Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/04/2009

L'éternel mari

couvcollier.jpgDouble

Jean Collier

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Dans son premier roman, l’auteure anglaise Jean Collier raconte un impossible deuil, celui que tente de surmonter Photis, une jeune femme devenue la veuve de son ami Ian qui s’est noyé lors d’un séjour au Mexique. Pour autant, Ian est omniprésent, jusqu’à tisser son propre récit dans la fiction où alternent narration à la 1e  et à la 3e personne. Présence paradoxale et fantomatique, surgie de l’au-delà pour compter encore dans la nouvelle vie de la femme aimée, peser sur ses choix et s’immiscer dans ses aventures sentimentales. Un défunt coriace, éternel mari que la jalousie est parvenue à sauver des eaux pour hanter les vivants et s’en nourrir : « Je suis cette maison, se dit Photis. Ian est comme la mérule ; il vit dans mes os, dans mon âme ; invisible – mais ses dégâts sont immenses. Il me mange de l’intérieur. Un jour, il ne restera plus de moi qu’une coque vide et desséchée. » Jalousie de Ian à l’égard d’Ottavio qui partage la complicité de Photis, puis à l’égard d’Eric pour lequel elle éprouve du désir et avec lequel elle aimerait refaire sa vie. Alors Ian les épie, les suit, observe ces longues heures de travail qu’ils partagent, va jusqu’à passer la nuit à leurs côtés. Un sentiment qui tourne au délire lorsqu’il l’imagine aimée et possédée par de multiples hommes et femmes : « Photis va d’un garçon à l’autre, et tous cherchent à la retenir […] Mon épousée des ténèbres se faufile dans la foule un verre à la main ; […] dans le vacarme des filles rient ; et l’une lui caresse les cheveux, tout contre un mur tout en miroirs. »

Lire la suite

13/04/2009

Beauté fulgurante

creve.jpgCrève-l’Amour

Asa Lanova

Bertrand Campiche Editeur

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Venir au monde sans être désirée (« le coup de foudre fut (...) réciproque. Mais infiniment moins romanesques les conséquences immédiates »), de surcroît sous le signe de l’angoisse et de la mort (« il fallait choisir entre la mère et l’enfant »)  présage une vie endolorie et difficile à poursuivre.

 

L’autobiographie d’Asa Lanova naît d’un sentiment d’angoisse intense et d’une brûlure intérieure qui consume l’être. Avec une écriture soignée d’esthète, Asa Lanova enfant, puis femme écorchée vive raconte les événements marquants de sa vie : une enfance tourmentée,  fascinée par le corps et la sexualité sous l’aura de deux grands mères pimpantes, extravagantes et fascinantes (« Si la découverte de l’angoisse et de la volupté remonte à ma prime enfance, elle est inévitablement liée à mes grands-mères »), une adolescence et une vie adulte souvent plongées dans une déréliction totale, (« De heurts en éblouissements, de tentations en échecs, j’ai glissé dans l’adolescence. Avec un sentiment de solitude absolue ») bouleversées par des états paroxystiques.

Lire la suite

12/04/2009

That other 70' show

jerk_jonathan.jpgJerk
Dennis Cooper
Mise en scène de Gisèle Vienne
Avec Jonathan Capdevielle
Théâtre de la Bastille
Du 7 au 15 avril 2009 (et en tournée)

(par Nicolas Cavaillès)


Les drames d’adolescents sanglants ont hélas le vent en poupe ; on remonte ici à l’un des pionniers du genre, un certain monsieur Dean Corll, qui tua et fit s’entretuer une vingtaine de jeunes Texans des années 1970. Avec marionnettes, fanzine et bruits de bouche explicites, Jerk met en scène l’ultime orgie de ce tueur en série et de ces deux petits acolytes. Spectacle pas tout public du tout, d’autant plus qu’il est réussi : si l’on n’a pas pris l’habitude de rire du gore, ce psychodrame ludique monté par Gisèle Vienne devient vite insupportable.

