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blandine longre - Page 5

  • Fable géopolitique à l'usage des Mafous, Ratafous ou autres humains fous...

    mafou4.jpgL’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous
    Marie Sellier et Diagne Chanel

    Paris Musées, 2005

     

    (par B. Longre) 

     

    Après un premier album grand format très réussi, Miriam, Mafou métisse, l’histoire d’une petite Mafou noire et bleue confrontée au racisme des Mafous unicolores, Marie Sellier et Diagne Chanel ont composé un second ouvrage qui, cette fois, traite ingénieusement, à plus large échelle, des conflits entre les peuples ou les ethnies – un récit de conquête-soumission-révolte (processus que l’on ne connaît que trop bien) dont la résolution se veut foncièrement réaliste. L’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous se présente comme une parabole géopolitique sombre mais décapante dont aucun protagoniste ne sort indemne, ni les agresseurs (les Ratafous) ni les victimes (les Mafous), ni la communauté internationale (les Toutous, Toumous, Froufrous…), prompte à l’aveuglement volontaire (on retrouve ici le dilemme jamais résolu de l'ingérence), incompétente à gérer les conflits à temps ou de façon cohérente.

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  • L'homme dominé, l'écrivain dominant...

    shozonuma3.jpgYapou, bétail humain, volume 1
    traduit du japonais par Sylvain Cardonnel
    Désordres, Laurence Viallet, 2005

     

     (par B. Longre)

     

    "In the struggle for survival, the fittest win out at the expense of their rivals because they succeed in adapting themselves best to their environment." (Charles Darwin)

     

    "J'avais beau comprendre qu'une œuvre échappât à son auteur, je ne pouvais m'empêcher d'en être troublé." (Shozo Numa)

     

     

    Le grand œuvre de Shozo Numa paraît en français : les éditions Désordres, décidément à l'avant-garde d'une littérature libérée de ses tabous (après David Wojnarowicz, Kathy Acker ou Peter Sotos) ont fait le pas.

     

    Roman fleuve d’abord publié en feuilleton à partir de 1956 dans la revue japonaise Kitan Club, Yapou, bétail humain appartient à la veine littéraire masochiste ; il fut composé pour servir de formidable exutoire à des pulsions que Shozo Numa est loin de renier et qui sont nées quand, tout jeune soldat, il fut fait prisonnier et « placé dans une situation qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. » ; une « déviance » qui n’appartient donc qu’à lui, indissociable de son histoire personnelle, une expérience intime pourtant surdéterminée par son appartenance au peuple japonais... Car l'écrivain voit le Japonais comme un être modelé par un perpétuel sentiment d’infériorité, sentiment exacerbé par un contexte géopolitique spécifique, dans un Japon d’après-guerre vaincu, humilié et soumis à la mainmise occidentale. « Le caractère divin de l’empereur (…) était soudain détruit. C’est sans doute cette désillusion qui se transforma en moi en excitation masochiste. » explique-t-il dans sa postface à l’édition japonaise de 1970.

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  • Chacun cherche son éléphant...

    elephant3.jpgUn éléphant peut en cacher un autre
    collectif d'illustrateurs - textes de François David
    Sarbacane, 2005

    (suivi d'un entretien avec Emmanuelle Beulque, éditrice)

    (par B. Longre)

    Imaginez que l'on demande à des illustrateurs aux univers très différents de représenter un éléphant : jeu auquel se sont prêtés plus d'une trentaine d'entre eux - à la demande des éditions Sarbacane, chacun proposant une vision personnelle de l'animal : du réalisme au merveilleux, du naïvisme à l’ultra graphique, chaque représentation animale reflète des mondes intérieurs uniques.
    La plupart de ces illustrations grand format en disent beaucoup à elles seules et on se surprend à "écouter" ces récits muets, en y superposant ses propres histoires ; un second fil conducteur, cette fois textuel, permet néanmoins de donner une belle cohérence à l'ensemble : les textes en vers libres de François David (dont on ne présente plus le travail par crainte de se répéter, tant il est abondant et de qualité…), qui s'est penché sur chaque illustration et qui livre son regard d'écrivain et ses réflexions tour à tour amusantes (par le biais de nombreux jeux de mots), mélancoliques ou oniriques.

