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jean-pierre longre - Page 5

  • Transports en commun poétiques

    popescu1.jpgArrêts déplacés
    Marius Daniel Popescu

    Antipodes, Lausanne, 2005

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Une fois n’est pas coutume : commençons par la fin. Il y a la table des matières, à elle seule tout un poème ; des titres en embuscade (« Bibelot en embuscade », comme le formule l’un d’entre eux), « petits grains » (autre titre dispersé çà et là) semés comme des énigmes et renvoyant à des textes aux allures de quotidien, de vie laborieuse, de vie de la rue, de vie familiale. Juste avant la table, il y a « Le tueur de livres », nouvelle-poème dans laquelle un lecteur impitoyable, qui expose dans son appartement les dépouilles de ses victimes, proclame que « n’importe qui peut comprendre qu’un livre peut brûler les gens ».

    Marius Daniel Popescu est, nous dit-on, chauffeur de trolleybus ; profession rassurante, qui nous suggère qu’il ne brûlera ni ses lecteurs ni ses livres. Ses Arrêts déplacés, apparemment sortis tout chauds de ses observations, proposent de modestes scènes du théâtre intime et social, quelques images du passé (la grand-mère), beaucoup d’images du présent (le foyer, et surtout les gens qui montent dans le bus et en descendent, qui parlent et se dévoilent, ou qui demeurent dans le mutisme de leurs gestes). La vie est là : pas d’autobiographie dans ces poèmes, pas d’états d’âme de l’exilé venu de l’Est (si tant est que l’origine de l’auteur corresponde à ce que suggère la consonance de son nom), mais une biographie plurielle, visuelle et auditive, sensible et sentimentale, tendre et cruelle.

    Certains textes sont des miniatures, décomposant la banalité des actes humains pour en extraire l’essence poétique, relatant en quelques phrases tel petit fait, telle conversation de coin de rue, telle confidence d’entre deux arrêts, tel rêve aussi qui vient colorer le réel citadin de visions oniriques et d’humour léger. D’autres utilisent le blanc de la page, en des figurations où le verbe s’associe au graphisme abstrait pour remplir l’espace, entre horizontalité et verticalité. Ailleurs encore, les mots se bousculent en collages, en listes, en inventaires compacts.

    Je, tu, il, elle, tout se conjugue dans ces exercices de style pour faire accéder le lecteur à l’authentique métaphore, celle qui transporte littéralement et littérairement dans le secret des mots, secret qui, sous de discrètes notations et de simples constats, se cache au cœur de la poésie. « A la tombée du rideau », laissons l’auteur nous saluer :

    « aujourd’hui tu dis au revoir aux lieux et aux gens,
    tu dis au revoir au lac, à l’embarcadère et aux canards ;
    tu démarres en avant, aujourd’hui tu oublies et tu gardes
    une ligne de bus où le billet coûtait deux francs quarante
    et la pluie était joyeuse et chaude et très marrante.
    »

    http://www.antipodes.ch/

    http://www1.rsr.ch/espace2/avent/index25.htm

  • Autour du trou

    Matéi Visniec

    Mais, Maman, ils nous racontent au deuxième acte ce qui s’est passé au premier

    Traduit du roumain par l’auteur.

    Editions L’espace d’un instant, 2004

    Cette « fantaisie, mascarade, bouffonnerie et expérience en deux actes » a été écrite en roumain en 1979, et aussitôt censurée. Matéi Visniec la livre maintenant au public français, et c’est tant mieux. Autour d’un trou, symbole d’on ne sait quoi, mais d’un « on ne sait quoi » dans lequel se tapit, on le subodore, du malheur, de l’oppression, de la séduction, de la résignation… autour de ce trou donc, grouille, se précipite, se dispute, se perd, se retrouve, s’enfuit tout un monde d’humains anonymes ou identifiés, atemporels ou historiques, menteurs ou sincères.

    Et là, dans ce magma d’illusion, émergent quelques instants de vraie vie, quelques instants qui font que la folie vaut d’être exhibée, avec toute la liberté dont dispose le metteur en scène, par la grâce de l’auteur qui précise bien cependant : « Le titre de la pièce est sacré ».

    http://www.sildav.org

    http://www.theatre-contemporain.net

  • Une écriture du vrai

    kristof3.jpgL’analphabète

    Agota Kristof - récit autobiographique
    Editions Zoé, 2004

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    Dans Le grand cahier, premier volume de sa trilogie romanesque composée aussi de La preuve et Le troisième mensonge, Agota Kristof fait écrire aux deux jumeaux, narrateurs et protagonistes se donnant à eux-mêmes des leçons de « composition » : « Pour décider si c’est "Bien" ou "Pas bien", nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons ». Et quelques lignes plus loin : « Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits ».

