Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jean-pierre longre - Page 4

  • Partout la poésie

    sibran.jpgLe monde intervalle
    Anne Sibran
    Panama, 2008

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Échos de la vie quotidienne, ces chroniques résonnent comme des harmoniques. Ni roman, ni essai, ni autobiographie, mais plutôt journal des sens et de l’essentiel, Le monde intervalle dévoile des drames petits et grands, des sensations (odeurs, sons, regards, qui n’excluent ni le goût ni le toucher), des souvenirs d’enfance et de voyages, présente des scènes de bistrot métamorphosées en spectacle théâtral, propose des évocations de la nature jusque dans les recoins urbains, des frayeurs (celles de la narratrice, celles des autres), des esquisses et des portraits… Partout la poésie affleure, répondant au besoin de saisir les faits, les choses, les êtres avec délicatesse, d’appréhender aussi les secrets mêmes de l’écriture. « Ainsi peu à peu je comprends combien la « périphérie », l’épiphanie des petits événements, nourrit le cœur de l’essentiel ».

     http://www.editionsdupanama.com

  • Indispensable

    ausud4.jpgRevue Au sud de l’Est n° 3,
    Editions Non lieu, hiver 2007

    (par Jean-Pierre Longre)  

    La revue Au Sud de l’Est poursuit son exploration de la culture des Balkans, selon une démarche qui a commencé à faire ses preuves dans les deux premiers numéros. Cette fois, sont passés au crible et dénoncés les « mythes identitaires », sur lesquels certaines communautés s’appuient pour nourrir l’histoire « de tous leurs fantasmes nationalistes », refusant « un dialogue moderne entre gens de bonne volonté » (Adrian Marashi).

    Aux antipodes de cette attitude, quelques pages dressent le portrait de Mireille Robin, traductrice, « passeur de culture », à qui l’on doit de pouvoir lire en français de très nombreux auteurs serbes, croates, bosniaques – car, comme le rappelle Snjezana Kordic, « le serbo-croate est une seule et même langue », pratiquée en Croatie, Serbie, Bosnie et au Monténégro… Un dossier entier est d’ailleurs consacré aux langues et à leurs rapports avec les peuples, prenant en compte les particularités de minorités propres à cette région d’Europe marquée par la pluralité (les Lipovènes de Roumanie, la « langue moldave » – invention stalinienne –, la langue religieuse de Bulgarie, les « poètes aroumains » d’Albanie…). Une autre section rappelle à bon escient que le surréalisme est international, et que le « sud de l’est » en est l’un des creusets les plus bouillonnants : Radovan Ivsic (Croatie), Gellu Naum (Roumanie), Jules Perahim (Roumanie), en particulier, le prouvent dans leurs œuvres.

    Revue documentaire, d’initiation, d’information, de réflexion, d’investigation, Au Sud de l’Est est aussi support de création : textes, dessins, photos… La formule est bonne, la combinaison séduisante. Souhaitons heureuse continuation à une revue qui devient indispensable dans le paysage européen.

    Non lieu, 2 rue de l’Adjudant Réau, 75020 Paris
    editionsnonlieu@yahoo

  • Une somme

    incognito.jpgIncognito

    Petru Dumitriu
    Le Seuil, 2007

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Né en Roumanie en 1924, mort en France en 2002, Petru Dumitriu n’est pas un inconnu… Auteur roumain dissident, il a écrit plusieurs ouvrages en français après son exil, et le Seuil a eu la bonne initiative de rééditer Incognito, roman majeur publié pour la première fois en 1962.
    Traversée des décennies les plus troublées de la Roumanie récente par un personnage qui a tout connu, tout vécu, de la guerre à la dictature, le récit se situe entre culpabilité et espérance, entre oppression et libération. « Il est trop facile de dire que c’est la société et l’histoire et la nature qui sont coupables. Elles le sont aussi, de leur côté. Mais cela laisse ma faute entière ». Et en réponse : « Il y a de l’espoir et de fortes raisons de confiance ». Incognito est une somme ; qui veut saisir l’histoire tourmentée de la Roumanie et, plus largement, les ressorts de l’âme humaine au milieu des tempêtes se doit de le lire.