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  • Mini-roman pour un grand amour

    erlendloe.jpgMaria & José

    Erlend Loe, illustrations Kim Hiorthøy
    roman traduit du norvégien par J-B. Coursaud, Gaïa 2005

     

    (par B. Longre)

     

    A la compagnie des hommes, Maria, rayonnante et cultivée, préfère les échanges virtuels avec le monde entier. Comblée par cette existence en cercle paradoxalement fermé, elle ignore qu’un amoureux clandestin loge depuis peu dans son oreille : José, un homme miniature, qui veille sur elle et s’affaire à la protéger (des virus ou impuretés), une relation unilatérale et platonique qui prend bientôt une tournure plus charnelle… Le récit fantaisiste d’Erlend Loe (dont on a découvert l’œuvre grâce à son traducteur Jean-Baptiste Coursaud et aux éditions Gaïa) tient autant du merveilleux que du nonsense : langue limpide et distanciée, empreinte d’ironie cocasse, illustrations (découpages, collages et dessins au trait nerveux) parfaitement accordées aux univers juxtaposés mais distincts des amants - la douceur pour Maria, davantage de noirceur pour l’esprit plus torturé de José. Incartade irréaliste insérée dans le quotidien, cette nouvelle graphique perturbe nos horizons d’attente, sans pourtant nous ôter l’envie de croire à cette lumineuse histoire d’amour décalée.

  • Q-Ta Minami, mangaka

    qta.jpgJeux d'enfant
    Q-Ta Minami
    Casterman, coll. Sakka, 2005

    (par B. Longre)

    La collection Sakka, désormais bien installée, ne cesse de faire connaître au lectorat francophone de nouveaux auteurs japonais, tels Satoshi Kon ou Kiriko Nananan. Q-Ta Minami, mangaka qui appartient à la même génération que les précédents, signe un album (à lire de droite à gauche, selon la tradition) se présentant comme une ébauche autobiographique dans l'ensemble assez cocasse - en dépit d’un parcours archi classique : une jeune fille se cherche, ne sachant comment remplir son existence, jusqu'au moment où elle se découvre une passion pour le manga…
    Une fraîcheur certaine se dégage de cette histoire au demeurant assez banale, mais la galerie de personnages permet à l'auteure d’explorer divers modes d’expression graphique.

    L'éditeur

  • Les voyages forment la jeunesse, c’est bien connu...

    genevievebrisac6.jpgAngleterre
    Geneviève Brisac
    Médium de L’Ecole des Loisirs, 2005

     

    (par B. Longre)

    Les parents d’Adélaïde décident de l’envoyer en séjour linguistique sans l’avoir consultée au préalable (pour des raisons d'abord obscures), la toute jeune fille est révoltée – et se plie malgré tout à l’autorité parentale… Quand elle arrive en Angleterre, elle va de surprises en déconvenues, portant un regard critique sur tout et sur tous – transformant ainsi certaines scènes au demeurant banales en une comédie très acide : la famille d’accueil en prend pour son grade, mais les Français qui l’accompagnent aussi.

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  • Entre hommage et subversion, quand la littérature transcende la mort.

    spreadwide3.jpgSpread Wide
    collection Rencontres, Encounters
    Kathy Acker & Paul Buck, avec Rebecca Stephens, John Cussans

    Editions Dis Voir

     

    (par B. Longre)

     

