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blandine longre - Page 7

  • Fiction explosive

    christophepaviot3.jpgMissiles. Et souvenirs cardiaques
    Christophe Paviot

    Le Serpent à Plumes, 2002

     

    (par B. Longre)

     

    Christophe Paviot a ajusté son tir à la perfection et en 18 nouvelles, il dynamite tabous et préjugés ; des récits qui flirtent avec un gore décapant, de petites plongées dans un univers inquiétant et paradoxalement très familier et qui oscillent entre horreur et burlesque. Chacune de ces nouvelles nous réserve une surprise explosive, à tendance macabre : dans Nouvelle cargaison, le narrateur est le seul rescapé d'une effroyable tempête qui s'est abattue sur une plate-forme pétrolière ; on le croit sauvé, mais le dénouement se fait glaçant... dans Aïwa 280, où l'atmosphère est pesante, c'est au tour d'un surfeur de livrer d'inquiétants souvenirs ; Jenny et Sarah raconte l'histoire malsaine mais cocasse d'une étonnante prise d'otages, et la nouvelle 15, dont le titre ne nous est donné qu'à la fin, est une brillante démonstration de "science sans conscience", où la déflagration finale marque l'anéantissement de l'espèce humaine, ou presque...

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  • Un classique

    nadja1.gifChien bleu
    Nadja
    L'Ecole des loisirs , 2002 - Petite bibliothèque

    (par B. Longre)

    Chien bleu est un ouvrage dont les illustrations, de véritables peintures à la gouache, sont les premiers éléments qui accrochent le regard ; le travail sur les visages, souvent mélancoliques et très expressifs, est en harmonie avec l'histoire elle-même : celle de la petite Charlotte, qui reçoit chaque soir la visite d'un chien bleu ; il vient de nulle part, et pourtant, l'on ne remet pas en question son existence, comme la petite fille, qui accepte spontanément ce nouveau compagnon. Mais sa mère, que cette nouveauté inquiète, refuse de garder ce chien à la maison.
    Chien bleu est pourtant un chien qui, si l'on oublie sa couleur, a tout du chien ordinaire ; il en possède du moins les qualités légendaires : fidèle, affectueux, doux et courageux, capable de protéger la fillette lorsque l'esprit des bois (encore une créature dont on admettra qu'elle existe vraiment, elle aussi), transformé en panthère noire, cherche un bon repas.
    L'atmosphère évolue de page en page et l'on doit ce sentiment à une étude approfondie des couleurs et de la chaleur des tons, qui sont susceptibles de transmettre diverses émotions au lecteur (peur, anxiété, joie, chagrin...). Aujourd'hui réédité dans un petit format, ce conte surnaturel et tendre, qui narre une amitié à la fois banale et étrange, attise l’imagination.

    http://www.ecoledesloisirs.fr

  • Pinochien...

    chiensaucisse1.gifChien-Saucisse
    Gaëtan Dorémus

    Le Rouergue, 2001

    (par B. Longre)

    Le chien de René a tout pour être heureux : un gentil maître, une existence passée à jouer et à dormir et... des saucisses à profusion, puisque René est charcutier. Mais ce que René ne sait pas, c'est que son chien est un voleur, qu'il grappille des saucisses dès qu'il a le dos tourné, et qu'il est aussi un sacré menteur. Une situation qui ne peut plus durer, car peu à peu, le chien voit son corps s'allonger, grandir et s'étirer... est-ce la faute aux mensonges ou aux saucisses? Sûrement un peu des deux, et plus son chien grandit, plus René le soupçonne : le chien-saucisse est né ! Finira-t-il en rondelles, en chair à saucisse, ou l'auteur nous réserve-t-il d'autres surprises ?
    Ce petit ouvrage mi-absurde, mi-réaliste est un régal de drôlerie ; l'aventure de ce "pinochien" permet d'aborder des thèmes cruciaux (le vol et le mensonge) sans que la morale ou la réprimande ne s'en mêlent directement : René semble plutôt soulagé lorsque son chien avoue ses crimes et l'animal parviendra à trouver tout seul une façon de se faire pardonner ; un exemple d'éducation en douceur, des illustrations malicieuses, des textes fourmillant de jeux de mots, entre album et BD.