Lire la suite

11/04/2009

Collectionner, conquérir : l'Inde, l'Égypte

empire.jpgAux marges de l'Empire
Conquérants et collectionneurs à l'assaut de l'Orient de 1750 à 1850

Maya Jasanoff

Essai traduit de l'anglais (2006) par Isabelle Taudière

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2009

 

(par Françoise Genevray)

 

Maya Jasanoff enseigne à Harvard l'histoire impériale et culturelle de la Grande-Bretagne. Analyse comparée de la formation des empires britannique et français, son livre s'articule autour de leur rivalité permanente, avec pour la période traitée ses temps forts (la guerre de Sept Ans, l'expédition d'Égypte) et ses points névralgiques (Amérique du Nord, Inde, rives du Nil). La comparaison est d'autant plus pertinente qu'elle ne peut se borner au parallèle des deux puissances. Si France et Grande-Bretagne évoluent presque simultanément de l'expansion commerciale, étayée d'influences diplomatiques, à la conquête et à l'occupation directe de pays étrangers, c'est que leurs ambitions respectives se forgent dans l'antagonisme et se renforcent dans la confrontation. Le plan de l'ouvrage reflète cette dynamique : entre deux parties consacrées à l'Inde (1750-1799) et à l'Égypte (1801-1840), zones de concurrences marchandes, d'ingérences diplomatiques et de conflits armés, s'insère un volet réunissant ces deux pays, pris en tenaille dans un « choc des Empires (1798-1801) » qui prime sur celui dit plus tard « des civilisations ».

Lire la suite

08/04/2009

Un répertoire hétéroclite

mirabassi.jpgGiovanni Mirabassi
Out of Track

(Discograph 6104035; distribution Discograph)

 

(par Jacques Chesnel)

 

 

C'est bien le choix du répertoire qui distingue particulièrement ce disque des autres enregistrements de trios de formules identiques. En effet, réunir dans une cinquantaine de minutes à la fois trois standards, un chant de résistance, des compositions de John Coltrane, Astor Piazolla, Ennio Morricone et sa propre écriture suffit à attirer l'attention. D'autant que le pianiste transalpin (né en 1970 à Perugia, accompagnateur de Chet Baker, au pied levé, à 17 ans, installé en France depuis plus de quinze années et où il aura étudié avec le maître Aldo Ciccolini) a su au fil du temps se faire connaître et reconnaître dans le monde du jazz par ses nombreux concerts et disques dont le superbe Cantapiano (chansons en solo absolu) produit par Philippe Ghielmetti en 2005.

Lire la suite

07/04/2009

La vie en trois drames

S. Cotton.jpgStanislas Cotton
Petites pièces pour dire le monde (2)
Lansman Editeur / Promotion Théâtre, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Comédien, puis dramaturge prolifique, Stanislas Cotton connaît bien la portée que le théâtre peut avoir, aussi bien du point de vue littéraire et scénique que par son rapport avec la vie dans toute sa réalité : du théâtre pédagogique, qui ne renie en rien la dimension esthétique. Les trois pièces brèves publiées dans ce volume sont principalement destinées aux adolescents désireux de pratiquer le théâtre dans le cadre d’un atelier ou d’une classe, mais aussi de lire du vrai et bon théâtre, qui leur parle.

Lire la suite

06/04/2009

« Un sang d’encre » ou les tourments du nègre littéraire

enfinnue.jpgEnfin nue ! Confessions d’un nègre littéraire

de Catherine Siguret

Editions Intervista, collection « Les mues », 2008

 

 (par Myriam Gallot)

 

Les nègres, par définition, sont discrets. Catherine Siguret, 35 ans, a écrit pas moins de 35 livres, la plupart signés d’un autre nom que le sien. « Schizophrène de profession », elle s’est glissée dans la vie de dizaines de personnes, anonymes ou célébrités, pour raconter à leur place. Et à en juger par ce récit autobiographique par lequel elle fait son coming-out, ce ne fut pas une sinécure.