    Spread Wide s'est bâti autour d'une "rencontre" (ainsi que le veut la collection que dirige Danièle Rivière) entre l'écrivaine Kathy Acker (décédée en 1997 et dont les Editions Désordres ont entrepris de faire découvrir l'oeuvre aux lecteurs francophones) et Paul Buck, performer et écrivain anglais, avec qui elle entretint une correspondance à la fin des années 1980, alors qu'elle travaillait à son roman Great Expectations (bien entendu inspiré - très librement - du roman du même titre de Charles Dickens, Les grandes espérances) : une "rencontre" singulière, quasi unilatérale, Paul Buck n'ayant d'autre moyen que de "retrouver" feu Kathy Acker par le biais de ses lettres (style saccadé, oralisé, explosif le plus souvent, mêlant réflexions diverses sur son travail et anecdotes très personnelles), et la relecture systématique de ses romans. Dans son post-scriptum, Paul Buck explique ainsi la genèse de Spread Wide : "Le concept consistait à utiliser les lettres de Kathy afin de produire une autre œuvre, une fiction qui prendrait en compte certaines des questions que Kathy mettait en forme dans ses écrits."

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  • Sous le signe du bouleversement

    lviallet.jpgUn entretien avec...
    Laurence Viallet, éditrice
    Editions Désordres

     

     

    Le nom choisi pour la structure éditoriale créée et dirigée par Laurence Viallet évoque d'emblée un désir légitime de subversion qui prend appui sur une tradition littéraire en marge des grands courants conventionnels - de Sade à Hulbert Selby Jr., en passant par Burroughs ou Genet ; c'est ainsi que dans les ouvrages publiés jusqu'à présent on trouve des actes d'écriture délibérément transgressifs (transgression qui n'écarte pas nécessairement le poétique, comme par exemple dans le travail de David Wojnarowicz), et des auteurs qui triturent sans concession le langage et les codes narratifs, les poussant vers d'inimaginables extrémités : des écrivains appartenant à des contre-cultures salutaires, qui renversent les normes et bousculent nos horizons de lecture, et dont les oeuvres, comme celles de leurs prédécesseurs, sont parfois susceptibles d'être mises à l'index (comme ce fut le cas pour Sang et Stupre au lycée en Allemagne), encore aujourd'hui...
    Laurence Viallet défend une littérature "inventive, vivante", nécessairement désordonnée, et présente Yapou, bétail humain, de Shozo Numa, à paraître en octobre prochain.

     

    Laurence Viallet, vous avez créé Désordres en 1999 – d’abord une collection à La Musardine, puis au Serpent à Plumes et maintenant une "marque" à part entière depuis son rachat par Le Rocher. A posteriori et en toute subjectivité, quel regard portez-vous sur cette aventure éditoriale mouvementée, six ans après la parution du premier ouvrage, Index de Peter Sotos ?

     

    L’histoire mouvementée de Désordres (à laquelle s’ajoute le récent rachat des éditions du Rocher par les éditions Privat – appartenant elles-mêmes au groupe pharmaceutique Pierre Fabre) reflète les soubresauts et les mouvements tectoniques qui traversent l’édition.
    Malgré cette relative instabilité, je pense avoir réussi à conserver une cohérence éditoriale, qui se traduit par une politique d’auteurs (on a retrouvé cette année Peter Sotos, que j’avais publié à La Musardine en 1999, lors de la création de la collection Désordres ; David Wojnarowicz, que j’ai publié pour la première fois au Serpent à plumes en 2004. Je publierai également de nouveaux textes de Kathy Acker en 2006.)
    Je me félicite aujourd’hui de la visibilité récemment acquise par Désordres, devenue une marque, dotée d’une maquette spécifique, et du fait que la production va modestement augmenter en 2006 – avec notamment une ouverture sur les essais, prolongement naturel des problématiques approchées dans le domaine littéraire.

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  • Le jeu de l’amour et des incertitudes

    loe2.jpgAutant en emporte la femme
    Erlend Loe

    traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
    Gaïa, collection taille Unique, 2005 - Parution en 10-18, mars 2008

     

    (par B. Longre)

     

    De la difficulté de vivre à deux – de la difficulté d’être soi-même.