  • Angoisses

    jnblanc2.jpgComme si rien

    Jean-Noël Blanc, vu par Ann Guillaume

    Les éditions du Chemin de fer, 2007

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Albert Pêcheur, obscur fonctionnaire au Bureau central des vérifications, attend depuis longtemps une promotion qui ne vient pas malgré sa conscience professionnelle. La visite du ministre dans son service pourrait tout changer, mais qu’en sera-t-il ? Pêcheur doit-il signer la pétition syndicale, se mettre sur son trente et un comme ses collègues, la jouer décontracté, voire contestataire anarchisant ? Sa modeste existence, entre le bureau et l’appartement où il vit avec sa mère, va-t-elle être bouleversée ?
    Le récit de Jean-Noël Blanc va au-delà de la satire sociale ou de l’observation ironique ; il s’attache aux questions et aux angoisses d’un homme, et les illustrations troublantes et troublées d’Ann Guillaume contribuent à nous faire passer de l’ordinaire à l’extraordinaire, comme si de rien n’était.

     

    http://www.chemindefer.org/

  • Hurlement de la vie, épuisement du langage

    popescu3.jpgLa Symphonie du loup
    Marius Daniel Popescu

    José Corti, 2007

     

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

     

    Marius Daniel Popescu est né en Roumanie et vit actuellement à Lausanne. Il s’est fait connaître il y a quelques années par ses Arrêts déplacés, recueil de poèmes où la vie quotidienne se décline en miniatures ciselées avec une amoureuse précision. Il rédige et publie en outre avec régularité Le Persil, journal atypique, inimitable, où fleurissent les mots du quotidien. Marius Daniel Popescu est un poète, et l’important roman qu’il vient de faire paraître en est une preuve supplémentaire.

    Car les 146 sections des 399 pages (soyons précis !) de La Symphonie du loup sont autant de poèmes en prose. Juxtaposition de tableaux, d’instantanés, de scènes représentant les petits et grands faits d’une existence, le texte est un puzzle à la Perec, une tentative d’épuisement du langage par la vie elle-même, qui devrait triompher des mots, les effacer purement et simplement, ces mots ressassés, réitérés, s’étalant sans vergogne sur la page, et qui « ne devraient pas exister » (leitmotiv tout aussi ressassant). Car ils sont de vrais pièges, des pièges à loup : « Tu as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre. Même le mot cerisier, tu savais qu’il est à la fois donneur de vie et meurtrier ». Et encore : «Quand je lis des mots inscrits quelque part, dans des livres de toutes sortes, sur des murs, dans les journaux ou sur les affiches publicitaires, je ne m’approche pas de leur sens avec une envie de recevoir du plaisir. Je ne cherche pas le plaisir dans les mots ». Et plus on approche de la fin, plus les séquences deviennent brèves, réduites au minimum verbal, au squelette narratif, et le puzzle devient multiple, livré au hasard comme une partie de cartes.

    En même temps, La Symphonie du loup est un roman au souffle inépuisable, un souffle qui vous transporte entre passé et présent. L’enfant, le jeune homme qui, comme sa famille et ses compagnons, évoluait sous et malgré l’omniprésence de la dictature, est simultanément ce père de famille qui voit agir et fait grandir ses enfants, la « petite » et la « grande », dans son pays d’adoption. « L’école de la vie », qui signifie « tout ce qu’un être humain peut vivre et comprendre et apprendre sur la terre », est ici et là, en un constant va-et-vient entre là et ici. C’est une école qui enseigne tout, y compris la mort : celle du père, qui est au départ de la narration, celle de l’enfant à naître, relatée en des pages hallucinantes d’émotion contenue : «ce monde est fou, nous sommes des fous parmi les fous, je ne veux pas d’un enfant de fou dans un monde de fous ! », dit en pleurant la fiancée qui « souffrait beaucoup à cause de la vie que le parti unique avait instaurée au pays »… Ce « parti unique » est partout, transformant les hommes en « figurants » obligés de répondre « présent ! » alors que pour survivre ils ne peuvent qu’être mentalement ailleurs.

    Le souffle du roman, c’est aussi le style, un style qui prend à la gorge. Le style c’est l’homme, a dit quelqu’un il y a quelques siècles ; mais l’homme est un loup pour l’homme, avait dit un autre un peu auparavant ; résultat de l’équation (qu’aurait donné le héros, féru de mathématiques) : le style, c’est le loup, dont le chant, murmuré ou hurlé, ne peut pas laisser indifférent. Roman à la deuxième personne, parole adressée par le grand-père à son petit-fils, La Symphonie du loup utilise le « tu » général, universel, mais le « je » et le « il » sont là, tout près, en embuscade dans le train du récit : « Tu es resté dans ce compartiment un peu plus d’une heure, presque endormi tu avais pensé à toi à la première personne, tu t’es vu à la deuxième personne, tu t’es regardé et tu t’es écouté à la troisième personne comme quelqu’un qui se regarde dans une glace et s’appelle soi-même, alternativement, par « je », par « tu » et par « il » ».

