait le succès du film : le cadre du jeu télévisé, la peinture d’une grande partie de l’histoire de l’Inde, beaucoup d’humour et de candeur dans un univers de brutes.
Si vous ne l’avez pas aimé, c’est encore mieux : vous comprendrez encore mieux pourquoi, et le livre vous intéressera. Si le film a eu un prix d’adaptation, c’est sans doute du fait du grand travail de simplification qui a été fait à partir du livre. Adaptation très réussie, pour l’efficacité, mais quel dommage pour la subtilité et la vérité du regard porté sur l’Inde. Vous trouverez le jeu télévisé, mais une organisation des souvenirs radicalement différente, plus éclatée, ne suivant pas l’ordre chronologique. Vous verrez que ce qui conduit le jeune homme dans ce jeu, ce n’est pas un amour fleur bleue plus bolliwood que bolliwood, mais la vengeance ; voila qui est beaucoup plus intéressant !

L’Inde décrite y est encore plus impitoyable et plus complexe. La scène scatologique ridicule et invraisemblable du début du film n’existe évidemment pas. On y voit aussi les restes de la présence anglaise, à travers la tragique histoire du brave pèreTimothy qui élève le jeune héros orphelin, et le baptise «Ram Mohamed Thomas », pour ne fâcher personne (mais en indiquant au passage que les sikhs pourraient y trouver à redire. Ainsi, ce soi-disant enfant des bidonvilles est dans la version originale un garçon élevé par des anglicans qui lui apprennent à parler dans leur langue et à chanter « Twinkle, twinkle », ce qui change bien des choses pour l’avenir d’un enfant. Mais rassurez vous, les choses se gâtent très vite et très fort, au rythme endiablé qu’a conservé le film, avec un art de la coupe et du montage parfaits et un humour décapant. Et en plus, ça finit bien, mais vraiment par hasard, et personne n’est dupe.

13.04.2009

Beauté fulgurante

creve.jpgCrève-l’Amour

Asa Lanova

Bertrand Campiche Editeur

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Venir au monde sans être désirée (« le coup de foudre fut (...) réciproque. Mais infiniment moins romanesques les conséquences immédiates »), de surcroît sous le signe de l’angoisse et de la mort (« il fallait choisir entre la mère et l’enfant »)  présage une vie endolorie et difficile à poursuivre.

 

L’autobiographie d’Asa Lanova naît d’un sentiment d’angoisse intense et d’une brûlure intérieure qui consume l’être. Avec une écriture soignée d’esthète, Asa Lanova enfant, puis femme écorchée vive raconte les événements marquants de sa vie : une enfance tourmentée,  fascinée par le corps et la sexualité sous l’aura de deux grands mères pimpantes, extravagantes et fascinantes (« Si la découverte de l’angoisse et de la volupté remonte à ma prime enfance, elle est inévitablement liée à mes grands-mères »), une adolescence et une vie adulte souvent plongées dans une déréliction totale, (« De heurts en éblouissements, de tentations en échecs, j’ai glissé dans l’adolescence. Avec un sentiment de solitude absolue ») bouleversées par des états paroxystiques.

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06.04.2009

« Un sang d’encre » ou les tourments du nègre littéraire

enfinnue.jpgEnfin nue ! Confessions d’un nègre littéraire

de Catherine Siguret

Editions Intervista, collection « Les mues », 2008

 

 (par Myriam Gallot)

 

Les nègres, par définition, sont discrets. Catherine Siguret, 35 ans, a écrit pas moins de 35 livres, la plupart signés d’un autre nom que le sien. « Schizophrène de profession », elle s’est glissée dans la vie de dizaines de personnes, anonymes ou célébrités, pour raconter à leur place. Et à en juger par ce récit autobiographique par lequel elle fait son coming-out, ce ne fut pas une sinécure.

 

Car le nègre entre en négritude comme d’autres en religion, en commençant par sacrifier sa vie sociale, pour laisser cours à sa passion exclusive de l’écriture. Nègre, c’est plus qu’une profession. Un état. Une vocation. On s’en serait douté : écrire à la place de l’autre exige de se fondre dans le décor. Et même – plus difficile à croire : faire don intégral de soi, jusqu’à l’hystérie. Quand Catherine Siguret « négrise » les accidentés de la vie, des cas sociaux dont le public est friand, elle devient elle-même alcoolique par un mimétisme incontrôlé. Quand elle « négrise » un top model, elle arrête non seulement de boire, mais même de manger. Elle devient celui dont elle écrit la vie. Le livre terminé, elle oublie tout, et se glisse immédiatement dans la peau d’un autre, angoissée de n’être plus le nègre de personne, ne serait-ce que pour un jour.