    Dans L’analphabète, Agota Kristof semble appliquer à son écriture autobiographique les règles qu’elle a imposées à ses personnages fictifs : tout y est « vrai », c’est-à-dire, à coup sûr, conforme à la réalité telle que la mémoire peut la restituer, mais aussi indemne de toutes les déformations que l’expression de la sensibilité personnelle et de l’autoanalyse provoquent généralement dans le jeu des souvenirs.

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  • Résonances théâtrales

    Matéi Visniec

    Du pain plein les poches et autres pièces courtes
    Actes Sud – Papiers, 2004

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Ce recueil rassemble quatre pièces des années 1990, la première traduite du roumain par Virgil Tanase, les trois autres directement écrites en français. Un ensemble qui pourrait paraître de prime abord artificiel, mais dont la lecture permet de déceler l’unité, une unité qui résulte de caractéristiques tenant à la fois de la sobriété dramaturgique (décors discrets, petit nombre de personnages), des résonances intertextuelles (Beckett au premier plan, mais pas seulement), des jeux de miroirs, de doubles, de mise en abîme du théâtre, et des leçons de dérision, voire de désespoir que dispense cette lecture.

    Du pain plein les poches met en scène deux hommes dont l’esquisse nominale se réduit à un accessoire (« chapeau » et « canne »), et un chien invisible (mais parfois audible), puisqu’il est tombé au fond d’un puits. Le dialogue autour du puits (faut-il secourir la bête, et si oui comment et avec qui, sinon pourquoi et qu’en résultera-t-il ?), tour à tour amical, vindicatif, absurde, argumentatif, rassurant… tourne à la fable politique, sociale, humaine. La richesse symbolique de la pièce multiplie les possibilités de lecture, de l’histoire ancienne à l’actualité, et sa portée est celle d’une véritable tragi-comédie, dont la trame s’adapte à toute situation.

    Le titre suivant, Le dernier Godot, est transparent, mais la pièce a l’épaisseur et la complexité du théâtre dit « de l’absurde ». Le postulat de départ repose sur une double anomalie (ou une double audace) : Godot est enfin arrivé, on n’a plus à l’attendre, et Beckett est devenu un personnage fictif ; tous deux se mettent à ressembler à Vladimir et Estragon, cherchent des preuves de l’existence, des traces d’identité, constatant la mort du théâtre (et ainsi de l’homme, toujours en représentation). Pourrait-on qualifier Le dernier Godot de suite d’En attendant Godot ? Réponse ambiguë, ou non-réponse, puisque la pièce de Visniec finit comme celle de Beckett débute…

    Plus audacieusement encore, L’araignée dans la plaie renvoie au Nouveau Testament, précisément aux derniers instants du Christ en croix, entouré des deux larrons. Ceux-ci, effrayés par une araignée qui menace de monter vers eux, sollicitent les interventions miraculeuses de leur illustre compagnon d’agonie. Il ne peut que manifester son impuissance, et lancer son fameux « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Dérision absolue et pathétique, ce sont les deux larrons qui, dans un geste trivial et désespéré, tout simplement humain, tenteront de protéger de l’araignée de la mort le « minable bavard » en qui ils auraient voulu croire.

    Avec Le Deuxième Tilleul à gauche, triomphe le « théâtre dans le théâtre », démontant les mécanismes de l’illusion. En deux actes rigoureusement parallèles et complémentaires, un homme et une femme font croire à un compagnon-spectateur (et par la même occasion se font croire à eux-mêmes) qu’ils sont maîtres des faits et gestes de leur vis-à-vis. Marionnettistes manipulés, ils mettent en avant les renversements cause-effet / effet-cause, que l’on peut appliquer aussi bien au spectacle théâtral qu’à celui de la vie.

