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Récits

  • Slumdog de papier

    9782264045331R1.GIFLes fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire
    De Vikas Swarup

    Traduit de l’anglais par Roxane Azimi - 10/18

    (par Anne-Marie Mercier)

    Si vous avez vu le film, Slumdog Millionaire, avez-vous pensé à lire le livre qui est à l’origine du scénario ? Si vous avez aimé le film, faites-le, vous y retrouverez une foule de choses qui ont fait le succès du film : le cadre du jeu télévisé, la peinture d’une grande partie de l’histoire de l’Inde, beaucoup d’humour et de candeur dans un univers de brutes.
    Si vous ne l’avez pas aimé, c’est encore mieux : vous comprendrez encore mieux pourquoi, et le livre vous intéressera. Si le film a eu un prix d’adaptation, c’est sans doute du fait du grand travail de simplification qui a été fait à partir du livre. Adaptation très réussie, pour l’efficacité, mais quel dommage pour la subtilité et la vérité du regard porté sur l’Inde. Vous trouverez le jeu télévisé, mais une organisation des souvenirs radicalement différente, plus éclatée, ne suivant pas l’ordre chronologique. Vous verrez que ce qui conduit le jeune homme dans ce jeu, ce n’est pas un amour fleur bleue plus bolliwood que bolliwood, mais la vengeance ; voila qui est beaucoup plus intéressant !

    L’Inde décrite y est encore plus impitoyable et plus complexe. La scène scatologique ridicule et invraisemblable du début du film n’existe évidemment pas. On y voit aussi les restes de la présence anglaise, à travers la tragique histoire du brave pèreTimothy qui élève le jeune héros orphelin, et le baptise «Ram Mohamed Thomas », pour ne fâcher personne (mais en indiquant au passage que les sikhs pourraient y trouver à redire. Ainsi, ce soi-disant enfant des bidonvilles est dans la version originale un garçon élevé par des anglicans qui lui apprennent à parler dans leur langue et à chanter « Twinkle, twinkle », ce qui change bien des choses pour l’avenir d’un enfant. Mais rassurez vous, les choses se gâtent très vite et très fort, au rythme endiablé qu’a conservé le film, avec un art de la coupe et du montage parfaits et un humour décapant. Et en plus, ça finit bien, mais vraiment par hasard, et personne n’est dupe.

  • Beauté fulgurante

    creve.jpgCrève-l’Amour

    Asa Lanova

    Bertrand Campiche Editeur

     

    (par Annie Forest-Abou Mansour)

     

     

    Venir au monde sans être désirée (« le coup de foudre fut (...) réciproque. Mais infiniment moins romanesques les conséquences immédiates »), de surcroît sous le signe de l’angoisse et de la mort (« il fallait choisir entre la mère et l’enfant »)  présage une vie endolorie et difficile à poursuivre.

     

    L’autobiographie d’Asa Lanova naît d’un sentiment d’angoisse intense et d’une brûlure intérieure qui consume l’être. Avec une écriture soignée d’esthète, Asa Lanova enfant, puis femme écorchée vive raconte les événements marquants de sa vie : une enfance tourmentée,  fascinée par le corps et la sexualité sous l’aura de deux grands mères pimpantes, extravagantes et fascinantes (« Si la découverte de l’angoisse et de la volupté remonte à ma prime enfance, elle est inévitablement liée à mes grands-mères »), une adolescence et une vie adulte souvent plongées dans une déréliction totale, (« De heurts en éblouissements, de tentations en échecs, j’ai glissé dans l’adolescence. Avec un sentiment de solitude absolue ») bouleversées par des états paroxystiques.

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  • « Un sang d’encre » ou les tourments du nègre littéraire

    enfinnue.jpgEnfin nue ! Confessions d’un nègre littéraire

    de Catherine Siguret

    Editions Intervista, collection « Les mues », 2008

     

     (par Myriam Gallot)

     

    Les nègres, par définition, sont discrets. Catherine Siguret, 35 ans, a écrit pas moins de 35 livres, la plupart signés d’un autre nom que le sien. « Schizophrène de profession », elle s’est glissée dans la vie de dizaines de personnes, anonymes ou célébrités, pour raconter à leur place. Et à en juger par ce récit autobiographique par lequel elle fait son coming-out, ce ne fut pas une sinécure.