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30.03.2009

Cruels et délicieux

InvitationDiner.jpgL’invitation à dîner et autres récits venimeux
Philippe Garbit
Editions Gutenberg

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Des gens ordinaires, apparemment sans histoires : commerçants, couples honorables, frères et sœurs, oncles et neveux, amis et amies, amateurs de vide greniers, de gastronomie, de livres anciens, adeptes de sectes suspectes, vieilles filles ou vieux garçons solitaires, campagnard, citadins… Comme vous et moi, ces gens-là vivent leur vie… Comme vous et moi ? Jusqu’à un certain point, le point de basculement vers la mort, la folie, le geste irrémédiable, parfois improvisé, souvent prémédité.

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26.03.2009

À l’usine !

9782930235851.gifLes Pommarins
Hervé Bougel

Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2008

Préface Roland Tixier, Illustrations Hubert Daronnat

 

(par Jean-Pierre Longre)

C’est un joli nom, Les Pommarins ; ç’aurait pu être un bel endroit : la campagne, un cèdre magnifique devant la gare… C’est pourtant le lieu où l’adolescent, dans les années 1970, découvre « le boulot, le travail, le taf, le turbin » dans l’usine où se fabriquent différentes sortes de pièces en caoutchouc pour l’automobile et le bâtiment. Au moment où l’on verrait bien la jeunesse s’épanouir en toute liberté, elle est enfermée entre les murs de l’atelier, à subir la pression du temps qui ne passe pas assez vite, des trois huit qui cassent  la journée, de la mesquinerie des petits chefs, de la cruauté ou de l’indifférence, parfois, des compagnons d’atelier, du cafard des petits matins, du rythme de la chaîne… Jusqu’au jour où, trêve de désespoir et d’avenir bouché, le jeune homme arrête tout, quitte brusquement sa machine et son usine, sans savoir ce qui s’ensuivra.

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11.02.2009

Vivre dans la zone

Jeanne de la zone.jpgJeanne de la zone

Textes de Frédérique Jacquet, illustrations d’Etienne Davodeau

Editions de l’atelier, collection « L’histoire sensible », 2008

A partir de 12 ans

 

(par Myriam Gallot) 

 

Que reste-t-il de la « zone » ? Quelques expressions pas des plus flatteuses. Plus chic, la beauté moderne du poème préliminaire d’Apollinaire dans Alcools. Et puis c’est à peu près tout. Qui sait encore qu’on appelait la « zone » un cordon de 250 mètres autour des fortifications de Paris, une ancienne « zone militaire » ayant donné son nom à un quartier entre ville et campagne où sont venues s'installer les familles trop pauvres pour vivre ailleurs ?

 

Ce premier volume de la collection « L’histoire sensible » se propose de faire revivre « ce monde ancien » à travers le personnage de Jeanne, fille de chiffonnier et habitante de ce quartier à la mauvaise réputation infondée.

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24.01.2009

Mémoires venus du froid

tchirkov.jpgC'était ainsi... : un adolescent au Goulag

Iouri Tchirkov

traduit du russe, préfacé et annoté par Luba Jurgenson

Éditions des Syrtes, 2009

 

(par Françoise Genevray)

 

Iouri Tchirkov (1919-1988) est un écolier de quinze ans quand on l'arrête en 1935 avant de l'envoyer aux îles Solovki. Les chefs d'accusation relèvent de la fantaisie pure : c'est l'époque où l'article 58 fait des ravages avec sa kyrielle d'alinéas (propagande contre-révolutionnaire, « contacts avec la bourgeoisie mondiale », sabotage, espionnage, etc.) et un résultat dramatique pour des millions de gens : un soviétique sur cinq environ eut affaire au Goulag de 1930 à 1953. Sans oublier les étrangers poussés dans ces contrées glacées par la « roue rouge » (Soljenitsyne).