 

Car le nègre entre en négritude comme d’autres en religion, en commençant par sacrifier sa vie sociale, pour laisser cours à sa passion exclusive de l’écriture. Nègre, c’est plus qu’une profession. Un état. Une vocation. On s’en serait douté : écrire à la place de l’autre exige de se fondre dans le décor. Et même – plus difficile à croire : faire don intégral de soi, jusqu’à l’hystérie. Quand Catherine Siguret « négrise » les accidentés de la vie, des cas sociaux dont le public est friand, elle devient elle-même alcoolique par un mimétisme incontrôlé. Quand elle « négrise » un top model, elle arrête non seulement de boire, mais même de manger. Elle devient celui dont elle écrit la vie. Le livre terminé, elle oublie tout, et se glisse immédiatement dans la peau d’un autre, angoissée de n’être plus le nègre de personne, ne serait-ce que pour un jour.

Lire la suite

03/04/2009

Ça fait du bon Théâtre

Les_Tribunaux_Rustiques.jpgLes Tribunaux rustiques
Guy de Maupassant

Mise en scène de Philippe Clément
Théâtre de l’Iris, Villeurbanne
Du 1er au 4 avril 2009

(par Nicolas Cavaillès)

On fête les vingt ans de la Compagnie de l’Iris, en son théâtre de quartier de Villeurbanne – et on les fête bien, sans fard ni pompe, avec un sympathique happening populaire extra muros, et avec la reprise des Tribunaux rustiques, l’une des 35 créations de la Compagnie, excellent montage de textes de Maupassant, agrémenté de chansons du montmartrois Gaston Coudé (1880-1911). Dans un patois robuste et vivace, avec une verve retentissante et précise, une débandade de drames tragi-comiques disent tout le bien et tout le mal qu’on peut pas dire de c’te pauv’ créature qu’est l’être humain…

Lire la suite

02/04/2009

Roland Fuentès : « je n’ai qu’un seul rêve : raconter des histoires »

rfuentes.jpg(Par Myriam Gallot)

Roland Fuentès a une actualité littéraire chargée. Remarqué l’an dernier, son excellent Tonton zéro a été suivi de plusieurs romans jeunesse : Les voleurs de vent, Tics olympiques) et adulte (Le mur et l’arpenteur). Entretien avec un auteur polygraphe à l’imaginaire puissant.

 

Vous êtes né à Oran, et avez grandi en Algérie : que reste-t-il de cette enfance dans votre imaginaire et votre écriture ?

Mon enfance à Oran, et les liens qui m’unissent aujourd’hui encore à l’Algérie, conditionnent ma façon de voir le monde. De façon plus ou moins consciente, certaines impressions accumulées là-bas, dans l’enfance ou lors de plus récents séjours, influencent mon écriture. Je pense notamment aux ambiances, à l’évocation de certaines sensations, et aussi de certains personnages.

L’imaginaire, justement est très présent dans vos textes. Est-ce un parti-pris d’éviter souvent le strict réalisme ?

C’est vrai, je suis plutôt porté sur l’imaginaire. Avoir vécu à différents endroits, et cotoyé des gens très différents, m’a habitué à la diversité du monde, et des possibles. A maintenir toujours en alerte cette petite veilleuse qui nous dit : « Et si les choses étaient autrement… » et si… C’est pourquoi je suis très attiré par l’insolite, l’étrange ou le cocasse, ainsi qu’on les rencontre chez Kafka, Buzzati, Calvino. J’aime ce qui permet de prendre du recul, de remettre en question certaines évidences. Ceci dit, je ne m’interdis aucune direction, pas même celle du réalisme… L’échange, malgré quelques passages loufoques, est un roman réaliste. Tics olympiques aussi.

Lire la suite

01/04/2009

Un noble souhait

gael.jpgGaël Horellou : Pour la Terre

DTC Records DFGCD 8656 ; distribution Harmonia Mundi 

 

(par Jacques Chesnel)

 

Autant l'avouer, pourquoi le cacher : je ne raffole pas et même n'adhère pas du tout aux précédentes productions du saxophoniste, le collectif MU, l'électrojazz, les expériences drum'n'bass, les groupes NHX ou Cosmic Connexion.