     

    Présentation audacieuse pour ce deuxième roman du Norvégien Erlend Loe traduit en français, après Naïf (paru récemment en 10-18) : des entrées numérotées, signe, en surface, d’un parcours balisé, d’un récit maîtrisé et d’un enchaînement narratif connu d’avance – un ordonnancement chronologique qui est un leurre car le narrateur, dont les doutes et les hésitations, les anxiétés et les incertitudes presque maladives ne cessent d’imprégner le récit, fait plutôt penser à ces autistes qui ont un besoin vital de repères, de jalons répétitifs et rassurants pour avoir la sensation de posséder quelque contrôle sur une existence et un monde angoissants.
    Une personnalité sans relief, des désirs informulés (en apparence presque inexistants), le sentiment d’être en décalage, une platitude et une circonspection qui marquent sa crainte de s’impliquer plus avant dans ses rapports avec les autres : ce portrait au départ peu flatteur du protagoniste central, soudain livré aux assauts amoureux de Marianne, dont la fantaisie est contagieuse, évolue au fur et à mesure que la relation entre les deux jeunes gens se transforme et s’amplifie, au point de devenir essentielle.

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  • Barbara Yelin

    yelin.jpgLe visiteur
    de Barbara Yelin
    Ed. de l'AN 2, nov. 2004

    L’absence des mots ne gênera pas le lecteur : dans ce monde onirique, les illustrations expressionnistes rendent compte des sentiments successifs de la petite fille solitaire, elle aussi autosuffisante. C'est l'histoire d'une rencontre imaginaire, celle de l'enfant et d'un énorme corbeau au plumage luisant qui est entré par la fenêtre de sa maison. Ce dernier, affamé, dévore le repas qu'elle a préparé, sans en laisser une miette. Voyant cela, la petite repart pêcher, mais l'oiseau noir la suit et dérobe les quelques poissons qu'elle a appâtés... Cet ouvrage peut être lu à tout âge, mais sa noirceur initiale et la relation ambiguë qui se construit entre les deux personnages confèrent à l'ensemble une sensation de menace omniprésente. Il n'empêche qu’il suffit d'observer les superbes crayonnés de Barbara Yelin pour tomber sous le charme de ce roman visuel, dans lequel les images parlent d'elles-mêmes, différemment selon le lecteur, laissant deviner de multiples interprétations possibles.

    L'éditeur

  • Paul, où les tribulations d'une "petite bite".

    zi3.jpgZi
    Sébastien Combemale
    Flammarion, 2005

     

    (par B. Longre)

     

    Le titre, monosyllabe égarée cherchant vainement sa moitié pour faire sens, semble attendre qu’on le redouble ; ce sentiment d'incomplétude est au cœur de l'existence de Paul, qui examine sa condition d'homme petitement membré avec lucidité, examen tour à tour pathétique, cynique ou drolatique, frisant l'obsession pathologique, pour notre plus grand plaisir de lecteur. Paul se dit "bancal de naissance, impotent. La vie m'a estropié, amputé." Son sexe de "petite taille", pour reprendre l'un des euphémismes du narrateur, l'a laissé tranquille jusqu'à l'adolescence, époque fatidique des comparaisons et des complexes en tout genre, coïncidant avec la découverte des films pornographiques : "une scène aura suffi pour constater que je n'avais pas de quoi aimer mon prochain comme les autres. Tout juste de quoi m'y faufiler." Ce qu'il voit comme un handicap physique majeur influe désormais sur toute son existence et transforme toute interaction sociale en une souffrance. Sa vie entière se résume à ce manque, à quelques centimètres de chair dont l'absence fait de lui : "un talon d'Achille de la tête aux pieds." C'est toujours à la taille de son sexe qu'il attribue son égocentrisme, sa phobie du féminin, son manque d'amabilité, son onanisme compulsif ou encore sa reconnaissance envers sa mère, l'une "des rares femmes de ma connaissance à avoir pu légitimement s'émouvoir de mon passage en son intimité." Cette moitié d'homme (c'est lui qui le dit...) rejette en partie le besoin de compétition exacerbée qui caractérise la plupart des comportements de ses pairs et tâche de dépasser son complexe d'infériorité en cultivant une certitude secrète : celle de valoir mieux que les autres, ceux qui affichent sans crainte du ridicule leur assurance phallique et leur fierté dominatrice ; "leur aisance me déchire. Je les hais parce qu'au fond de moi je les envie. Si vulgaires et odieux soient-ils, ils sont mes héros et je ne me sens pas de taille." pense-t-il à l'adolescence, un temps de frustrations et de plaisirs solitaires.