    http://www.lerouergue.com/

  • Equipée sauvage

    cohn1.gifAnarchie au Royaume-Uni
    Mon équipée sauvage dans l'autre Angleterre
    de Nick Cohn

    traduit de l'Anglais par Elisabeth Peellaert
    Editions de l'Olivier, 2000
    (Titre original : Yes, We Have No, 1999)

     

    (par B. Longre)

     

    Le périple de Nick Cohn, revenu sur les lieux de sa jeunesse, est loin d'être banal : il raconte comment, durant des mois, il a sillonné les routes d'une Grande-Bretagne sur le déclin, "un pays en proie au trouble, violent et dépossédé, par endroits au bord de l'anarchie." L'auteur lève le voile sur un pays bouillonnant, "en permanence sur le feu", qui se compose d'exclus de tous bords, des marginaux qui forment une véritable république, anarchique, chaotique, celle des films de Ken Loach et Mike Leigh.

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  • De la perte

    zoevaldes1.gifIlam perdu
    Zoé Valdes
    traduit de l'espagnol (Cuba) par C. Val Julian
    Mercure de France, 2001

    (Par B. Longre)

    Une femme erre dans Paris, puis se raccroche au banc d'un square parisien, et malgré le froid, la faim et les humiliations, ce lieu devient un asile beaucoup plus accueillant que la France elle-même et ses préfectures... Amnésique, elle a tout oublié ou presque : quelques visions surgissent par à-coups, des corps massacrés, des scènes de guerre, des maisons calcinées, et un nom, Ilam, qu'elle se répète et tente d'interpréter, s’efforçant de se remémorer le visage et la personne à qui il appartenait. Peu à peu, les souvenirs font surface, éparpillés dans son esprit et mêlés à ses rêves : une île qui pourrait être paradisiaque si elle n'était aussi dangereuse, des voyages, la guerre... Ilam, lui, est perdu, dans l'esprit divaguant de la narratrice, mais aussi entre Cuba et Paris.

    Zoé Valdés parcourt un chemin sinueux et abrupt, entre onirisme poétique et glaçante réalité ; les blessures d'une femme perdue (elle aussi), "une rescapée, une survivante", sont explorées, fouillées, puis livrées à un lecteur impuissant face à la quête improbable de la narratrice, bousculée par l'histoire ; des thèmes qui rappelle le subtil roman de Marina Warner, The Leto Bundle. L'auteur dédie en effet ce court roman à Yoandra Villavicencio "Cubaine renvoyée dans son pays par la France en l'an 2000, puis décédée à La Havane dans des conditions obscures". Un hommage qui résonne comme une accusation, et qui est lancé à tous les réfugiés politiques. L'espoir refait néanmoins surface dans un dénouement ambigu, imaginé ou vécu, mais profondément humain.

  • Sage parmi les fous

    spielberger1.gifOn part
    Christophe Spielberger
    Éditions 00h00, 2001

    (par B. Longre) 

    Loin du nombrilisme lassant de certains romans français pseudo-autobiographiques, le récit de Christophe Spielberger s'inscrit dans une démarche innovante qui bouscule les tabous, le langage et le genre romanesque. L'histoire de Mathieu, réparateur de photocopieuses et collectionneur de jeux de Monopoly, de Bénédicte, conductrice de métro et passionnée de cinéma britannique et (ne l'oublions pas), d'Armand, ami-amant-ennemi-psychiatre, repose en surface sur une intrigue plutôt limpide : Mathieu et Bénédicte s'aiment depuis la fac et malgré les coups du sort (la disparition d'un "chipou" et un "O de vair" qui refuse d'être fécondé), ils continuent à s'aimer. En cette veille de départ annuel en vacances, le candide bonheur de Mathieu est touchant mais Bénédicte a du mal à trouver la paix entre l'adoration d'un homme qu'elle aime et ce qu'elle dissimule. Le matin suivant, quand Mathieu découvre la froideur du corps de sa femme, le "on part" se mue en un "on reste" ou plutôt un "on part autrement"...