    Transparente simplicité des faits, absurde complexité de la vie. Le loup dévore les mots, et cependant il les métamorphose en un chant aux insondables harmoniques et aux interminables échos.

     

    http://www.sitartmag.com/popescu.htm

     

    http://www.jose-corti.fr/

     

    http://www1.rsr.ch/espace2/avent/index25.htm

     

    du même auteur
    Arrêts déplacés - Antipodes, Lausanne, 2005

  • « Mettre des mots sur le vertige »

    ywellens3.jpgD’outre-Belgique
    Yves Wellens
    Le Grand Miroir (Groupe Luc Pire), Bruxelles, 2007
    Parution Belgique : 30/08/2007
    Parution France : 11/10/2007

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    À pas mesurés, Yves Wellens traverse les zones frontalières de l’actualité immédiate, les banlieues des cités humaines pleines de mystères et d’évidences.
    Dans son dernier ouvrage, on reconnaît le style, la manière et parfois la matière de ses trois premiers livres : Le cas de figure (Didier Devillez, 1995), Contes des jours d’imagination (Didier Devillez, 1996) et Incisions locales (Luce Wilquin, 2002) : récits plus ou moins brefs, plus ou moins autonomes, unité thématique de chaque volume, ton volontairement impersonnel et détaché permettant d’aller le plus loin possible dans l’exploration des situations, des faits, des esprits. Il y a bien une « écriture » propre à Yves Wellens, une écriture dont la musique, à la fois discrète et implacable, résonne longtemps dans la tête du lecteur.

    Lire la suite

  • Au sud de l’Est n° 2

    ausud3.jpgAu sud de l’Est n° 2
    Revue biannuelle
    éditions Non lieu, 2007

     

    (par Jean-Pierre Longre) 

     


    « Donner à voir l’au-delà des frontières », telle est la généreuse perspective de cette revue consacrée aux cultures des Balkans. De cette région d’Europe si diverse, de ces « espaces de liberté » si ouverts nous parviennent « l’humour, l’insolite, le sens de l’absurde et une certaine façon d’être en phase avec le monde », selon les mots d’Anne Madelain, rédactrice en chef. Il nous reste à accueillir et à faire nôtres ces formes culturelles, ce à quoi contribue efficacement Au sud de l’Est dans ses différentes rubriques.

     

    Lire la suite

  • L’étoile, la mer, la terre, les hommes

    nejma3.jpgRevue Nejma
    Tanger, 2007
     

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     


    Carrefour entre les continents, entre les mers, entre les pays, entre les langues, Tanger est sans doute la ville la plus apte à donner le jour à une revue littéraire à vocation pluraliste telle que Nejma, « bonne étoile » née au bord du détroit de Gibraltar.

     

    Il y a d’abord la pluralité des genres et des formes : poésie, prose narrative, prose poétique, et aussi dessins, aquarelles, photographies. De la création, rien que de la création ! Aucun discours superflu, tout est laissé à la libre disposition du lecteur, de sa réflexion, de son imagination.

    Lire la suite

  • « Apollinaire, mes enfants, Apollinaire n’est pas mort »

    apollinaire3.jpgApollinaire, revue d’études apollinariennes, n° 1
    éditions Calliopées, 2007

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Blaise Cendrars, racontant l’enterrement d’Apollinaire, proclamait en ces termes l’immortalité du « flâneur des deux rives » – et c’est cette immortalité (artistique, s’entend) que se propose d’entretenir la toute nouvelle revue qui, en une élogieuse sobriété, a pour titre le simple nom du poète.
    Tout ici fournit matière à lecture et relecture. Placé à juste titre sous l’égide et le parrainage de Michel Décaudin, décédé en mars 2004, ce premier numéro, élaboré par Jean Burgos, Pierre Caizergues, Claude Debon, Daniel Delbreil et Etienne-Alain Hubert, est composé de cinq rubriques : un dossier biographique à suivre, la « saga des Kostrowitzky » que Michel Décaudin laissa avant de disparaître et dont les numéros suivants poursuivront la passionnante narration ; des études d’Etienne-Alain Hubert et Claude Debon sur des inédits prouvant bien qu’« Apollinaire n’a pas dit son dernier mot », comme l’affirme Jean Burgos dans son éditorial ; des « perspectives » précises sur la bibliothèque de Guillaume Apollinaire (Pierre Caizergues») et sur « l’état actuel de la critique universitaire » (Daniel Delbreil) ; enfin, des comptes rendus d’ouvrages et des informations diverses.