    Car c’est bien là l’un des mérites importants de l’art de Matéi Visniec : son écriture traduit à coup sûr une parfaite maîtrise du théâtre, qui plus est du théâtre moderne, utilisant les acquis du passé pour mieux en démonter les procédés, faisant intervenir des personnages en quête d’eux-mêmes, ne se berçant pas d’illusions et ne se privant pas de faire « réfléchir » le langage scénique sur lui-même, et ainsi de faire réfléchir le spectateur sur ce qu’il voit et entend. Mais surtout, c’est de la littérature, celle qui met l’homme devant lui-même, devant ses mensonges et ses vérités : de la littérature de tous les temps.

    http://www.actes-sud.fr

  • Quinze pièces brèves

    Matéi Visniec

    Attention aux vieilles dames rongées par la solitude
    Lansman, 2004

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Chez Matéi Visniec, écrivain d’origine roumaine, la dramaturgie passe d’abord par le goût de la langue d’adoption, cette langue française qui lui fournit des titres sonores et percutants (voir Petit boulot pour vieux clown, L’histoire des ours panda racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort, L’histoire du communisme racontée aux malades mentaux etc.). Attention aux vieilles dames rongées par la solitude (titre du volume et de l’un des textes qui le composent) est un recueil de 15 pièces brèves groupées autour de trois thèmes spatiaux : « Frontières », « Agoraphobies », « Désert ». Structure ferme, laissant pourtant aux metteurs en scène « le soin de choisir et organiser les scènes en fonction de leurs propres options dramaturgiques ».

    Ce compromis entre la rigueur et la liberté, entre l’unité et la pluralité se retrouve dans la conduite de ces mini-pièces, dont la brièveté pourrait faire penser au Théâtre de chambre de Jean Tardieu, mais qui abordent une grande diversité de sujets dans des tonalités non moins variées : la guerre et ses drames, la mort et ses cas de figure, le désespoir et sa violence, le désir de bonheur et ses déceptions, la vie et ses fantômes, la destinée et son absurdité… Les personnages et les situations dans lesquelles ils se laissent surprendre représentent un panel à la fois surprenant et familier, attendrissant et repoussant, de l’humanité (le sous-titre précise : « Théâtre de la tendresse et de la folie ordinaire ») : serveuses et clients, vieil indien et son fils, photographe des « grandes marées », petits et grands chefs, morts au champ d’honneur en quête de reconnaissance, snipers, victimes des hommes ou de la fatalité, conseiller en mendicité, auto-stoppeuse indifférente, amoureuse déçue, mère-porteuse virginale, homme blessé et passant curieux, aveugle et son chien etc.

    Mais ce n’est pas un « théâtre de situation ». Il y a de la satire, de la revendication, de l’humour (noir le plus souvent), de la tragédie, de l’absurde (généralement point de départ des intrigues), de la provocation, des crises, du mystère aussi… Au théâtre, tout est signe, comme on le sait (ou « tout est langage », selon Ionesco). Ici, Visniec fait naviguer le lecteur (le spectateur potentiel) entre « engagement » et « absurde », mais aussi et finalement déborde cet apparent dilemme ; l’essentiel est la création, une création d’une profonde humanité, qui passe avant tout par les mots. On a affaire à de vrais textes théâtraux, riches, ambigus, poétiques, et ainsi à une véritable mise en scène du langage.

    http://www.lansman.org/

  • Enfances rêvées, enfances vécues

    Jours anciens

    Pierre Autin-Grenier
    L'Arbre, 2003

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Jours anciens (troisième édition augmentée d’un poème) a fait l’objet d’une parution en 1980, d’une autre en 1986, a reçu le Prix Claude Brossette à Quincié (Beaujolais), et, pour tout dire, est un très beau petit objet livresque, à manier avec un mélange de respect et de familiarité, à consommer avec précautions et sans modération. Tout y est soigné, le contenant et le contenu, le flacon et le nectar.

    Le flacon, ou le « gobelet d’argent » (titre de l’un des textes) : vingt-cinq poèmes en prose dans une édition précieuse assurée par Jean Le Mauve, typographe et poète, à qui succède, depuis sa mort, sa compagne Christine Brisset Le Mauve. Vrai papier, vraie reliure, belle couverture, belle mise en page… Recommandons aux auteurs et aux lecteurs pour qui un livre n’est pas qu’un alignement de mots.

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  • Polyphonie romanesque

    spielberger4.jpgOtto le puceau
    Christophe Spielberger

    Editions Florent Massot, 2003

    (par Jean-Pierre Longre)

    L’histoire pourrait être simple et édifiante : un gentil garçon, amoureux de sa sœur, est victime avec sa famille d’un accident de voiture, dont il réchappe seul. Démuni de tout, il trouve refuge dans un petit village où les autochtones au pittoresque de « France profonde » le regardent comme un provocateur et perturbateur ; il y aura des conséquences, qu’il ne convient pas de relater ici.