     

    Car le nègre entre en négritude comme d’autres en religion, en commençant par sacrifier sa vie sociale, pour laisser cours à sa passion exclusive de l’écriture. Nègre, c’est plus qu’une profession. Un état. Une vocation. On s’en serait douté : écrire à la place de l’autre exige de se fondre dans le décor. Et même – plus difficile à croire : faire don intégral de soi, jusqu’à l’hystérie. Quand Catherine Siguret « négrise » les accidentés de la vie, des cas sociaux dont le public est friand, elle devient elle-même alcoolique par un mimétisme incontrôlé. Quand elle « négrise » un top model, elle arrête non seulement de boire, mais même de manger. Elle devient celui dont elle écrit la vie. Le livre terminé, elle oublie tout, et se glisse immédiatement dans la peau d’un autre, angoissée de n’être plus le nègre de personne, ne serait-ce que pour un jour.

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  • Cruels et délicieux

    InvitationDiner.jpgL’invitation à dîner et autres récits venimeux
    Philippe Garbit
    Editions Gutenberg

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Des gens ordinaires, apparemment sans histoires : commerçants, couples honorables, frères et sœurs, oncles et neveux, amis et amies, amateurs de vide greniers, de gastronomie, de livres anciens, adeptes de sectes suspectes, vieilles filles ou vieux garçons solitaires, campagnard, citadins… Comme vous et moi, ces gens-là vivent leur vie… Comme vous et moi ? Jusqu’à un certain point, le point de basculement vers la mort, la folie, le geste irrémédiable, parfois improvisé, souvent prémédité.

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  • À l’usine !

    9782930235851.gifLes Pommarins
    Hervé Bougel

    Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2008

    Préface Roland Tixier, Illustrations Hubert Daronnat

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    C’est un joli nom, Les Pommarins ; ç’aurait pu être un bel endroit : la campagne, un cèdre magnifique devant la gare… C’est pourtant le lieu où l’adolescent, dans les années 1970, découvre « le boulot, le travail, le taf, le turbin » dans l’usine où se fabriquent différentes sortes de pièces en caoutchouc pour l’automobile et le bâtiment. Au moment où l’on verrait bien la jeunesse s’épanouir en toute liberté, elle est enfermée entre les murs de l’atelier, à subir la pression du temps qui ne passe pas assez vite, des trois huit qui cassent  la journée, de la mesquinerie des petits chefs, de la cruauté ou de l’indifférence, parfois, des compagnons d’atelier, du cafard des petits matins, du rythme de la chaîne… Jusqu’au jour où, trêve de désespoir et d’avenir bouché, le jeune homme arrête tout, quitte brusquement sa machine et son usine, sans savoir ce qui s’ensuivra.

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  • Vivre dans la zone

    Jeanne de la zone.jpgJeanne de la zone

    Textes de Frédérique Jacquet, illustrations d’Etienne Davodeau

    Editions de l’atelier, collection « L’histoire sensible », 2008

    A partir de 12 ans

     

    (par Myriam Gallot) 

     

    Que reste-t-il de la « zone » ? Quelques expressions pas des plus flatteuses. Plus chic, la beauté moderne du poème préliminaire d’Apollinaire dans Alcools. Et puis c’est à peu près tout. Qui sait encore qu’on appelait la « zone » un cordon de 250 mètres autour des fortifications de Paris, une ancienne « zone militaire » ayant donné son nom à un quartier entre ville et campagne où sont venues s'installer les familles trop pauvres pour vivre ailleurs ?

     

    Ce premier volume de la collection « L’histoire sensible » se propose de faire revivre « ce monde ancien » à travers le personnage de Jeanne, fille de chiffonnier et habitante de ce quartier à la mauvaise réputation infondée.

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  • Mémoires venus du froid

    tchirkov.jpgC'était ainsi... : un adolescent au Goulag

    Iouri Tchirkov

    traduit du russe, préfacé et annoté par Luba Jurgenson

    Éditions des Syrtes, 2009

     

    (par Françoise Genevray)

     

    Iouri Tchirkov (1919-1988) est un écolier de quinze ans quand on l'arrête en 1935 avant de l'envoyer aux îles Solovki. Les chefs d'accusation relèvent de la fantaisie pure : c'est l'époque où l'article 58 fait des ravages avec sa kyrielle d'alinéas (propagande contre-révolutionnaire, « contacts avec la bourgeoisie mondiale », sabotage, espionnage, etc.) et un résultat dramatique pour des millions de gens : un soviétique sur cinq environ eut affaire au Goulag de 1930 à 1953. Sans oublier les étrangers poussés dans ces contrées glacées par la « roue rouge » (Soljenitsyne).