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  • Le poète clandestin

    chenez3.jpgLe Resquilleur du Louvre
    Bernard Chenez
    Editions Héloïse d’Ormesson, 2005

    (par B. Longre)

    Pensant pénétrer dans l'univers d'une humanité aux abois, celle des abandonnés rencontrés par hasard au coin d’une rue (et dont on évite soigneusement de croiser le regard, par crainte d'y lire, justement, trop d'humanité) le lecteur entre sans grande méfiance dans le récit d'un "sans domicile fixe" ; de magouilles en combines, entre débrouillardise et roublardise, entre désespérance lucide, nostalgie et illusion comique, le narrateur anonyme se métamorphose pourtant en sage éclaireur, philosophe dépenaillé mais détenteur d'une vérité unique. Les apparences étant ainsi inévitablement trompeuses, ce qui pourrait être une peinture crûment réaliste de la misère s'avère être un roman savoureux où la fantaisie le dispute à une noirceur existentielle qui transcende la simple description des privations matérialistes et des stratégies de survie.

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  • Tentation, prison, évasion !

    zooclub3.jpgZoo Club
    Julie Mercier
    Editions Points de Suspension, 2005


    (par B. Longre)

     

    Nul parmi les animaux n'a encore deviné ce que dissimule « Le Paradis du zoo » et l'annonce publicitaire particulièrement alléchante : « 100 % bonheur, 100 % vacances » ; elle atteint néanmoins sa cible et les animaux du monde, de la girafe africaine au tigre de Chine, en passant par la famille suricate et les pingouins du pôle, partent de suite à la découverte de ce «séjour d’enfer»... en toute confiance. Chacun, selon son origine ou sa fantaisie, choisit un moyen de transport lui permettant d’arriver à bon port : en car-brousse, en tandem, en trottinette ou autres roulettes, en montgolfière, en fusée, en pousse-pousse ou plus simplement à pattes, tous les véhicules sont de la partie ; le flot d’animaux se rendant au zoo gonfle à vue d’œil, au travers des illustrations belles et chaleureuses de Julie Mercier, entre art naïf et effets de matière (peinture ou pastels gras).

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  • Les tripes de Kathy Acker

    kathyacker3.jpgSang et Stupre au lycée
    Kathy Acker

    traduit de l’anglais par Claro
    (Blood and Guts in Highschool)
    Désordres, Laurence Viallet, 2005

     

    (par B. Longre)

     

    "Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger." Emile Cioran

     

    Sang et Stupre au lycée troublera (ou révoltera, c'est selon) le lecteur non averti, pas tant par le caractère ouvertement pornographique de certaines séquences, mais par sa composition même : inutile de chercher ici une trame impeccable, une intrigue romanesque ou un fil conducteur uniques ; mieux vaut se laisser porter par les mots, s'abandonner aux glissements littéraires et aller et venir entre les abrupts revirements narratifs, syntaxiques et graphiques, accepter d’emblée la complexe fragmentation qui s'inspire, par mimétisme, de la dispersion propre à l’esprit humain ; et voir, dans la multiplicité structurelle et la prolifération stylistique du roman, un reflet des nombreuses pistes que nous suivons tous, en mesurant notre incapacité à tendre à l’unicité. C’est ainsi que la pléthore de composants requiert un lecteur à la fois actif et docile, soucieux d'établir des liens et d'imaginer des convergences entre les motifs récurrents : l’amour y est vécu d’abord comme une souffrance charnelle et psychologique, un leitmotiv qui rejoint les balbutiements d'une quête identitaire vaine et illimitée - et les expériences protéiformes (sexuelles, sentimentales, existentielles et littéraires) de Janey, la jeune narratrice-protagoniste, épousent celles que l’auteure met en place dans sa prose, sa poésie ou ses dessins.