    Lire la suite

  • Les anges dans nos campagnes : une bonne nouvelle ?

    cri3.jpgUn cri

    Pierre Autin-Grenier
    illustrations de Laurent Dierick
    Cadex Editions, 2006

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Faite en principe pour une lecture d’un instant, une vraie et bonne nouvelle se lit paradoxalement avec la lenteur savoureuse de la dégustation. Cette édition illustrée par Laurent Dierick, particulièrement soignée, met justement en valeur les qualités du texte.

    Un cri est un récit bref qui prend son temps. Le cri en question est là dès le début, mais ce n’est qu’à la dernière ligne, au dernier mot que son mystère s’élucide, et encore… Le narrateur (un « nous » anonyme qui sollicite profondément le lecteur) a bien le dernier mot, mais ce dernier mot laisse à ce lecteur l’entière responsabilité de sa lecture. Entre temps, on fait la connaissance de Baptiste, paysan rude à la tâche, taciturne et bourru, qui mène la quête nocturne sur fond de ténébreuse terreur.

    Chaque terme est à sa place, chaque phrase s’emboîte parfaitement dans une narration qui penche carrément vers la poésie : on entend le cri, on voit la lune et les étoiles, on devine les ombres des arbres, on perçoit même la sonorité des pas du « curieux cortège dans les profondeurs de quelque forêt fatale ».

    De quoi rappeler que si la notoriété de Pierre Autin-Grenier repose sur ses récits, la valeur de ceux-ci repose sur la densité poétique de leur prose, sur ce que Dominique Fabre, dans la préface du présent opuscule, appelle la « langue riche et goûteuse » de cet écrivain « honnête homme et anarchiste », « inconsolable » et « comique », qui adopte volontiers et sans en avoir l’air une « posture de moraliste ». En somme, un écrivain marginal qui met la marge au cœur de nos préoccupations en nous menant quérir un cri poussé dans le lointain, au-delà des limites.

    http://www.cadex-editions.net

  • Gentleman saxophoniste

    gerber9.jpgPaul Desmond et le côté féminin du monde

    Alain Gerber
    Fayard, 2006

                                

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Ce qu’il y a de bien avec Alain Gerber, c’est que son érudition jazzistique est hautement compatible avec sa verve littéraire. Les romans dernièrement publiés (Louie en 2002, Chet en 2003, Charlie et Lady Day en 2005), au même titre que les nombreux livres qui les précèdent, le prouvent suffisamment. Alain Gerber est, par-dessus tout, un écrivain.

    Paul Desmond et le côté féminin du monde est qualifié de « récit », non de roman. Certes, le côté documentaire tient une place non négligeable dans ces 350 pages : Paul Breitenfeld – de son vrai nom – fut avant tout « le saxophoniste désincarné du quartette de Dave Brubeck », qui a joué un rôle prépondérant dans le « Brubeck Time », qui a côtoyé directement ou indirectement les grands (et les moins grands) de son époque, les Miles Davis, Connie Kay, Jim Hall, Chet Baker, Charles Mingus… ; qui a inventé avec le succès que l’on sait le fameux Take Five… Et l’auteur, en éminent connaisseur, ne manque pas, à l’occasion, de rappeler tel ou tel détail oublié de l’histoire musicale, d’émettre telle ou telle considération sur le jazz, cet art collectif qui a « toujours été une entreprise de pillage mutuel et réciproque », et à propos duquel Paul Desmond paraissait manquer d’assurance : sa « sonorité extravagante » lui semblait truquée, instable, jamais acquise.

    Lire la suite

  • Tous coupables !

    Matéi Visniec

    Le spectateur condamné à mort
    traduit du roumain par Claire Jéquier et Matéi Visniec
    Préface de Gilles Losseroy
    L’espace d’un instant, 2006

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    « Vous avez compris le message de la pièce ? », demande l’un des personnages. « Bien sûr, répond son interlocuteur. Mais vous voyez… Il y a plusieurs niveaux de compréhension. Chaque niveau a son rythme… sa nuance… petit à petit… ».