    Les Solovki, archipel situé en mer Blanche à soixante kilomètres du continent, abritaient un vénérable monastère, fermé en 1920 et aussitôt transformé en zone pénitentiaire. Le pouvoir soviétique va anéantir peu à peu l'ancienne élite et la vieille intelligentsia. Le peuplement initial du camp sort tout droit du défunt Empire : hauts fonctionnaires, officiers du tsar, aristocrates, intellectuels, artistes, évêques et archevêques orthodoxes, bientôt rejoints par des révolutionnaires non bolcheviks (mencheviks, anarchistes, SR), puis par des droits communs.

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  • Les garçons de la plaza Real

    L60580.jpgAlberto
    Daniel Arsand, illustré par José Maria Gonzalez

    Les éditions du Chemin de fer, 2008

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Dans les années 1970, jeune homme choyé par ses parents, Daniel s’aventure à Barcelone, entraîné par un ami, ses faux désirs de voyages et ses illusions. « J’avais vingt-cinq ans. Ma jeunesse ne s’était pas colletée vraiment avec le réel, elle se croyait infatigable, incorruptible et éternelle ». Malgré le franquisme déclinant, la ville espagnole apparaît comme « un gouffre luxuriant » plein de libertés, de promesses et de rencontres. C’est dans ce contexte qu’apparaissent Alberto et la passion qu’il suscite d’emblée auprès du narrateur.

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  • Le romancier descendu des collines

    pavese.jpgŒuvres
    Cesare Pavese
    Édition de Martin Rueff
    Gallimard, « Quarto », 2008

    (par Nicolas Cavaillès)

    On réunit dans ce volume toutes les œuvres dont Cesare Pavese agréa la publication ; y figure ainsi son immense journal posthume, Le métier de vivre, mais pas, hélas, les poésies publiées par d’autres que leur exigeant auteur, recueillies ailleurs sous le titre extraordinaire La mort viendra et elle aura tes yeux. Dû à Martin Rueff, l’apparat critique découpant l’œuvre peut trop souvent faire sentir sa présence, et le lecteur pourra, plus que d’ordinaire, regretter ici ou là de ne savoir lire le texte original, mais la parution de ces quelques 1800 pages de vademecum pavésien constitue bien un événement. Sans doute faut-il encore libérer Pavese des deux rengaines méprisantes dont on abuse pour contourner la complexité de l’œuvre : le suicide et l’impuissance sexuelle. Le suicide, d’une part, et tout récemment encore, un Immortel s’autorisait la privauté d’un classement des écrivains de l’autodestruction selon qu’ils ont commis ou non l’irréparable (« garantie de sincérité», le suicide de Pavese placerait son œuvre « bien plus haut que celle des deux grands pessimistes contemporains auxquels on l'a  comparé, Cioran et Pessoa »). Sur ce point, et sans nier d’aucune manière l’intensité ni l’efficience littéraire de la tentation suicidaire pavésienne, bien au contraire, nous préférerons citer avec M. Rueff cette admirable phrase d’Italo Calvino : « on parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste, et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction » ; le journal témoigne explicitement de cette âpre guerre, et l’œuvre tout entière, par la cruauté roide qui la sous-tend. L’impuissance, d’autre part, souffrance parmi d’autres mais dont on use souvent comme d’une clef de lecture unique, poisseux ragot pour salonards autrement expéditifs.