Alors que beaucoup de musiciens semblent se tourner ou retourner vers des racines réelles ou fantasmées (effets de mode ou aire du temps ?) avec plus ou moins de bonheur, comme plus avec Pierrick Pedron (Omry), comme moins avec Tigran Hamasyan (Red Hail), Gaël Horellou renoue avec bonheur à un forme qui lui sied à merveille : un jazz post-moderne fortement teinté de be-bop (l'hommage à Jackie McLean, Melody for Melonae), le recours aux standards magnifiés (I remember you et I fall in love too easily), une fougue, une intensité, un investissement et une vigueur communicatives notamment avec Ari Hoenig, batteur renversant qu'il avait fréquenté lors de séjour à New York.

Lire la suite

31/03/2009

De la poisse considérée comme un des Beaux-Arts

vallotton.jpg

La Vie meurtrière
Félix Vallotton
Phébus, Collection "Libretto", 2009

(par Frédéric Saenen)

Félix Vallotton (1865-1925) est passé à la postérité comme peintre et surtout comme caricaturiste. Il compta notamment parmi les illustrateurs de feuilles anarchistes telles que L’Assiette au beurre ou Le Canard sauvage. Son trait, tout en féroce noirceur, n’est pas sans évoquer un précurseur Belle Époque de Jacques Tardi. C’était au temps où les keufs s’appelaient des « cognes » et les racailles des « apaches ». La critique sociale surinait le bourgeois d’un coup de plume ou de pinceau et la Loi dressait plus qu’à son tour ses bois de justice pour raccourcir les fortes têtes de la pègre parisienne, qui ne connaissaient pas encore l’ivresse de la traction avant.

Lire la suite

30/03/2009

Cruels et délicieux

InvitationDiner.jpgL’invitation à dîner et autres récits venimeux
Philippe Garbit
Editions Gutenberg

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Des gens ordinaires, apparemment sans histoires : commerçants, couples honorables, frères et sœurs, oncles et neveux, amis et amies, amateurs de vide greniers, de gastronomie, de livres anciens, adeptes de sectes suspectes, vieilles filles ou vieux garçons solitaires, campagnard, citadins… Comme vous et moi, ces gens-là vivent leur vie… Comme vous et moi ? Jusqu’à un certain point, le point de basculement vers la mort, la folie, le geste irrémédiable, parfois improvisé, souvent prémédité.

Lire la suite

28/03/2009

Piccoli et son ombre

83_2_081412.jpgMinetti
Thomas Bernhard
Mise en scène d’André Engel
T.N.P. (Studio 24), Villeurbanne
Du 18 au 28 mars 2008

(par Nicolas Cavaillès)


Monsieur Michel Piccoli fait l’unanimité en Minetti, vieux comédien radotant son obsession pour le roi Lear et les aléas de son sort (élevé aux nues par le public et par la critique, il fut ensuite chassé comme un malpropre, et renonça trente ans durant au théâtre). Mais l’impeccable prouesse de l’acteur, monologuant avec brio pendant près de deux heures, et la mise en abîme inévitablement suggérée (puisque Piccoli joua Lear en 2006, déjà sous la direction d’André Engel), détournent quelque peu l’attention d’un élément moins enthousiasmant, plus ingrat : la pièce-même de Thomas Bernhard, qui n’en aurait peut-être pas cautionné un tel usage.

Lire la suite

27/03/2009

La clandestinité expliquée à Bobonne

acc-photo-sartre.jpgLes Mains sales
Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Guy Pierre Couleau
Théâtre de la Croix-Rousse
Du 18 au 27 mars 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Bonne surprise que ces Mains sales haletantes et comiques, seconde partie du dyptique politique en noir et blanc de Guy Pierre Couleau – après Les Justes de Camus. Soulignées par le recours aux mêmes comédiens, de nombreuses similitudes très précises rapprochent ces deux œuvres de l’après-guerre, posant avec le même alphabet, avec la même tendance à la formule retentissante (souvent d’autant plus creuse), la question de l’engagement politique (alors diablement d’actualité) et, de manière plus soutenue, celle du meurtre au nom d’un idéal. Mais, là où Camus péchait par didactisme et par une certaine étroitesse de vue, Sartre s’avère étonnament tonique et malin ; du moins, la mise en scène de G.P. Couleau réussit fort bien à ouvrir la pièce en un spectacle à plusieurs niveaux, comme à plusieurs tonalités, la distanciation par personnage interposé se révélant aussi narrativement attractive qu’intellectuemment intriguante.