    Sous la plume de Christophe Spielberger, la succession des événements se structure en une sorte de ronde menée par des mouvements de séparations et de rencontres entre les personnages (Otto et sa sœur Nathala, Otto et Lucie la jeune vierge du village, Otto et Commodo le jeune homme du même village, accessoirement Nathala et Colas qui attend sa petite amie sur la « Brave Côte ») : comédie-ballet, épopée dérisoire, lanterne magique, prisme multiple où la variété des points de vue va de pair avec la diversité des tons. Otto, spécialiste en « alterologie », est animé par la curiosité des autres (et la curiosité de soi), les titille et les tarabuste pour les faire réagir, ces hommes qui ont aussi les qualités et les défauts des animaux ; mieux se connaître, et par là construire un univers où tout peut advenir, même les scènes fantastiques et terrifiantes de Gabelune, forêt mystérieuse où il ne fait pas bon pénétrer, même le véritable amour de l’autre et la profonde connaissance de soi (Otto sonne comme autre et auto, soi-même, rappelant aussi l’auto accidentée et enfouie sous les eaux, celle d’où tout est parti).

    On l’aura compris, l’originalité du récit est liée à sa composition polyphonique, à son style particulier et parfois déroutant, à sa forme plurielle. Le jeu des mots et des sonorités, des réminiscences, de la psychanalyse, de l’intertextualité, de la parodie, voire de la satire (une charge, entre autres, contre Houellebecq), ce jeu est un élément clé du roman, où par ailleurs « il est délicat de démêler le vrai du faux, comme dans tout mythe qui se respecte ». De nombreuses trouvailles verbales (parfois dans le style de Boris Vian) rappellent que Christophe Spielberger est l’auteur de La vie triée, et que la littérature est d’abord une question de choix d’écriture.

    http://spielberger.free.fr/

  • Ancré dans le réel

    yimunyol3.jpgL'île anonyme
    Yi Munyol

    Récits traduits du coréen par Ch’oe Yun et Patrick Maurus
    Actes Sud, 2003

    (par Jean-Pierre Longre)

    À la lecture de ces cinq récits, dont la composition s’étage sur une dizaine d’années (entre 1979 et 1989), on perçoit une évolution que Ch’oe Yun, l’un des traducteurs, confirme et définit dans sa préface : de l’hésitation à caractère dialectique inhérente à toute exploration de l’âme humaine par l’écriture littéraire à la nostalgie (allant jusqu’au « plaidoyer ») d’un passé et d’une tradition révolus. Mais au-delà de ces changements progressifs, l’unité du volume justifie la publication simultanée des textes qu’il contient.
    Car tout y paraît de l’ordre du réel. Les événements relatés ici, mettant en scène des personnages du peuple, socialement repérables (ouvriers, institutrice, artisan, militaire...), tournés vers un avenir incertain ou un passé idéalisé, ces événements peuvent ou ont pu se produire dans la vie quotidienne. Mais ce réel est aussi celui des limites, des frontières entre possible et impossible, certitude et incertitude, croyance et scepticisme, passé et présent, tradition et modernité, moral et immoral... Et les questions demeurent, plus lancinantes que les éventuelles et improbables réponses, non seulement dans l’esprit des personnages, mais aussi dans celui du lecteur.

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  • Musiques, mirages

    gerber4.jpgChet

    Alain Gerber
    Fayard, 2003

    parution en poche - Le Livre de Poche, 2007

                                

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    « La musique, vieux, c’est un truc vraiment bizarre et là-devant, tu as beau progresser, tu te sens de plus en plus petit ». Cette phrase, mise sous la plume de Chester Henry Baker Jr, alias Chet, par Alain Gerber, ne résume pas complètement la destinée du fameux et énigmatique trompettiste, mais donne le ton d’un livre qui avance à coups de témoignages véridiques (de Chet lui-même, de sa mère, de quelques-uns de ses compagnons), et surtout à coups de monologues fictifs de personnes réelles (jazzmen amis et rivaux, femmes ou maîtresses, amateurs et passionnés) ou de personnages imaginaires. Textes convergents ou divergents, admiratifs ou exaspérés, justes ou injustes, subjectifs ou objectifs, qui bâtissent le dédale romanesque par lequel l’auteur tente (avec succès du point de vue littéraire, à coup sûr, et du point de vue documentaire, certainement) de percer les mystères de la personnalité de Chet.