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  • Contes khantys

    Couv%20ROUGUINE.jpgLa Chatte qui a sauvé le monde

    Roman Rouguine

    traduit du russe par Carine Puigrenier et Dominique Samson Normand de Chambourg

    Paulsen,  2008

     

    (par Françoise Genevray)

     

    Les Khantys sont l'un des peuples autochtones les plus occidentaux de la Sibérie. Appelés Ostiaks à l'époque tsariste, d'un mot local signifiant « le peuple du grand fleuve » (l'Ob), ils occupent deux districts autonomes de la région de Tioumen. C'est de là qu'est issu Roman Rouguine. Né en 1939, il a fait ses études à Leningrad et donné ses premiers textes dans les années soixante à des revues de langue russe. De retour dans son pays, il a enseigné l'histoire et la langue khantyes, milité pour la sauvegarde de l'environnement et repris son activité littéraire. Un certain nombre d'écrivains khantys s'expriment et publient comme lui dans les deux langues. Le texte ici traduit du russe provient du troisième volet (Volchebnaïa zemlja : La terre enchantée) d'une trilogie parue en 1996-1997, œuvre scellant les retrouvailles de l'auteur avec la culture traditionnelle de son peuple, assez malmenée sous le régime communiste.

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  • Merveilleux continent

    roubaud.jpgLa Princesse Hoppy ou le conte du Labrador
    Jacques Roubaud

    Illustrations de François Ayroles et Etienne Lécroart

    Editions Absalon, 2008

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Que le lecteur ne compte pas sur le critique pour raconter le conte du Labrador ; il faut qu’il compte sur lui-même, le lecteur, pour se diriger dans le labyrinthe où Jacques Roubaud se complait à conter les aventures du Comte du Labrador, qu’il ne faut pas pour autant prendre pour argent comptant. Dans sa recherche, il sera peut-être content, le lecteur, de lire « L’épluchure du conte-oignon » d’Elvira Laskowski-Caujolle, qui contient un certain nombre d’explications complétant utilement « Le Conte conte le conte et compte » de Jacques Roubaud soi-même, rattachant clairement La Princesse Hoppy à l’influence de Queneau et aux contraintes oulipiennes.

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  • Territoires du deuil

    rien que l'arctique.jpgRien que l’Arctique

    Hanne Ørstavik
    traduit du norvégien par Terje Sinding

    illustrations de Pierre Duba

    Six pieds sous terre, 2008

     

    (par Myriam Gallot) 

     

    Pendant le solstice d’été 2004, des artistes français et norvégiens furent réunis par le centre culturel français d’Oslo à l’archipel du Svalbard (à 500km à l’Est du Groenland). Au cours de ce séjour, l'écrivaine norvégienne Hanne Ørstavik et le dessinateur Pierre Duba – connu en particulier dans le milieu de la bande dessinée - travaillent ensemble. Dans la froidure nordique et ses lumières barrées de noir naît un livre singulier, « Rien que l’Arctique ».

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  • Kaléidoscope

    ptesta3.jpgFar West / Extrême-Orient
    Philippe Testa

    éditions Navarino

     

    (par B. Longre)

     

    « Les aéroports sont des sas d’accès au monde, les points de départ des routes aériennes. C’est là que le voyage commence et que l’attention s’éveille. »

    Ces quelques mots ouvrent un carnet de voyage atypique et fragmenté, des USA au Vietnam en passant par le Japon, mais les saynètes à la fois dépaysantes et triviales qui le composent pourraient se dérouler, semble-t-il, dans une multitude d’endroits différents. L’auteur s’empare ici d’un matériau vivant (on rencontre en effet peu de passages sans présence humaine en leur centre) mais la plupart du temps, il s’efface devant les scènes décrites sur un ton laconique, minutieusement, cédant la place aux personnages, à des parcelles d’humanité qui, accumulées, forment un kaléidoscope déroutant et d’une grande justesse, des instantanés de la banalité ordinaire qui ne durent parfois que quelques secondes et possèdent une qualité quasiment cinématographique.

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  • Une vie pour la démocratie

    benazir bhutto autobio.jpgFille de l’orient

    Benazir Bhutto

    Autobiographie traduite de l’anglais par Simone Lamblin et Isabelle Taudière

    Editions Héloïse d’Ormesson, janvier 2008

     

    (par Myriam Gallot)

     

    L’autobiographie de Benazir Bhutto devait à l’origine être sous-titrée « Demain la liberté ! », le sort en a décidé autrement puisque son auteur est tuée dans un attentat quelques semaines à peine avant la date de sortie prévue, en décembre 2007, et l’éditeur a substitué à la mention initiale le sous-titre « une vie pour la démocratie ».

     

    Cette volumineuse réédition est très détaillée jusqu’en 1988, date de première édition (avant que l’auteur ne soit premier ministre). Elle propose quelques ajouts : le prologue et le dernier chapitre, qui résument les années 1988-2007, dont on peut regretter qu’elles ne soient par conséquent que peu développées par rapport à ce qui précède.

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  • Dans les forges de Billancourt

    msonnet3.jpgAtelier 62

    Martine Sonnet

    éditions Le temps qu’il fait, 2008

     

    (par Myriam Gallot)

     

    Le père de Martine Sonnet a travaillé à l’usine Renault à Billancourt pendant une quinzaine d’années, quittant au début des années 50 son métier de charron-forgeron et la vie rurale pour la fournaise et le vacarme des forges de l’industrie automobile, l’atelier 62, réputé le plus dur de toute l’usine, et s’installant avec toute sa famille dans un appartement de banlieue.

     

    Martine Sonnet a grandi dans ce milieu néo-ouvrier, auprès de ce colosse inconnu et pudique qu’était son père, mort depuis une vingtaine d’années. Elle est ingénieure de recherche en Histoire au CNRS, mais sa démarche dans Atelier 62 n’est pas exactement celle d’une historienne. C’est plutôt celle d’une fille cherchant dans les archives et les souvenirs la trace de ce que fut l’existence de son père et celle des milliers d’ouvriers de la régie Renault – 38 000 à la grande époque, autant que d’habitants à la ville de Chartres. Vies dont il ne reste plus rien sur cette île où tout a été détruit pour laisser place à de nouveaux projets immobiliers.

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  • Cauchemar à l'américaine

    wojnarowicz1.jpgAu bord du gouffre
    David Wojnarowicz

    Traduit de l'anglais par Laurence Viallet
    Collection Désordres, Le Serpent à Plumes, 2004
    parution en 10-18 septembre 2005

    (par B. Longre)

    « Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps »

    Cet ouvrage regroupe des textes fulgurants signés David Wojnarowicz, écrivain (mais aussi artiste peintre, vidéaste, performer etc.), mort du Sida en 1980 : des récits aux allures d’un On the Road des années 8O, à travers une amérique (notons la minuscule initiale) démythifiée ; des fragments de prose poétique où jouissance et violence se rejoignent inlassablement (on pense par instants aux Journaux du dramaturge britannique Joe Orton, qui vivait son homosexualité - encore punie par la loi à l'époque - comme un délinquant), l’auteur paraissant écartelé entre le désir de provoquer et celui de faire partager ses cauchemars les plus fous, les plus réalistes aussi. Ainsi, Au bord du gouffre se présente d'abord comme une visite guidée atypique à travers les "u.s.a.", l'auteur mêlant poésie déjantée et anarchisme lucide pour mieux témoigner de son dégoût envers son pays : un style qui se fait souvent photographique, une suite de clichés renversés jouant sur les ombres et la lumière dans des descriptions presque hallucinatoires, une outrance à la Antonin Artaud et une écriture sous influences de toutes sortes… Quelques pans de son intimité nous sont dévoilés, ses souffrances d’enfant maltraité (battu, violé, fugueur, etc.), ses rencontres sexuelles avec des inconnus, ses voyages dans l’amérique «profonde» (comme « Dans l’ombre du rêve américain »), et la maladie qui l'affaiblit.

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  • Délectables instants

    autin5.jpgL'éternité est inutile

    Pierre Autin-Grenier
    Gallimard, L'Arpenteur, 2002     

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Un jour, Pierre Autin-Grenier, après avoir tâté de différents métiers auxquels seule une destinée mesquine semblait le vouer, et avoir finalement opté pour le métier d'auteur de "chronique douce-amère des saisons et des jours", Pierre Autin-Grenier donc (ou en tout cas celui qui, sous sa plume, parle de soi à la première personne) eut l'idée de posséder un beau bureau, instrument et emblème de sa vocation. Le Centre national du livre, sollicité, eut la "générosité" de financer l'exécution de cette " pièce unique ", ce pourquoi l'auteur lui adresse en toutes lettres sa reconnaissance.