    Alors ? Selon un premier niveau, on a affaire à une pièce où l’absurde sert la satire : un tribunal (juge, défenseur, procureur, greffier), une brochette de neuf témoins successifs, un accusé muet qui va être condamné à mort pour on ne sait quoi : parce qu’il se tait, parce qu’il est là, parce qu’il est ce qu’il est – ou n’est pas ce qu’il n’est pas, ou est susceptible d’être ce qu’il pourrait être – , parce qu’il ne se dit pas lui-même coupable… On reconnaît là, bien sûr, la substance des procès staliniens, de tous les procès intentés par les régimes totalitaires et au cours desquels juges, greffiers, défenseurs même Si l’on pousse plus avant l’exploration, on s’aperçoit vite que la mascarade concerne tout le monde – le tribunal, les témoins, les spectateurs, la foule extérieure, le genre humain dans son ensemble – tout ce qui existe, et qui finalement se voit condamné à la négation absolue, éternelle. Seul un « clochard aveugle », personnage récurrent des pièces de Visniec, pourra faire un ultime constat : « Vraiment rien ni personne… Je suis pour de vrai seul au monde… ».

    Le monde est un théâtre, c’est bien connu. Parodie de justice, Le spectateur condamné à mort est une parodie de pièce, une parodie du monde. Tout s’y confond, acteurs, auteur, metteur en scène, spectateurs, juges, accusés, accusateur, défenseur et témoins. Le monde entier est un vaste tribunal où chacun tente d’effacer la présence de l’autre, et par là même d’effacer sa propre présence ; la représentation théâtrale, opération cathartique absolue, est une gageure : représenter des êtres qui font tout pour se purger non seulement du mal contenu en eux, mais aussi de leur propre existence.

    Ecrite en roumain en 1984 (période fort critique pour les écrivains du pays), créée en sa langue d’origine en 1992 à Iasi (Jassy), la pièce fut représentée pour la première fois en France en 1998 (Festival off d’Avignon). Comme les autres pièces de Matéi Visniec, elle mériterait de nombreuses autres représentations : du vrai théâtre d’aujourd’hui – et de tout temps.

    http://www.sildav.org

    http://www.theatre-contemporain.net

  • Placere et docere

    larevuelitt3.jpgLa revue Littéraire
    n° 28, automne 2006
    Ed. Léo Scheer

     

     (par Jean-Pierre Longre)

     

     

    La revue Littéraire, après 27 livraisons mensuelles, change de périodicité : elle devient trimestrielle, ce qui pourrait décevoir ; mais dans sa nouvelle formule, elle offre bien pour trois mois de lecture, en particulier grâce à l’introduction d’un« dossier » sur un écrivain. Pour ce numéro d’automne, c’est d’Hélène Bessette qu’il s’agit : écrivaine trop méconnue – malgré les éloges et le soutien de Raymond Queneau et de Marguerite Duras notamment – , elle est l’auteur de « l’une des œuvres les plus originales, acides, déstabilisantes de ce temps, ce qui met toujours vraiment un peu de temps à être, sinon accepté, du moins simplement vu et connu », selon Laure Limongi. D’autres voix se joignent à ce bel hommage : celles de Mathieu Bénézet, Julien Doussinault, Céline Minard, Frédéric Léal et Nathalie Quintane.

    Lire la suite

  • La vie, le temps, les personnages et leurs auteurs

    visniec1.jpgMatéi Visniec

    Richard III n’aura pas lieu
    La machine Tchekhov
    La femme-cible et ses dix amants
    Lansman, 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    La collection « La preuve par trois » des éditions Lansman s’enrichit de trois volumes de Matéi Visniec, dramaturge franco-roumain qu’il n’est plus besoin de présenter, ni en France ni en Roumanie (ni ailleurs, puisque ses pièces sont jouées dans de nombreux autres pays). Une trilogie ? En quelque sorte, mais une trilogie dont l’unité tient essentiellement au système référentiel : trois visites rendues, dans un esprit chaque fois différent, à des auteurs ou à des traditions du théâtre.