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  • Le toucher d’Échenoz

    echenoz4.gifAu piano
    Jean Echenoz

    Éditions de Minuit, 2003

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    L’enfer, c’est la disparition des autres. Serait-ce une leçon possible du dernier roman de Jean Échenoz ? Et d’abord, y a-t-il une leçon ? Au bout du compte, non.
    Commençons par le commencement. Un jour, du côté du Parc Monceau, deux silhouettes d’hommes, un grand et un petit, s’avancent en s’entretenant du chapeau que porte l’un deux (tiens, on dirait du Flaubert – Bouvard et Pécuchet – ou du Queneau, entre Le chiendent et Exercices de style)... L’un des deux hommes est le fameux Max Delmarc, dont nous, lecteurs, savons rapidement qu’il va bientôt mourir, ce dont il ne se doute pas lui-même : avantage donné au lecteur sur le personnage, et octroyé par un auteur omnipotent qui se joue des conventions romanesques et autres pactes de lecture. Ainsi pouvons-nous observer à loisir, avec un détachement qui n’exclut pas l’attachement, la vie et la mort du protagoniste.

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  • L'homme, les anges et les bêtes

    tsepeneag1.jpgAttente

    Dumitru Tsepeneag

    Traduit du roumain par Alain Paruit
    Éditions P.O.L., 2003

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    Au début, l’un des éléments du décor général est planté : un jardin public où des enfants heureux, sous la surveillance des bonnes et des nurses, jouent entre les bancs occupés par des personnes âgées, et contemplent fascinés un vieillard qui fabrique des ailes. Rassurant ? Pas vraiment, car dès ces premières lignes, l’image de ce joli parc apparemment anodin se peuple d’animaux étranges qui s’allongent sur le sol ou sautent lentement, de chiens « aux pattes torses » comme les bancs, et le vieillard est en passe de transformer l’un des enfants en être volant. À la fin, aux confins d’une forêt dangereusement mystérieuse, le long d’une voie où plus aucun train ne passera, un aigle de plus en plus grand plane comme un vautour et descend sur une halte ferroviaire et mortifère où le dernier chef de gare, isolé depuis des jours et des semaines, n’attend plus que sa propre métamorphose en oiseau géant.

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  • Délectables instants

    autin5.jpgL'éternité est inutile

    Pierre Autin-Grenier
    Gallimard, L'Arpenteur, 2002     

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Un jour, Pierre Autin-Grenier, après avoir tâté de différents métiers auxquels seule une destinée mesquine semblait le vouer, et avoir finalement opté pour le métier d'auteur de "chronique douce-amère des saisons et des jours", Pierre Autin-Grenier donc (ou en tout cas celui qui, sous sa plume, parle de soi à la première personne) eut l'idée de posséder un beau bureau, instrument et emblème de sa vocation. Le Centre national du livre, sollicité, eut la "générosité" de financer l'exécution de cette " pièce unique ", ce pourquoi l'auteur lui adresse en toutes lettres sa reconnaissance.

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  • Esthétique de l'énigme

    yveswellens3.gifIncisions locales
    Yves Wellens
    Editions Luce Wilquin, 2002

    (par Jean-Pierre Longre)

    Yves Wellens a publié trois ouvrages : Le cas de figure (Didier Devillez, Bruxelles, 1995), Contes des jours d'imagination (Didier Devillez, Bruxelles, 1996) et Incisions locales. Tous trois ont en commun d'être composés de récits divers, particulièrement brefs dans Le cas de figure, plus étoffés dans les deux autres recueils. Nouvelles ? Contes ? Fables ? Tous trois ont aussi en commun d'appartenir à un genre difficilement identifiable, mais en outre et surtout d'entretenir avec la réalité des rapports d'autant plus intéressants qu'ils sont complexes et indéfinissables. Si dans Le cas de figure, le fait divers journalistique, le témoignage de seconde (ou de troisième) main, le rapport apparemment froid et distancié d'événements étonnants établissent une relation à la fois décalée et fascinante entre le lecteur et la matière narrative, dans Contes des jours d'imagination, les récits prennent une ampleur et une coloration qui tournent plus volontiers à l'apologue insolite, à la limite du fantastique.

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  • Hasards mesurés de l'alphabet

    spielberger3.gifLa vie triée
    Christophe Spielberger
    éd.N. Philippe - coll. La Marelle, 2002

    (par Jean-Pierre Longre)

    Depuis " À bas les défilés " jusqu'à " Zut un voyageur va passer sur les rails ", Christophe Spielberger décline sa vie intérieure et extérieure en touches brèves et aphoristiques qui ne doivent rien à l'ordre chronologique, rien au rythme aléatoire de la mémoire, tout aux hasards mesurés de l'alphabet.