Les Solovki, archipel situé en mer Blanche à soixante kilomètres du continent, abritaient un vénérable monastère, fermé en 1920 et aussitôt transformé en zone pénitentiaire. Le pouvoir soviétique va anéantir peu à peu l'ancienne élite et la vieille intelligentsia. Le peuplement initial du camp sort tout droit du défunt Empire : hauts fonctionnaires, officiers du tsar, aristocrates, intellectuels, artistes, évêques et archevêques orthodoxes, bientôt rejoints par des révolutionnaires non bolcheviks (mencheviks, anarchistes, SR), puis par des droits communs.

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21.01.2009

Les garçons de la plaza Real

L60580.jpgAlberto
Daniel Arsand, illustré par José Maria Gonzalez

Les éditions du Chemin de fer, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Dans les années 1970, jeune homme choyé par ses parents, Daniel s’aventure à Barcelone, entraîné par un ami, ses faux désirs de voyages et ses illusions. « J’avais vingt-cinq ans. Ma jeunesse ne s’était pas colletée vraiment avec le réel, elle se croyait infatigable, incorruptible et éternelle ». Malgré le franquisme déclinant, la ville espagnole apparaît comme « un gouffre luxuriant » plein de libertés, de promesses et de rencontres. C’est dans ce contexte qu’apparaissent Alberto et la passion qu’il suscite d’emblée auprès du narrateur.

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05.01.2009

Le romancier descendu des collines

pavese.jpgŒuvres
Cesare Pavese
Édition de Martin Rueff
Gallimard, « Quarto », 2008

(par Nicolas Cavaillès)

On réunit dans ce volume toutes les œuvres dont Cesare Pavese agréa la publication ; y figure ainsi son immense journal posthume, Le métier de vivre, mais pas, hélas, les poésies publiées par d’autres que leur exigeant auteur, recueillies ailleurs sous le titre extraordinaire La mort viendra et elle aura tes yeux. Dû à Martin Rueff, l’apparat critique découpant l’œuvre peut trop souvent faire sentir sa présence, et le lecteur pourra, plus que d’ordinaire, regretter ici ou là de ne savoir lire le texte original, mais la parution de ces quelques 1800 pages de vademecum pavésien constitue bien un événement. Sans doute faut-il encore libérer Pavese des deux rengaines méprisantes dont on abuse pour contourner la complexité de l’œuvre : le suicide et l’impuissance sexuelle. Le suicide, d’une part, et tout récemment encore, un Immortel s’autorisait la privauté d’un classement des écrivains de l’autodestruction selon qu’ils ont commis ou non l’irréparable (« garantie de sincérité», le suicide de Pavese placerait son œuvre « bien plus haut que celle des deux grands pessimistes contemporains auxquels on l'a  comparé, Cioran et Pessoa »). Sur ce point, et sans nier d’aucune manière l’intensité ni l’efficience littéraire de la tentation suicidaire pavésienne, bien au contraire, nous préférerons citer avec M. Rueff cette admirable phrase d’Italo Calvino : « on parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste, et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction » ; le journal témoigne explicitement de cette âpre guerre, et l’œuvre tout entière, par la cruauté roide qui la sous-tend. L’impuissance, d’autre part, souffrance parmi d’autres mais dont on use souvent comme d’une clef de lecture unique, poisseux ragot pour salonards autrement expéditifs.

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22.11.2008

Contes khantys

Couv%20ROUGUINE.jpgLa Chatte qui a sauvé le monde

Roman Rouguine

traduit du russe par Carine Puigrenier et Dominique Samson Normand de Chambourg

Paulsen,  2008

 

(par Françoise Genevray)

 

Les Khantys sont l'un des peuples autochtones les plus occidentaux de la Sibérie. Appelés Ostiaks à l'époque tsariste, d'un mot local signifiant « le peuple du grand fleuve » (l'Ob), ils occupent deux districts autonomes de la région de Tioumen. C'est de là qu'est issu Roman Rouguine. Né en 1939, il a fait ses études à Leningrad et donné ses premiers textes dans les années soixante à des revues de langue russe. De retour dans son pays, il a enseigné l'histoire et la langue khantyes, milité pour la sauvegarde de l'environnement et repris son activité littéraire. Un certain nombre d'écrivains khantys s'expriment et publient comme lui dans les deux langues. Le texte ici traduit du russe provient du troisième volet (Volchebnaïa zemlja : La terre enchantée) d'une trilogie parue en 1996-1997, œuvre scellant les retrouvailles de l'auteur avec la culture traditionnelle de son peuple, assez malmenée sous le régime communiste.

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