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13/04/2009

Beauté fulgurante

creve.jpgCrève-l’Amour

Asa Lanova

Bertrand Campiche Editeur

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Venir au monde sans être désirée (« le coup de foudre fut (...) réciproque. Mais infiniment moins romanesques les conséquences immédiates »), de surcroît sous le signe de l’angoisse et de la mort (« il fallait choisir entre la mère et l’enfant »)  présage une vie endolorie et difficile à poursuivre.

 

L’autobiographie d’Asa Lanova naît d’un sentiment d’angoisse intense et d’une brûlure intérieure qui consume l’être. Avec une écriture soignée d’esthète, Asa Lanova enfant, puis femme écorchée vive raconte les événements marquants de sa vie : une enfance tourmentée,  fascinée par le corps et la sexualité sous l’aura de deux grands mères pimpantes, extravagantes et fascinantes (« Si la découverte de l’angoisse et de la volupté remonte à ma prime enfance, elle est inévitablement liée à mes grands-mères »), une adolescence et une vie adulte souvent plongées dans une déréliction totale, (« De heurts en éblouissements, de tentations en échecs, j’ai glissé dans l’adolescence. Avec un sentiment de solitude absolue ») bouleversées par des états paroxystiques.

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25/03/2009

D’encre et de bois

Masereel2.jpgFrans Masereel. Une biographie.

Joris van Parys

Archives du Musée de la Littérature / Luc Pire, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Un soldat au regard halluciné, rampant et hurlant « Assez ! » face au feu de l’ennemi. Le corps d’une femme se précipitant sous un pont dans des eaux sombres, marquées du mot « désespérance ». Un inconsolé enfouissant son visage dans la poitrine d’un amour vrai – ou peut-être vénal. Un couple enlacé sous une lune complice et l’œil bienveillant d’un chat. La silhouette d’un pendu qui se découpe dans l’encadrement d’une fenêtre. Des grévistes en colère, des marchands de canons repus, des ivrognes vacillant sous le lampadaire. Et puis surtout des villes, foisonnantes, aux mille tentations, aux millions d’embûches et de destinées.

Tous ces arrêts sur images encrés sur bois, dont le noir tranche sur le blanc avec force, portent la même signature : celle de l’artiste gantois Frans Masereel (1889-1972). Témoin des deux conflits mondiaux, ce peintre et illustrateur a saisi avec une lucidité âpre mais généreuse les tourments individuels et les tourbillons collectifs qui agitèrent les années 20 et 30.

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04/01/2009

Munch: cris et chuchotements

E109939.gifEdward Munch, l'enfant terrible de la peinture
Arnaud Cathrine

L’école des loisirs, collection Belles vies, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

La vie du peintre norvégien Munch est évoquée par des témoignages de contemporains : sa soeur, d’autres peintres (Krogh), des écrivains (Jaeger, Goldstein, Przybyszewski), un médecin, des historiens d’art, des témoins divers. Si ces témoignages sont fictifs, leur matière ne l’est pas : les événements et les idées du peintre sont tirées de journaux, lettres, entretiens.

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23/12/2008

Passion et nécessité

R. Sterian.jpgL’âme tatouée
Raluca Sterian-Nathan

Préface de Samuel Pisar
L’Archipel, 2008

                            

(par Jean-Pierre Longre)

 

« Parmi mes nombreux défauts, le plus important est mon manque d’ambition. Il est compensé par une énorme soif de vivre. Je n’agis que par passion ou curiosité, souvent par nécessité. Ce dont j’ai le plus envie, c’est de liberté. » Voilà comment Raluca Sterian-Nathan se définit. Il est vrai que la destinée de cette Franco-Roumaine aux origines multiples fut exceptionnelle : née avec une sorte de réticence peu avant la guerre, elle vécut les dictatures du nazisme et du communisme qui, ajoutées aux tourmentes familiales et amoureuses, lui tissèrent une enfance et une jeunesse marquées par l’accumulation des malheurs. Entre ceux-ci, des appétits insatiables, des rencontres heureuses, des joies profondes, l’amour maternel, le rire jeté « par-dessus les larmes ».

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19/12/2008

Géographie littéraire

gard.jpgBalade dans le Gard, sur les pas des écrivains
Sous la direction de Bernard Bastide, préface de Christian Giudicelli - Editions Alexandrines, 2008

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

La promenade va s’effectuer dans un département qui marie, comme Christian Giudicelli le dit dans la préface à propos de Nîmes, « un charme italien à une austérité huguenote », et qui permet de passer des montagnes cévenoles à la mer, en faisant étape dans la garrigue. On le sait, les écrivains sont les meilleurs guides pour faire goûter non seulement la saveur des lieux, mais aussi leur histoire, leurs secrets, et même leur imaginaire. Cette Balade dans le Gard propose une belle alliance de la géographie et de la littérature, qui toutes deux se répondent, se font écho, aidées en cela par les textes des écrivains eux-mêmes (natifs, d’adoption ou de passage), par les biographies détaillées (toutes confiées à des spécialistes) et par l’iconographie (photos évocatrices des lieux et des auteurs).

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12/12/2008

Marseille-New York

aissatou.jpgUn grand éclat de rire
De Aïssatou Thiam

éditions Pascal Galodé, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

Fable moderne : la narratrice de cette autobiographie est née à Dakar, a grandi à Marseille dans les quartiers nord. Un père envolé, une mère qui meurt jeune, des grands parents aimants mais fragiles, la menace de la DASS, être noire à Marseille… Mais c’est aussi une enfance et une adolescence avec des bonheurs et des chances : la découverte de l’Afrique, de la musique de Bob Marley, des boites, de la littérature…Mannequin, puis actrice, Aïssatou Thiam raconte dans un texte plein de naturel les rencontres, les amitiés, les métiers avec beaucoup de gratitude et de gaieté.

http://www.pascalgalodeediteurs.com/

02/06/2008

Et nous luttons ainsi

zelda.jpgZelda
Jacques Tournier

Grasset 2008

 

(par J. Chesnel)

 

Et nous luttons ainsi... barques à contre-courant, renvoyés sans fin au passé

 Cette dernière phrase de Gatsby le Magnifique (paru en 1925) est celle que Scottie, fille unique de Francis Scott Fitzgerald et de Zelda, née Sayre, fit graver sur la pierre tombale de ses parents dans le cimetière de Rockville dans le Maryland. Cette formule lapidaire résume parfaitement la vie mouvementée et l’amour passionné de ces deux êtres aux destins exceptionnels qui formèrent un couple depuis longtemps mythique. Il était temps, me semble-t-il, de remettre leur histoire et les faits à leur vraie place par rapport à ce qu’on a pu dire ou lire depuis tant d‘années, c’est-à-dire tout et bien trop souvent n’importe quoi. Jacques Tournier, écrivain rare, romancier (Zelda est son douzième ouvrage) et traducteur incontesté (Tendre est la nuit, Belfond 1985, Gatsby le Magnifique, Grasset 2007, ainsi qu’une cinquantaine de nouvelles dont La vente aux enchères pour Omnibus en 1998), éminent spécialiste des Fitzgerald et de Flannery O’Connor, plutôt que mêler réalité et fiction - ce qui fit la bonne affaire d’un auteur couronné par un prix littéraire que je n’ai pas voulu lire - a essentiellement travaillé à partir de la correspondance de quelques cinq cents lettres de Scott et Zelda ainsi que sur les incontestables biographies que sont Zelda Sayre de Nancy Wilson, (Stock 1973), Some sort of grandeur de Matthew Bruccoli (Vertiges 1985) et l’album Zelda publié par Eleanor Lanahan, sa petite-fille. De plus, Jacques Tournier eut de longs entretiens avec Scottie à Paris en 1986.

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04/01/2007

Biographie et génie

v_book_49.jpgShakespeare. La biographie
Peter Ackroyd
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Philippe Rey, 2006

(par Anne-Marie Mercier)

Bien plus qu’une biographie, ce livre propose à la fois les données les plus récentes de la recherche shakespearienne, un portrait précis et documenté sur la vie à Stratford et à Londres sous Elisabeth 1e et Jacques II, une description de la vie théâtrale du temps et enfin une analyse des conditions de création de ses pièces et de l’origine de ce qu’on nomme le « génie » d’un grand artiste. Ce pari déjà ambitieux est accompagné par un grand souci de lisibilité. Des chapitres très courts organisent le texte d’une façon qui n’est pas totalement chronologique et proposent des éclairages sur des points précis, qui peuvent être sociologiques, littéraires, purement historiques, psychologiques, etc. La traduction est belle et précise (seul reproche : que les vers de Shakespeare cités en français ne soient pas toujours donnés aussi dans la langue originale).

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28/11/2006

Jacques, cet inconnu…

jcartier3.jpgJacques Cartier
Claire Ubac
L’école des loisirs, collection belles vies, 2006


(par B. Longre)

ou comment (ré)concilier fiction et documentaire biographique.

Adolescent, Jacques Cartier rêve d’horizons lointains, imagine voguer dans le sillage des navires qui font escale à Saint-Malo (ce « vaisseau de pierres ») et suit avec passion les récits de voyages qui arrivent jusqu’à ses oreilles… Né l’année qui précède la découverte des «Indes» (les occidentales) par Colomb, il baigne dans cet univers stimulant et novateur, et très vite, s’engage comme marin sur des navires de pêche — à l’époque, les Malouins partent régulièrement pour Terre-Neuve et ses eaux poissonneuses. On ne sait pas avec exactitude où l’ont mené ses premiers « pas », mais il est certain qu’en 1520, quand il rencontre François 1er (en personne !) il est déjà un navigateur chevronné (même si, comme ses contemporains, il mesure encore la longitude «à l’estime »…). Le roi voudrait rentrer dans la course aux richesses bien entamée par les Portugais ou les Espagnols et cherche des marins capables d’investir de nouveaux territoires en son nom et, au mieux, de découvrir cette fameuse route vers l’Orient, ce passage que tous s’évertuent à ne pas trouver, avec l’idée de partir du nord, aux alentours de Terre-Neuve — Magellan découvrira son détroit deux ans plus tard, mais y perdra la vie (18 marins sur plus de 200 rentreront à bon port au bout de trois ans…). Jacques doit toutefois se montrer patient (François guerroie du côté de l’Italie et a d’autres chats politico-financiers à fouetter), et ce n’est qu’en 1532 (déjà 41 ans) qu’il est enfin engagé par le roi pour mener à bien une première expédition vers « les Indes »…

Biographie romancée aux allures de docu-fiction, le Jacques Cartier de Claire Ubac vaut son pesant d’écus et il serait fort dommage de passer à côté de si bonnes pages, d’un récit aussi enlevé, vivant – et « instructif »… chose qu’on tendrait presque à oublier tant l’auteure sait jongler entre fiction et biographie.

Comment, justement, tenir un jeune (ou moins jeune) lecteur en haleine et l’inciter à aller toujours plus loin, à partir d’une thématique historique qui n’est certes pas rébarbative, mais dont le caractère même pourrait bien avoir raison de sa motivation ? Pour ce faire, l’auteure, fine stratège, apporte à l’écriture une pointe de fantaisie qui allège le sérieux du sujet – sans pour autant manquer de rigueur historique. Plusieurs surprises narratives nous attendent : l’intervention inopinée d’un conférencier, les dialogues récurrents de deux marins malouins, Le jeune et Morbihan, qui commentent à leur façon les progrès des trois voyages de Cartier, des adresses aux lecteurs dans le plus pur esprit classique, ou encore l'intervention directe de la romancière, qui va jusqu'à remettre son travail en question... des procédés qui font de cet ouvrage un artefact hybride, entre fiction et récit historique, entre imaginaire et réalité...

 

Les passages relatant rencontres et échanges avec les autochtones sont savoureux, et on s’amuse beaucoup de l’exposition des préjugés des uns et des autres ou des tentatives (infructueuses et frisant le ridicule) de Cartier pour convertir les « sauvages » un peu retors (mais on les comprend) et forcément très réticents, voire hostiles (voir entre autres la scène où Cartier, très inspiré, lit des passages de l’évangile aux Indiens…) — la justesse de l’humour servant à mettre l’accent sur les absurdités et les hypocrisies des expéditions (la promesse de convertir des peuples indiens allant de pair avec l’intention de s’approprier impunément territoires et richesses) sans pourtant déprécier entièrement le personnage et son parcours : Cartier reste un héros au Canada (nom issu du terme générique « Kanata », signifiant «village» en huron et que le navigateur aurait pris pour le nom d’une ville indienne) et on ne saurait nier ses qualités (affrontant courageusement ses responsabilités, mais aussi le froid, la maladie, les pertes humaines et les déceptions, se montrant rarement cruel ou destructeur).

Claire Ubac évoque avec précision le contexte d’un siècle qui s’ouvre tout juste à l’humanisme, d’un temps agité par de nombreuses découvertes (et pas seulement territoriales), où les occidentaux rejettent peu à peu l’immuabilité en toutes choses que l’église chrétienne a instaurée depuis des siècles : « La vision du monde ne cesse alors de se modifier et de se préciser. L’idée se répand que les mers reliées entre elles, loin d’être une étendue de perdition, offrent des routes multiples pour accéder aux terres émergées ! » Et plus loin, d’ajouter : «C’est alors que la vieille vision chrétienne oscille sur sa base. » — enfin !
Un seul regret pour le lecteur désireux de parfaire ses connaissances : ne pas disposer, en fin d’ouvrage, d’une courte bibliographie permettant d’aller plus loin ou de découvrir les sources de l’auteure. En revanche, on apprécie les cartes retraçant les différents itinéraires de Cartier lors de ses explorations et que l’on suivra parallèlement au texte, ainsi qu’un dossier iconographique de quelques pages au centre de l’ouvrage.
Un conseil et un seul : lire ce Jacques Cartier plein d’allant comme on lirait un roman, sans se désoler des inévitables lacunes biographiques ; au contraire, en profiter, comme le conseille habilement l’auteure (en partie pour justifier les libertés prises avec l'histoire), pour laisser libre cours à son imagination.

 

Lire aussi
Les voyages de Jacques Cartier
de Maryse Lamigeon et François Vincent
L'école des Loisirs, Archimède, 2006 - dès 6 ans

 

http://www.ecoledesloisirs.fr/index1.htm

28/09/2004

Une écriture du vrai

kristof3.jpgL’analphabète

Agota Kristof - récit autobiographique
Editions Zoé, 2004

 

(par Jean-Pierre Longre)

Dans Le grand cahier, premier volume de sa trilogie romanesque composée aussi de La preuve et Le troisième mensonge, Agota Kristof fait écrire aux deux jumeaux, narrateurs et protagonistes se donnant à eux-mêmes des leçons de « composition » : « Pour décider si c’est "Bien" ou "Pas bien", nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons ». Et quelques lignes plus loin : « Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits ».

Dans L’analphabète, Agota Kristof semble appliquer à son écriture autobiographique les règles qu’elle a imposées à ses personnages fictifs : tout y est « vrai », c’est-à-dire, à coup sûr, conforme à la réalité telle que la mémoire peut la restituer, mais aussi indemne de toutes les déformations que l’expression de la sensibilité personnelle et de l’autoanalyse provoquent généralement dans le jeu des souvenirs.

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