    L'alphabet a du succès en ce moment, pas seulement dans les écoles : Anne F. Garréta, dans Pas un jour (Grasset), couche les femmes désirées " dans l'ordre impersonnel de l'alphabet ". Christophe Spielberger, lui, s'approprie l'alphabet, le fait sien et personnel, arrange le flot des souvenirs et des réflexions et, dans une sorte de mouvement perpétuel, provoque par ce procédé même l'apparition d'autres réflexions et souvenirs. N'oublions pas que, avant Garréta et Spielberger, d'autres - et non des moindres - avaient utilisé, suivant des principes divers, les riches potentialités de l'alphabet; Georges Perec en tête, avec son Drame alphabétique ou son Petit abécédaire illustré, Georges Perec dont le souvenir de Je me souviens, comme celui des puzzles de La vie mode d'emploi, n'est sans doute pas étranger à La vie triée.

    La vie triée : à part le jeu de mots, que voir derrière ce titre donné par un écrivain qui dit de lui-même : " En général, je ne suis pas taxé d'évidence " ? Justement, peut-être, le souci d'une transparence qui ne va pas de soi, la volonté de conjuguer les détails subjectifs de la vie privée, professionnelle, sentimentale avec les contraintes de l'écriture objective, d'assurer la présence de l'humanité entière dans l'évocation énumérative de quelques personnages : " ma femme ", " la conne ", " le con ", très épisodiquement " mon père ", " ma sœur ", et abondamment " moi " ou " je " (pas moins de 17 pages pour ce dernier à la lettre " j "), ce qui semble normal dans un écrit autobiographique.

    Tout cela produit un ensemble original, qui se lit par morceaux, à sauts et à gambades plutôt qu'en continu, et qui propose quelques brillants éclats de verre, de vrais petits bonheurs souvent colorés de cynisme. Au hasard de l'alphabet et de la lecture, avec un seul échantillon par rubrique (priorité au texte) : des jeux dans l'esprit du titre (" A la fin de l'année n'oubliez pas de payer votre déchéance "), des subtilités (" Les sexes sont des palindromes "), des confidences (" Je m'ennuie seulement avec les autres "), des maximes (" Il n'y a de preuves que romanesques "), des aveux littéraires adressés au " cher atome de mon lectorat " ("L'écriture est la seule sphère dans laquelle je me sens responsable. L'éditeur de ce récit n'a pu en changer la moindre virgule "), des observations malicieuses (" Mon texte aurait besoin d'un traitement "), des regrets pédagogiques (" Si les lettres vraiment modernes étaient enseignées ") etc. Un et cetera qui en dit long, et qui laisse le champ libre, tout compte fait, à l'exploration de soi.

    http://spielberger.free.fr/

  • Ouvrir les volets

    autin4.jpgLégende de Zakhor

    Pierre Autin-Grenier
    Éditions En Forêt / Verlag Im Wald

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Il est nécessaire d'ouvrir les volets pour découvrir les dix petits triptyques qui composent le précieux volume de la Légende de Zakhor. Dix textes en trois versions, française, allemande et italienne (c'est le principe de la collection " Sentiers ", dont cet ouvrage constitue le onzième volume).

    On connaît le Pierre Autin-Grenier narrateur, chroniqueur et rêveur de la vie quotidienne ; on connaît moins le poète. Ici, la poésie (en prose) est la dominante, même si le récit affleure à chaque pas. Une poésie des couleurs (à commencer par le bleu), des sonorités (celles des mots comme celles de la nature), une poésie du souvenir (" Zakhor " en hébreu signifie " Souviens-toi "), de l'énigmatique, du merveilleux, de la terre et des soirées paysannes. Le vin et l'ivresse, la mer et la mort, la nuit et les oiseaux, le temps et les choses de la vie, les portes et les fenêtres qui s'ouvrent... Thèmes et motifs se combinent dans une écriture où chaque mot est pesé, où chaque phrase résonne d'harmoniques et de vibrations. Chacun des titres est prometteur d'une " présence ", d'une " vision ", d'un " voyage ", d'une ouverture vers un monde qui se recrée à chaque instant, par le jeu de la mémoire et de l'imagination, et aussi par celui de la parole.

    Ainsi, " le monde peut continuer ", et Rimbaud n'est pas loin lorsque " nous descendons des fleuves somptueux, lovés dans la petite barque de l'imaginaire ". Ainsi peut s'abolir le quotidien dans l'invention d'îles " incertaines ", dont la conquête instaurera la vie réelle. La mémoire de la nature, d'un " âge d'or " est porteuse d'un avenir, grâce à " celui qui est, de toujours, parmi nous et qui jamais ne décevr[a] notre attente ".