Lire la suite

26/03/2009

À l’usine !

9782930235851.gifLes Pommarins
Hervé Bougel

Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2008

Préface Roland Tixier, Illustrations Hubert Daronnat

 

(par Jean-Pierre Longre)

C’est un joli nom, Les Pommarins ; ç’aurait pu être un bel endroit : la campagne, un cèdre magnifique devant la gare… C’est pourtant le lieu où l’adolescent, dans les années 1970, découvre « le boulot, le travail, le taf, le turbin » dans l’usine où se fabriquent différentes sortes de pièces en caoutchouc pour l’automobile et le bâtiment. Au moment où l’on verrait bien la jeunesse s’épanouir en toute liberté, elle est enfermée entre les murs de l’atelier, à subir la pression du temps qui ne passe pas assez vite, des trois huit qui cassent  la journée, de la mesquinerie des petits chefs, de la cruauté ou de l’indifférence, parfois, des compagnons d’atelier, du cafard des petits matins, du rythme de la chaîne… Jusqu’au jour où, trêve de désespoir et d’avenir bouché, le jeune homme arrête tout, quitte brusquement sa machine et son usine, sans savoir ce qui s’ensuivra.

Lire la suite

25/03/2009

D’encre et de bois

Masereel2.jpgFrans Masereel. Une biographie.

Joris van Parys

Archives du Musée de la Littérature / Luc Pire, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Un soldat au regard halluciné, rampant et hurlant « Assez ! » face au feu de l’ennemi. Le corps d’une femme se précipitant sous un pont dans des eaux sombres, marquées du mot « désespérance ». Un inconsolé enfouissant son visage dans la poitrine d’un amour vrai – ou peut-être vénal. Un couple enlacé sous une lune complice et l’œil bienveillant d’un chat. La silhouette d’un pendu qui se découpe dans l’encadrement d’une fenêtre. Des grévistes en colère, des marchands de canons repus, des ivrognes vacillant sous le lampadaire. Et puis surtout des villes, foisonnantes, aux mille tentations, aux millions d’embûches et de destinées.

Tous ces arrêts sur images encrés sur bois, dont le noir tranche sur le blanc avec force, portent la même signature : celle de l’artiste gantois Frans Masereel (1889-1972). Témoin des deux conflits mondiaux, ce peintre et illustrateur a saisi avec une lucidité âpre mais généreuse les tourments individuels et les tourbillons collectifs qui agitèrent les années 20 et 30.

Lire la suite

24/03/2009

Retour aux sources taries

medium_Cerisaie.2.jpgLa Cerisaie
Anton Tchekhov

Mise en scène d’Alain Françon
Théâtre de la Colline
Du 17 mars au 10 mai 2009

(par Nicolas Cavaillès)


Pour monter la dernière grande pièce de Tchekhov, l’un de ses dramaturges fétiches, Alain Françon retourne à sa toute première mise en scène (le légendaire premier spectacle du Théâtre d’Art de Stanislavski, en 1904), et, photographies d’époque et cahier de régie à l’appui, il déroule à la lisière du remake une Cerisaie aujourd’hui classiquissime, pour ne pas dire anachronique, datée, qui n’ennuie pas, sans surprendre non plus, ni vraiment faire honneur au texte de Tchekhov, lequel, durant les cent années qui le séparent de sa création, eut bien des occasions de montrer ses innombrables potentialités.

Lire la suite

23/03/2009

Mater dolorosa

darrieussecq.jpgTom est mort
de Marie Darrieussecq

P.O.L., 2007 /
 Folio, 2009

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

La mort brutale d’un enfant vécue, revécue, ressassée par sa mère peut-elle faire le sujet d’un roman ? Oui, lorsque ce roman relate la douleur universelle, la douleur folle de toute mère.