    Richard III n’aura pas lieu met en scène la mise en scène, ou la tentative de mise en scène sous un régime totalitaire : Meyerhold, voulant monter la célèbre pièce de Shakespeare, se heurte à une censure de plus en plus cauchemardesque et de plus en plus absurde, incarnée par des Commissions de toutes sortes, qui vont jusqu’à inclure parents, femme et enfant (un monstrueux « camarade bébé »). Tout est remis en cause, même le choix de la pièce, même les silences qui rythment le texte, par la voix même de l’autocensure : « Moi, Vsevolod Meyerhold, communiste de la première heure, j’ai fait preuve d’insolence citoyenne rien que par le choix de cette pièce mise en silence ». Pas de silence, donc pas de jeu possible, pas de pièce : le vide. La remise en cause est celle du théâtre même.

    La machine Tchekhov, nettement moins satirique, est, disons, moins directement tragique, même si la mort est au rendez-vous. Mais l’agonie de l’écrivain permet de rassembler autour de lui les personnages de quelques grandes pièces, La cerisaie, Les trois sœurs, Ivanov, Oncle Vania. Voilà l’occasion de méditer sur la destinée, sur la maladie, et aussi sur l’écriture, «dans le sens profond du mot » : « L’écrivain qui veut transmettre à tout prix un message défigure son œuvre. Montrez la vie sans essayer de rien prouver. C’est l’écrivain qui doit être au service du personnage et non le personnage au service de l’écrivain ». Et les questions se posent : les personnages vieillissent-ils ou restent-ils toujours jeunes ? Meurent-ils ou demeurent-ils en vie? Se parlent-ils vraiment, ou leurs voix se superposent-elles sans se fondre ? Dans des « Notes de l’auteur », Matéi Visniec tente de s’expliquer : « Tous les personnages de Tchekhov font partie, d’ailleurs, de la même famille de gens en détresse, ils tournent ensemble sur les chevaux de bois du même carrousel des destins brisés ».

    Des destins brisés, il semble bien qu’il y en ait aussi, à foison, dans La femme-cible et ses dix amants. Une fête foraine s’installant sur une place publique, une « Maison des Horreurs », un « inspecteur chargé de la sécurité des installations foraines », une « femme qui a un couteau enfoncé dans l’œil gauche », un « Animal qui ressemble parfaitement à l’homme », et – abrégeons – un flot de personnages soumis à la menace d’une gomme géante, à leur propre délire, disparaissant, réapparaissant, se posant la question – et la posant au lecteur/spectateur : « Vous êtes plutôt chaussure ou plutôt parapluie ? » ; question qui, sous des dehors déconcertants, pose celle de la mémoire et de la vision du monde. Au milieu du désordre grandguignolesque, un « conteur » vient périodiquement tenter de faire le point, de donner des nouvelles des disparus, de nous faire retrouver l’ordre des choses et du temps.

    Le théâtre de Matéi Visniec joue avec la tradition, en s’appuyant, ici, sur Shakespeare, Tchekhov, le Grand Guignol (ou le théâtre surréaliste d’un Roger Vitrac, par exemple) ; il joue au sens plein du terme, dans un esprit ludique certes, mais aussi théâtralement, littérairement, le plus sérieusement du monde. Et dans cet hommage distancié, dans cette perpétuation incessante de la dramaturgie, se crée un théâtre nouveau, polyphonique, résolument moderne.

    http://www.lansman.org/

    http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/bio-auteur.php?id=713

  • Déambulations narratives et oniriques

    tsepeneag4.jpgLa Belle Roumaine

    Dumitru Tsepeneag
    traduit du roumain par Alain Paruit
    P.O.L., 2006

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    À lire les premières pages, on aura tendance à se placer dans un décor typiquement parisien aux allures réalistes (le bistrot et ses habitués, le métro et ses faits divers, le Bois de Boulogne…). Plus loin, mais dans une vue rétrospective, on revivra les péripéties historiques de la chute du mur de Berlin et de l’agonie des régimes communistes. A vrai dire, au fil des pages, on sent bien qu’il ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes rassurants et les scènes déjà connues et déchiffrées, qu’il ne s’agit même pas de suivre le déroulement narratif d’une histoire solidement racontée.

    Lire la suite

  • Le foisonnement francophone

    riveneuve2.jpgRiveneuve Continents n°3
    Revue des littératures de langue française
    L’écrivain dans ses langues
    automne 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Un sous-titre peut en dire plus qu’il n’en a l’air. Dans celui de Riveneuve, « Revue des littératures de langue française », tout est pesé : le pluriel de littératures, le singulier de langue, mais un singulier indéfini, comme pour signifier que la francophonie (qui ne concerne évidemment pas que les littératures) n’est pas circonscrite une fois pour toutes, puisqu’elle est marquée par la diversité des cinq continents. « Francopolyphonie », dit l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin : toutes les voix, tous les registres peuvent s’approprier la langue française ; c’est ainsi que Bernard Mouralis peut écrire que le français, comme toute langue, « ne peut exister qu’à travers les énoncés particuliers produits dans cette langue ».