    La suite ne saurait être racontée car trop en dire briserait le charme de ce roman qui ne cesse d'osciller entre comédie légère et horreur extrême. Cette légèreté apparente doit beaucoup à la façon dont l'auteur revisite la langue française et se joue des règles : néologismes, anacoluthes, jeux de mots et métaphores se succèdent sans jamais alourdir le récit (rien à voir avec l'exercice de style) et permettent de glisser naturellement d'une pensée à l'autre ; la majorité des trouvailles sont heureuses et allègent un récit qui, sans elles, confinerait au tragique. Ainsi, on aborde chaque chapitre avec bonheur, et on se laisse peu à peu emporter dans les méandres psychologiques de Mathieu, sage parmi les fous.

    Ce roman est aussi l'occasion pour l'auteur de vilipender la psychiatrie (ou la façon dont certains la pratiquent), les media ou le conformisme moral et c'est par la satire ou la comédie qu'il y parvient : on s'amusera beaucoup du portrait d'Armand le "psycul " qui "cultive le lapsus comme un jardin public", de sa nouvelle conquête qui "aime lapsucer" ou encore de Mathieu le faux naïf qui pourtant, "relit Ulysse pour la huitième fois. Il trouve que c'est pas mal fou-tu"... Même la mort est affrontée dans toute son horreur, sans qu'aucune description ne puisse être taxée de voyeuriste (l'auteur, dans une de ses rares incursions, admet que "la censure existe...") ou n'atteigne l'insupportable, la poétique et les images décalées prenant le relais. Un roman douloureusement drôle qui se lit et se relit, comme on joue et rejoue au Monopoly.

    http://spielberger.free.fr

  • Conte cruel

    chantdesgenies.jpgLe Chant des génies
    Nacer Khémir

    illustrations de Emre Orhun
    Actes Sud Junior, 2001

    (par B. Longre)

    Un pauvre paysan sans terre, qui a "reçu de son père la pauvreté en héritage" rêve d'offrir à son fils unique une existence moins misérable que la sienne. Afin de s'enrichir, il franchit une frontière taboue, s'aventurant sur une terre broussailleuse qui appartient aux génies : il se l'approprie mais au lieu de le transformer en sauterelle ou en grenouille, les génies l'aident à défricher le champ, à le labourer et à le semer, le nombre de génies augmentant chaque jour davantage. Le paysan, assuré alors d'une excellente récolte, oublie de rester sur ses gardes en dépit des avertissements plein de bon sens de sa femme… c'est ainsi que la générosité trompeuse des génies se retourne brutalement contre lui et sa famille.

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  • Le monde en négatif

    canxue1.gifLa rue de la boue jaune
    Can Xue

    traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet
    Introduction de Françoise Naour
    Bleu de Chine, 2001

     

    (par Blandine Longre)

     

    Can Xue, considérée comme "la plus moderniste des écrivains chinoises contemporaines" a écrit La rue de la boue jaune en 1983 : un ouvrage atypique et extrême, qu'on aurait du mal à qualifier de roman, quoiqu'il en possède certaines caractéristiques. Publié en Chine en 1987, cette allégorie sauvage et semi-fantastique d'une Chine en pleine mutation capitaliste est terrifiante : la rue de la boue jaune est une rue introuvable, souvent invisible, peuplée d'environ six cents êtres qui composent un grouillant microcosme grotesque et mesquin. La plupart des habitants de cette rue maudite sont accablés de fatigue, affectés de tous les vices ou de tous les maux possibles, qui s'accumulent au fur et à mesure que l'on avance dans les descriptions : maladies de peau, intestinales et surtout, folie dévastatrice.

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  • Enquête identitaire

    chung1.gifKimchi
    Ook Chung
    Le serpent à plumes, 2001

    (par B. Longre)

    On sait comment, à travers leurs écrits, de nombreux écrivains de l'entre-deux (entre deux civilisations, pays, langages...) exorcisent l'apparent fardeau de la double-identité, l'idée d'appartenir à deux cultures sans jamais pouvoir véritablement s'approprier pleinement l'une ou l'autre : Hanif Kureishi ou Kazuo Ishiguro en sont de parfaits exemples en littérature anglophone. Ook Chung est néanmoins un auteur encore différent, pur produit du déracinement multiple, généré par une situation originelle plus complexe : né au Japon de parents coréens qui s'exilent ensuite à Montréal, cet écrivain francophone mais polyglotte vit aujourd'hui au Japon, un pays (re)découvert sur le tard. Ses Nouvelles orientales et désorientées attestaient, ne serait-ce que par le titre même de l'ouvrage, de son désir d'être reconnu comme une anomalie littéraire, un déraciné notoire et dysfonctionnel.

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  • Fantômes du passé

    changraelee1.gifLes sombres feux du passé
    Chang-Rae Lee

    Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans
    Editions de l'Olivier, 2001

    Seuil, Points, 2002

     

    (par B. Longre)

     

    Le docteur Hata vit une retraite paisible et ordonnée dans la petite ville de Bedley Run, dans l'état de New-York. Rien dans son existence routinière ou dans son allure de citoyen respectable ne semble trahir "les sombres feux" d'un passé tragique. Et pourtant, tandis qu'il se remémore comment il a perdu de vue sa fille unique Sunny, une jeune coréenne adoptée à l'âge de six ans, une adolescente difficile et distante, d'autres souvenirs font surface, nourris par la vision d'un visage apeuré : celui d'une autre jeune coréenne rencontrée des années auparavant, alors qu'en tant qu'officier médical dans l'armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale, il était cantonné dans un sinistre campement en Birmanie. Un camp oublié de tous, même de l'ennemi, peuplé de soldats crasseux et désoeuvrés, qui attendaient avec impatience quelques volontaires bien particulières : des "femmes de réconfort", chargées de soulager les troupes de l'empereur, participant à leur façon à l'effort de guerre. Le jeune officier Hata ne sait que penser du sort qui est réservé à ces jeunes filles et observe certains de ses camarades se comporter de façon étrange ; et il est bien loin de se douter qu'une des filles lui demandera bientôt de l'aide...

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  • Dix-huit journées à oublier

    rupertthomson1.gifThe Book of Revelation
    de Rupert Thomson -
    Bloomsbury, 2000

    Rupture - Stock, 2001
    traduit de l'anglais par Bernard Turle

     

    (par B. Longre)

     

    La ville d'Amsterdam ne cesse d'inspirer nombre de brillants auteurs, de Ian McEwan (Amsterdam) à John Irving (Une veuve de Papier), jusqu'à Rupert Thomson qui signe là son sixième roman. The Book of Revelation narre avec précision l'épopée identitaire et urbaine d'un homme dont on ne connaîtra jamais le nom. Mais ce que le narrateur révèle de lui-même est de loin plus essentiel qu'un simple prénom : cet homme, jeune danseur anglais, chorégraphe déjà talentueux, vit à Amsterdam depuis quelques années. Tout bascule le jour où il croise trois femmes en noir qui l'enlèvent puis le retiennent prisonnier, enchaîné, dix-huit jours durant, dans une pièce nue ; homme-objet à la merci de l'humeur imprévisible de ses tortionnaires masquées, il subit les pires humiliations psychologiques et sexuelles alors que, dans le même temps, elles lui prodiguent un dévouement méticuleux et vouent pour son art et son corps de danseur une adoration perverse. Dès lors, ces dix-huit journées formeront un trou béant dans l'histoire de sa vie (une absence que sa compagne considère comme un abandon), une frontière qui séparera irrémédiablement passé et présent.

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  • Parasites

    filth.jpgUne ordure
    Irvine Welsh
    Traduit de l'anglais par Alain Defossé
    Editions de L'Olivier, 2000 - (Filth, 1998 J. Cape)

    parution en poche - Points Seuil, octobre 2007

     

    (par B. Longre)

     

    Le dernier roman d'Irvine Welsh est inclassable : réaliste et grotesque, social et humaniste parfois, parodique et ironique souvent. Le lecteur peut se perdre dans ce labyrinthe psychologique combiné à des réitérations scatologiques et sexuelles, et Filth n'est pas sans rappeler Marabou Stork Nightmares.
    Notre "héros" / narrateur, Bruce Robertson, haïssable, représente tout ce que l'auteur rejette (on l'espère), incarnant l'antithèse de l'image traditionnelle du policier : corrompu, raciste, homophobe, misogyne, grossier, cocaïnomane... et on en passe ; il s'amuse à humilier ses collègues et ses conquêtes, à leur jouer des tours éprouvants et tandis qu'il a du mal à contrôler sa libido ultra développée, sa débauche est sans limites. Le terme "filth" le décrit parfaitement, mais afin de le rendre plus abject encore à nos yeux, Welsh lui inflige toutes sortes de maux peu ragoûtants (hémorroïdes, éruption d'eczéma génital, ainsi qu'un ver solitaire dont le rôle est prépondérant). Car depuis la fuite de sa femme et de leur fille, et le meurtre d'un journaliste africain sur lequel il est supposé enquêter, Robertson se laisse aller, ne se lavant que très rarement, sa maison devenant un innommable cloaque.

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  • Aliénation

    choe1.gifPoétique de la soif
    Ch’oe Yun
    récits traduits du Coréen par l'auteure et Patrick Maurus
    Actes Sud,
    1999

    (par B. Longre)

    Dans cet ouvrage sont regroupés quatre récits écrits à différentes périodes, mais ayant pour dénominateur commun la Corée du "miracle économique" et les répercussions dévastatrices de ces changements sur l'individu et la société entière. Une tristesse ineffable semble adhérer aux êtres qui ont un profond sentiment de solitude dans des foules anonymes : ils intériorisent leurs émotions, ne parvenant pas à communiquer dans un monde clos et oppressant. Par bonheur, l'écriture ouvragée de Ch'oe Yun leur permet d'exister et de révéler leurs peurs et leurs rêves, leurs lâchetés et leurs courts bonheurs : une écriture alambiquée, une prose empreinte d'une poésie mouvementée qui illumine les récits ; la traduction sonne juste, sans maladresse, chaque mot ou chaque figure de style semblant choisi pour l'occasion.

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  • Deux femmes, deux histoires

    izumi5.jpgUne femme fidèle
    L'histoire de Biwa

    Izumi Kyôka
    nouvelles traduites du Japonais par Elizabeth Suetsugu (Titres originaux : Bake ichô, Biwa den, 1896) - Philippe Picquier, 1998

    (par B. Longre)

     

    Dans ces deux nouvelles, Izumi Kyôka développe un thème cher à quelques écrivains japonais : le rôle subalterne des femmes dans la société, des femmes dont les sentiments ont peu d’importance lors de mariages arrangés. Tei (Une femme fidèle) et Tsu (Lhistoire de Biwa) sont toutes deux dépeintes comme des victimes, subissant les caprices ou les violences des hommes, des victimes qui refusent un temps de se résigner.
    Tei confie à Yochi, un adolescent, l'histoire de sa vie : mariée à quatorze ans à un homme maladif et jaloux, son existence lui est devenue insupportable, et bientôt, elle est obsédée par l'idée que sa libération ne peut passer que par la mort de son mari. Tsu, quant à elle, épouse un officier pour obéir à son père, mais elle aime son cousin Kenzaburô ; aussi, son époux la cloître afin qu'elle ne puisse rejoindre son amant. Apparaît en filigrane la critique amère d'un monde aux règles cruelles, qui poussera deux jeunes femmes à commettre l'irréparable. "Je ne pourrai jamais être plus forte que la société" déclare Tei, âgée de vingt et un ans, qui paraît parler déjà comme une vieille femme. L'écriture, harmonieuse et raffinée, est teintée d'une poésie liée à la nature, une nature immuable et parfois porteuse de présages. Ces deux contes tragiques élèvent Izumi Kyôka au rang des grands auteurs du sentiment.

     

    http://www.editions-picquier.fr/

  • Détachement

    chung1.jpgNouvelles orientales et désorientées
    Ook Chung, Le Serpent à Plumes, 1999
    (1994, Editions de l'Hexagone)

    (par B. Longre)

    Désorientées, soit ; déroutantes, certainement. Ces seize nouvelles d'un auteur atypique et cosmopolite (né au Japon, de parents coréens et aujourd'hui québécois) ne peuvent que réjouir un lecteur en attente de surprises en tout genre. Derrière une narration plutôt conventionnelle, se dissimulent des histoires stupéfiantes ou pathétiques, cocasses et sinistres, et l'auteur nous malmène, nous transportant de l'Inde au Québec, en passant par la Chine et le Japon. Il met en scène des personnages hors du commun, névrosés, souvent solitaires, perdus dans des foules anonymes : un poisson à visage (et esprit) humain aux pérégrinations hallucinantes, un écrivain qui lance un défi farfelu, un "catcher" du métro chargé d'empêcher les "nocturnes" de se jeter sous les rames, l'homme le plus seul du monde, une petite fille qui aime les histoires et les "revend" à d'autres gamins...
    La distance ironique qui sépare l'auteur de ses protagonistes ne manquera pas de séduire les moins convertis au genre de la nouvelle. Ici, les rapports humains sont finement analysés, décortiqués et passés au crible de l'humour sarcastique et parfois sans pitié de l'écrivain, comme dans L'arbre sous la pluie ou Keiko. Ce détachement apparent permet aussi à l'auteur de dénoncer ou de commenter, de façon détournée, certaines situations extrêmes ou des défauts humains (l'intolérance, la folie de la société de consommation, la cruauté ou l'appât du gain, etc.) La multiplicité des points de vue, la grande variété de lieux, de milieux sociaux et l'instabilité des personnages participent du charme de ce recueil inhabituel qui mérite que l'on s'y attarde.

    du même auteur
    Kimchi (Serpent à plumes, 2001)
    L'Expérience interdite (Serpent à plumes, 2003)

  • En perdition

    tonto.jpgPhoenix, Arizona
    Sherman Alexie

    traduit de l'anglais par Michel Lederer

    (titre original :
    The lone-ranger and Tonto fist-fight in heaven)
    Albin Michel, 1999 - Parution en 10/18 - 2002

     

    (par B. Longre)

     

    Ce recueil de nouvelles imbriquées les unes aux autres est un formidable témoignage de la vie dans une réserve indienne, située dans l'état de Washington, à l'extrême Nord-Ouest du pays. Des personnages s'y croisent, y évoluent de l'enfance à l'âge adulte, tous marqués par leur destinée indienne, empreinte de morosité rageuse. De chroniques humoristiques en récits pathétiques, la condition humaine des Indiens d'Amérique se révèle peu à peu, entre alcoolisme ravageur, chômage, désœuvrement, basketball et un attachement compulsif à des valeurs ancestrales, seul moyen de survie pour des hommes et des femmes tributaires des "blancs" - le comportement de ces derniers oscillant entre paternalisme libéral et racisme. Et c'est par une formule très simple que l'auteur résume la lutte désespérée de ses compatriotes, dans la nouvelle Imagining the reservation : "survie = colère + imagination. l'imagination est la seule arme dans la réserve."

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