La narratrice, jeune épouse française d’un anglais qui, à cause de son travail, mène sa femme et ses trois enfants d’une extrémité à l’autre de la terre, de Vancouver à Sidney et Cambera, pourrait être toute mère endeuillée de n’importe quelle époque, de n’importe quel pays. Simplement, l’écriture est là, non pour purger l’être souffrant de son malheur, non pour lui procurer l’oubli et l’apaisement, mais pour lui permettre de rendre compte, de rendre des comptes à soi-même et, peut-être, aux autres.

Lire la suite

21/03/2009

L'Europe des peureux

file_545_aff__EuroTableau.jpgLes Européens (Combats pour l’amour)
Howard Barker
Mise en scène de Christian Esnay
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Du 12 au 25 mars 2009
(Suivi de Tableau d’une exécution, du 26 mars au 11 avril)

(par Nicolas Cavaillès)

Écrit en 1990, Les Européens (Combats pour l’amour) est la première pièce que Howard Barker qualifia de « théâtre de la catastrophe » ; ce drame historique situé juste après la fin du siège de Vienne par les Turcs, en 1683, annonce avec une force souvent dérangeante la décadence d’un continent égocentriste et formaliste, superficiel et anémié, profondément lâche. Aujourd’hui encore, vingt petites années après sa rédaction, la trame – guerre de l’Islam et du christianisme – se veut provocante, mais elle n’est pas aussi tape-à-l’œil qu’elle en a l’air : diffuse dans un déluge de catastrophisme malsain, elle permet surtout une plongée féroce dans les tréfonds de la morale judéo-chrétienne, aux aiguillons gréco-romains (le soi-disant héroïsme, et ce fameux principe « identitaire » dont on n’a pas fini de soûper), morale qui, faut-il le préciser, constitue le pain quotidien de l’existence des quelques sept cent millions d’habitants du Vieux Continent.

Lire la suite

20/03/2009

Rehab

tout ira bien.jpgTout ira bien
Kéthévane Dawrichewy
L’école des loisirs, 2008

(Par Caroline Scandale)

Abel a 17 ans et vient d’être interné à l’Arche, un institut de désintoxication pour jeunes personnes en perdition. Le manque lui broie les entrailles, il lui faut sa dose. Sauf qu’ici il n’aura plus rien. Le sevrage est long et douloureux. Il doit réapprendre à vivre sans cette obsession, redécouvrir les petits plaisirs simples de la vie. Abel convoque le passé qui l’a mené jusqu’ici. Sur quelle faille s’est-il construit ? Certainement celle du père dont il ne sait rien. L’hypersensibilité qui en découle le rend si écorché qu’une fois lié d’amitié il ne l’est pas à moitié. Il pense à la grâce de Lou et à ses rêves de danseuse. Et puis il pense à Antoine son modèle masculin, l’ami miroir-déformant, celui qui lui a fait découvrir le bonheur artificiel.

Son histoire est banale, celle d’une dépendance qui se fonde sur un manque qui la précède. Pour combler désespérément ce vide, Abel cherche à éprouver des sensations fortes, histoire de se sentir vivant un instant, le temps d’un fixe, quel qu’en soit le prix, quitte à en crever… « La vie est trop nue pour qu’il s’en contente ».

Malgré son thème difficile, ce roman incisif est emprunt d’une grande sensibilité et de poésie. L’évocation de la drogue y est faite en évitant les écueils habituels. Ici la descente aux enfers et la rédemption ne sont que prétextes à se souvenir de l’enfance et de l’adolescence encore bien proches.  

En 2004, Tout ira bien est d’abord sorti aux éditions Arléa en littérature générale. Il y connait un joli succès auprés de lecteurs de tous âges. Puis en 2008 il est republié dans la collection Medium de L’école des loisirs. Il touche ainsi un public jeune plus large. L’auteure confirme de cette manière que la frontière entre romans pour adultes et ceux pour adolescents est imperceptible, voir inexistante.

 http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm