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02/04/2006

L’Orient, la mort et le mot

lgaude.jpgLe Tigre bleu de l’Euphrate
de Laurent Gaudé
Mise en scène de Gilles Chavassieux

avril 2006

(par Nicolas Cavaillès)

 

L’Orient, la mort et le mot


À quelques heures de sa fin, le conquérant insatiable que fut Alexandre ne peut s’engager dans le dernier voyage en silence, comme le reste de l’humanité : le premier, il entend dire à la camarde qui est l’homme qui vient à elle, quelle vie de voyages immenses et de victoires grandioses il aura menée, quelle soif d’espaces lointains aura été la sienne jusqu’à cette heure tardive où il avance encore le front haut, avec le langage pour armée et le mot pour cheval d’assaut. Alexandre le Grand mourant, héros tout puissant devenu héraut sous la pression absurde et hautaine de la mort, tel est le narrateur extraordinaire de ce monologue épique, gorgé de sauvagerie, de noblesse, et de vitalité, que l’on doit à la plume possédée de Laurent Gaudé, et que Yannick Laurent élève à des sommets d’intense hypotypose, sur une scène nue, géographie insondable baignée dans le turquoise mystique et dans les percussions troublantes de la musicienne taïwanaise Yi-Ping Yang.

Alexandre meurt seul, comme il aura vécu seul, seul avec son ambition, n’ayant de frères en ce monde qu’en son ennemi perse Darius, qu’en la Mort, qu’en cet énigmatique Tigre bleu de l’Euphrate, vision irrésistible qui mène Alexandre jusqu’aux confins de l’Orient (Tyr, Babylone, Kandahar, Samarcande...). Guerrier et bâtisseur, esthète civilisé fasciné par le monde barbare, Alexandre touche au divin par sa soif de périls vierges et de paysages nouveaux, avant de sombrer à son tour dans une humanité vulnérable dont les errances doivent un jour s’arrêter. Mais si Alexandre n’est lui-même que dans la conquête, il ne se présente pas à la mort sous un masque : il présente ses conquêtes, il dit les mondes traversés, les obstacles surmontés, les adversaires terrassés, et par cette voix fortement évocatrice, jaillie d’un aède dont les poses saisissantes révèlent que l’être vivant se mue, dans l’agonie, en statue de feu, par cette confession de soi toute en images bestiales et en désir inexpugnable, par cette audace qui tutoie la mort pour revivre sous ses yeux la fièvre du dépassement de soi dans l’ailleurs, Le Tigre bleu de l’Euphrate donne tout son sens au mot théâtre.

 

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon

avec
Yannick Laurent, comédien
Yi-Ping Yang, musicienne, percussions



Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com