    Lire la suite

  • Art culinaire, art poétique

    arton2846.jpgLe presque rien nourrissant
    Dan Arsenie

    Françoise Truffaut éditions

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    En guise de mise en bouche, Mihaï Sora mesure dans sa préface la portée du livre : « Manger et boire, voir et concevoir, penser et parler, ce sont là autant de voies d’accès à ce qu’il y a de plus sacré au tréfonds de nous, et qui est le fait même que l’on est (à condition que ce soit pour de bon…) ». L’enjeu profondément humain des textes de Dan Arsenie est lié non seulement au sujet, la nourriture, mais aussi à la manière dont il est traité : des textes d’une à quelques pages, où le poétique le dispute au philosophique, au pratique, au narratif, à l’existentiel…

    Lire la suite

  • Un guide pour le présent, des pistes pour l’avenir

    viartvercier3.jpgLa littérature française au présent.
    Héritage, modernité, mutations

    de Dominique Viart, Bruno Vercier
    Bordas, 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Comment éviter de se perdre dans le maquis (ou la jungle) de la littérature d’aujourd’hui ? Chaque « rentrée littéraire », selon un phénomène médiatique qui ne permet pas de faire le tri – sinon commercial – dans les centaines de parutions annuelles, y va de sa contribution à l’inflation générale. Un ouvrage comme celui que viennent de publier Dominique Viart et Bruno Vercier, deux spécialistes de la littérature française contemporaine, avec la collaboration de Franck Evrard pour ce qui concerne le théâtre, est d’une utilité incontestable.

    Brossant un tableau détaillé qui couvre les vingt-cinq dernières années, il n’est ni un manuel – bien qu’il en ait la clarté – ni un essai – bien qu’il en ait la cohérence, mais tout cela à la fois.

    Lire la suite

  • Des volatiles très humains

    danlungu1.jpgLe paradis des poules
    de Dan Lungu

    traduit du roumain par Laure Hinkel
    éditions Jacqueline Chambon, 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Dan Lungu fait partie des écrivains invités en France dans le cadre des Belles Étrangères 2005, ce qui, à bon escient, donne à son premier roman traduit en français la notoriété qu’il mérite. L’auteur, qui enseigne la sociologie à l’Université de Iasi, prête non seulement un regard attentif et scrutateur, mais aussi une plume animée par la verve et la poésie, au microcosme de la rue des Acacias, lointaine et proche, dont on peut se dire qu’elle est représentative d’un monde à plus grande échelle, roumain, populaire, humain tout bonnement.

    Lire la suite

  • Un enfant gâté à Kansas City

    gerber6.jpgCharlie

    Alain Gerber
    Fayard, 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    Il y a eu Louie (Armstrong), il y a eu Chet (Baker), il y a maintenant Charlie (Parker, dit aussi Bird). Le feuilleton jazzy se poursuit, roman sonore et continu, illustration ô combien littéraire des émissions que l’auteur a assurées pour France-Musiques, témoignage (s’il en fallait) d’une écriture polyphonique, dont la musique n’est pas seulement le thème central, mais aussi la grille formelle, le principe même d’élaboration.

    Paradoxalement, et à la différence de ce qui se passe dans les deux romans précédents, Charlie Parker (1920-1955), le saxophoniste de génie, n’est pas la seule figure importante du livre ; et d’ailleurs son génie n’y figure pas du tout. Certes, Alain Gerber le montre, enfant adulé par sa mère, capricieux et tyrannique, brutal et exigeant, débutant laborieux et plein d’illusions, en quête de modèles et d’idoles, comptant sur une reconnaissance trop immédiate et une gloire trop facile. Disons qu’il le montre en pointillés, et en abrégé, puisqu’il l’abandonne à sa destinée notoire à l’âge de 18 ans, s’éloignant de Kansas City après avoir acquis la maîtrise de son instrument sous la férule de grands maîtres (dont Lester Young), après avoir « assimilé toutes les connaissances » et jeté sa gourme.

    Lire la suite