    Légende de Zakhor, dix poèmes en prose qui ne se satisfont pas d'une lecture superficielle. En même temps, se laisser conduire par cette prose poétique relève du vrai plaisir de la lecture, celui qui laisse au fond de nous quelque espoir inexplicable.


    Les Editions en Forêt

    Poésie contemporaine étrangère (du point de vue allemand), aux trois quarts francophone, en éditions bi- ou plurilingues. Pour de nombreux auteurs, il s'agit de l'édition originale. En 2oo3, 65 titres au catalogue.

    http://www.verlag-im-wald.de/francais/index.htm

  • Mises au point

    robbegrillet1.gifLe Voyageur

    Alain Robbe-Grillet
    Articles et entretiens réunis et présentés par O.Corpet avec la collaboration d'E.Lambert
    Christian Bourgois Éditeur, 2001

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    À l'automne 2001, un triple événement a consacré une manière de retour sur la scène éditoriale d'un Robbe-Grillet buriné mais toujours alerte (80 ans) : La reprise, roman (Minuit), un double numéro de Critique (n° 651-652, août-septembre 2001), et Le voyageur, Textes, causeries et entretiens (1947-2001) ; sans compter les articles, intervious (orthographe robbe-griettienne), dossiers et autres publications voulus par la circonstance.

    Le voyageur fut, de l'aveu même de l'auteur, le premier titre de son roman Le voyeur (1955) : le romancier circule, et dans ses déambulations perçoit et analyse à la fois les choses et sa propre perception des choses. Selon le même principe que Pour un nouveau roman, paru en 1963, Le voyageur se présente comme un recueil de textes théoriques rassemblés dans un ordre chronologique, suivis d'entretiens publiés dans des journaux et revues entre 1959 et 2000.

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  • Le pont des rats...

    tsepeneag3.jpgPont des arts

    Dumitru Tsepeneag
    Éditions P.O.L.
    Traduit du roumain par Alain Paruit

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Dumitru Tsepeneag, après avoir publié trois ouvrages en français (Le mot sablier, qui relate le difficile passage d'une langue à l'autre, Roman de gare et Pigeon vole) est revenu au roumain avec Hôtel Europa, puis Pont des arts.

    On peut soupçonner l'auteur de profiter de son bilinguisme pour, tout en rédigeant dans sa langue natale, penser en français des passages entiers du roman. Pont des arts se présente comme une suite d'Hôtel Europa, aussi bouillonnante dans l'écriture et les relations des personnages entre eux. Personnages que l'on retrouve d'un roman à l'autre, mais qui mêlent sans vergogne l'Auteur à leurs intrigues (Auteur qui, par là, prend le statut de personnage fictif, d'autant plus qu'il s'adjoint un double, Ed Pastenague - anagramme de D. Tsepeneag et pseudonyme sous lequel il publia Pigeon vole...).

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  • Tableaux en noir et blanc

    Pascal Quignard

    Terrasse à Rome
    Gallimard, 2000
    Prix de l'Académie française 2000

    Parution en Folio, juin 2001

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Pascal Quignard, écrivain érudit, s'est fait connaître du public par des ouvrages sur l'antiquité latine et, plus notoirement encore, par des romans qui nous plongent dans des univers musicaux (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde), et que ponctue ironiquement et violemment le tome X des Petits traités, La haine de la musique. Avec Terrasse à Rome, la plume de Quignard explore un autre domaine esthétique, celui de la gravure. Meaume, né à Paris en 1617, ami de Claude Gellée dit le Lorrain, est un artiste passé maître dans la « manière noire » ; ses estampes à l'eau-forte (c'est-à-dire gravées sur une plaque et plongées dans un bain d'acide nitrique) sont sa raison d'exister. Son visage même est marqué à vie par le fatal produit, puisqu'il a été « mordu », vitriolé par un rival en amour. La femme qu'il aimait l'a alors délaissé, et le voilà parti sur les routes d'Europe, observant les paysages et les groupes humains, fixant sur ses plaques magiques l'alchimie des hommes et celle de l'amour comme une évidence, en postures naturelles ou impudiques, avec une nostalgie qu'un jour il abolira.