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  • Equipée sauvage

    cohn1.gifAnarchie au Royaume-Uni
    Mon équipée sauvage dans l'autre Angleterre
    de Nick Cohn

    traduit de l'Anglais par Elisabeth Peellaert
    Editions de l'Olivier, 2000
    (Titre original : Yes, We Have No, 1999)

     

    (par B. Longre)

     

    Le périple de Nick Cohn, revenu sur les lieux de sa jeunesse, est loin d'être banal : il raconte comment, durant des mois, il a sillonné les routes d'une Grande-Bretagne sur le déclin, "un pays en proie au trouble, violent et dépossédé, par endroits au bord de l'anarchie." L'auteur lève le voile sur un pays bouillonnant, "en permanence sur le feu", qui se compose d'exclus de tous bords, des marginaux qui forment une véritable république, anarchique, chaotique, celle des films de Ken Loach et Mike Leigh.

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  • Projet anti-littéraire

    chalamov1.gifVichéra, antiroman
    Traduit du russe par Sophie Benech
    Verdier
    , septembre 2000 (Collection  Slovo)

    (par Mireille Hilsum)

    Le livre que viennent de publier les éditions Verdier se compose de dix-neuf récits, rédigés entre 1961 et 1970. Varlam Chalamov (1907-1982) y raconte les neuf années qui ont suivi sa première arrestation pour avoir, alors qu'il était étudiant, diffusé le testament de Lénine.
    Le recueil s'ouvre sur un premier texte, " La prison des Boutyrki (1929) " et se clôt sur un dernier dont change seulement la date : " la prison des Boutyrki (1937)". Sobriété des titres, sobriété du style. Entre les deux, l'homme a changé. Le livre nous mène d'une arrestation en 1929 à l'autre en 1937, d'une déportation (à Vichéra, elle fait l'objet de ce livre) à l'autre (à la Kolyma dont les récits ont paru pour la première fois en français, chez Maspero en 1982).

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  • Disponibilité de l’écrivain

    Pierre Autin-Grenier

    Toute une vie bien ratée
    (Gallimard, 1997 / Folio, 1999)

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Pierre Autin-Grenier, né à Lyon il y a une cinquantaine d'années, circule entre les mots comme il circule entre les lieux (imaginaires ou réels, Lyon ou la Provence) et entre les années (lointaines ou immédiates), avec une délicieuse nonchalance et une émouvante incertitude. Les textes de Toute une vie bien ratée sont écrits comme en marge, notes laissées au hasard de l'humeur, aux lisières, aux limites : limite des genres (nouvelles, journal intime, souvenirs ?), limite des registres (du réalisme au fantastique, du minimalisme au lyrisme, du comique au tragique), et certains titres à eux seuls annoncent tout un programme : Je n'ai pas grand-chose à dire en ce moment, Des nouvelles du temps, Rêver à Romorantin, Toute une vie bien ratée, Tant de choses nous échappent !, On ne sait pas vraiment où l'on va, Souvent je préfère parler tout seul, Je suis bien nulle part, Inutile et tranquille, définitivement.

     On sent bien que la fausse désinvolture cache de vraies angoisses, des « questions de plomberie existentielle », les grands problèmes que les hommes se posent entre naissance et mort, avec la (trompeuse ?) consolation de ne pas dramatiser la situation : « Quoi de plus sain, en effet, que de regarder tranquillement le temps passer sans la moindre prétention à vouloir le rattraper ? », et de rester « inutile et tranquille, définitivement ». Mais il y a aussi et surtout la question de l'écriture : « Aujourd'hui me voici à l'âge des bilans ; je m'interroge, la nuit, pour savoir ce qui a bien pu m'entraîner dans cette activité de perdant : aligner des mots à la queue leu leu sur une page blanche dans l'espoir insensé d'en faire des phrases ! »

    A lire Autin-Grenier, on s'aperçoit pourtant vite que les mots ne sont pas alignés au petit bonheur la chance, et que l'oisiveté revendiquée est plutôt une disponibilité, celle du véritable écrivain qui travaille avec passion et acharnement à laisser venir et prendre corps le seul matériau dont il dispose : les mots. Et ces mots, agencés plutôt qu'alignés, prennent une épaisseur telle que remplissant les pages, ils réalisent l'espoir insensé non seulement de faire des phrases, mais, au-delà des incertitudes génériques, de faire chanter la poésie.

    http://www.francopolis.net/francosemailles/AutinGrenier.html

    http://remue.net/cont/autingrenier1.html