    Quignard le musicien grave lui-même dans le silence de l'écriture, entre les vides de la page, comme des mesures entre deux soupirs, des tableaux en noir et blanc : « Nous regardions la falaise si blanche et haute qui se perdait dans le ciel blanc. Nous étions juste au-dessous. La falaise lançait sur nous l'immense nuit de son ombre. Au-dessus, là où se découpait la crête, la lune, avant que le soleil fût couché, scintillait. Il y a dans le monde des endroits qui datent de l'origine. Ces espaces sont des instants où le Jadis s'est figé ». Mais cette fixité n'est pas l'immobilisme stérile. Meaume l'aquafortiste, toujours en mouvement, de Bruges à Rome, de Venise à Toulouse, de Bologne à Paris, de nouveau à Rome, est pris sur le vif, dans des instantanés en profondeur ; et les mots, sonores comme les R dont sonne le titre, comme l'eau qui baigne le coeur de son nom, comme les M qui enveloppent amoureusement ce cœur, comme la terre qui forge la « Terrasse à Rome », le placent dans le récit comme les modulations d'une mélodie changeante, solide et fluide à la fois, à l'image de ses yeux qui jusqu'au bout diront le mystère de l'artiste : « Les yeux y brillaient encore comme ceux des nourrissons et des grenouilles. Globes gris très grands mais on ne savait ce qui y transparaissait. Ils vivaient leur vie dans une eau obscure. C'était très intense mais il était impossible de dire si la douleur, ou si la faim, ou si l'angoisse, ou si la colère déchirante habitaient derrière ses yeux. La blessure sur son visage ajoutait à l'incertitude de ses expressions ». Terrasse à Rome est un beau livre, qu'il faut aborder avec un désir identique à celui qui nous prend avant de contempler une gravure de Callot ou d'écouter un morceau de clavecin.

    http://www.gallimard.fr/auteurs/Pascal_Quignard.htm

    http://www.lmda.net/mat/MAT02195.html

  • Roman théâtre

    On dirait qu'on serait
    Alain Gerber

    Fayard, 2000

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    On dirait que le dernier roman d'Alain Gerber serait d'une lecture agréable et vagabonde, plus linéaire que certains de ses romans précédents. Maurice Truchot, apprenti-comédien rêveur poussé sur les planches par une mère passionnément cinéphile, devient un théâtreux médiocre et aboulique ; au fil de tournées provinciales et sans éclat, il se laisse aller à l'illusion-vraie de l'amour partagé avec Valentine, son ex-condisciple, puis rencontre son ancien maître, surnommé « Mon Petit Vieux », un Jouvet de banlieue apparemment aussi médiocre que ses élèves, mais transcendé par la vie-illusion et par sa propre parole.

    En avançant, on dirait que le dernier roman d'Alain Gerber ne serait pas aussi simple qu'il en aurait l'air. Un peu comme Loin de Rueil de Queneau est le roman du cinéma (Maurice Truchot et Jacques l'Aumône ont de jolis traits communs), On dirait qu'on serait est le roman du théâtre (théâtre de la vie, théâtre du monde, théâtre tout court) ; c'est une magistrale illustration de l'expression à double entente « Interpréter le rôle de sa vie », que Valentine rappelle au bon moment. Valentine, maîtresse du jeu et des hommes, et dont la vie d'éternelle comédienne nous laisse comprendre que les trois protagonistes, Maurice, « Jouvet » et elle, jouent leur vie, dans tous les sens du terme, comme nous tous peut-être bien.

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  • Une revue pour la nouvelle

    arton2733.jpgBrèves, l'actualité de la nouvelle
    revue trimestrielle, l'Atelier du Gué

    (par Jean-Pierre Longre)

    Combien de revues littéraires les vingt dernières années ont-elles vu naître pour rapidement disparaître ? Combien de publications sur la nouvelle, genre qui, paradoxalement, se " vend(ait) mal " mais envahi(ssai)t les pages ouvertes aux jeunes auteurs et fai(sai)t l'objet de multiples concours, dans des circuits parallèles à ceux des grandes maisons d'édition ?

    Brèves, en toutes circonstances, maintient son cap obstiné. A l'Atelier du Gué, dans l'Aude, crue ou sécheresse, tempête ou calme plat, on a l'esprit de suite, on traverse coûte que coûte, et c'est tant mieux. Daniel et Martine Delors savent où ils vont. Ils ont su composer avec le temps, avec les modes, avec les obstacles techniques, administratifs et financiers (sûrement), humains (peut-être), sans faire de concessions aux lois du commerce. Et tout en ayant vocation à éditer des livres, ils continuent depuis 60 numéros à publier leur revue, qui mêle en toute harmonie dossiers et entretiens littéraires, auteurs consacrés ou inconnus, textes inédits, notes critiques, recensions et informations.

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