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  • Entre rêve et réalité

    chaboud3.jpgSous les sables d'Afghanistan
    Jack Chaboud
    Editions du jasmin, 2004

     

    (par B. Longre)

     

    Ayoub, quinze ans, est apprenti bijoutier chez maître Hosseini, qui tient une échoppe dans un caravansérail où les nomades vont et viennent, au fil des saisons. Le garçon, orphelin, plutôt orgueilleux, aime à pavoiser devant ses camarades plus jeunes, mais rêve aussi d’espaces lointains en observant les voyageurs qui font halte dans ce lieu ; il attend plus particulièrement une «fille aux yeux dorés», aperçue un an plus tôt, qui lui avait mystérieusement annoncé : «Tu es comme moi, tu peux écouter les voix de l’intérieur. Elles nous parlent de loin.» avant de repartir avec son peuple. C'est en interrogeant maître Hosseini que le garçon apprend que les nomades vivent comme hors du temps et à l’écart, quand ils le peuvent, des sombres réalités contemporaines qui frappent l’Afghanistan depuis des décennies : ils « sont libres comme l’air ; ils vont sans hâte, loin des villes et des guerres. Ils forment les maillons d’une chaîne qui les unit à tous leurs semblables du passé et de l’avenir. »

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  • Chronique sociale au futur de l'indicatif

    loiduplusbeau3.jpgLa loi du plus beau
    Christophe Lambert
    Autres Mondes, Mango, 2004

    (par B. Longre)

    En tant que genre, l'anticipation vise avant tout à poser des questions qui ont une résonance contemporaine, une façon détournée, mais qui ne trompe personne, de dénoncer certains comportements politiques ou sociaux et leurs dérives, en les amplifiant, parfois sur le mode de la caricature. C'est le thème de l'apparence qu'a cette fois retenu Christophe Lambert, auteur de romans d'anticipation et de science-fiction pour la jeunesse depuis 1997.

    La loi du plus beau nous projette vingt ans en avant, dans un monde urbain qui ressemble beaucoup à celui que nous connaissons (hormis quelques gadgets amusants ou autres inventions technologiques très vraisemblables) : libéralisme, chômage, difficultés sociales, etc. ; des données certes accentuées par les discriminations physiques institutionnalisées par le gouvernement : le secrétariat d'État à l'Esthétique a en effet imposé un classement intitulé «l'échelle d'Apollon», à partir duquel les individus sont étiquetés, dès l’enfance, selon leur "beauté".

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  • Quand la littérature s'immerge dans les faux-semblants du réel

    La Diffamation
    Christophe Dufossé
    Denoël, 2004

    (par B. Longre)

    A première vue, rien que de très ordinaire : une petite ville de province relativement paisible, Amboise, un couple uni, Anna et Vincent et leur fils de quatorze ans, Simon. Anna, enseignante en sociologie à Tours, entame une année sabbatique pour rédiger un ouvrage spécialisé ; elle semble satisfaite de cette pause, qui lui permet de consacrer un peu de temps à son fils Simon, un enfant précoce et solitaire - un isolement qui concerne aussi Vincent et Anna : "Nous n'arrivons pas à apprécier des gens avec suffisamment d'assiduité. Bâtir notre existence sur un petit nombre d'êtres humains a été notre choix dès le départ et nous en sommes très heureux." Vincent est employé dans une petite agence immobilière, mais son travail le rend soucieux — un remaniement de personnel semble être en cours depuis que le fils du directeur a repris l'affaire.

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  • La sirène d'Amidé

    kaikisen3.jpgKaikisen, retour vers la mer
    Satoshi KON

    Casterman, collection Sakka, 2004

     

    (par Blandine Longre)

     

    S'inspirant d'une mythologie poétique qui prête à l'ondine (représentée ici sous les traits de la femme-poisson, telle que nous la connaissons) des pouvoirs sur la mer et ses créatures, Kaikisen se présente comme un manga émouvant, palpitant et engagé, dont l'action se déroule à Amidé, une petite ville côtière imaginée par l'auteur, et qui s'accroche à son passé tout en essayant de s'adapter à une modernité galopante, avec la promesse d'un essor économique sans précédent. L'histoire débute sur un œuf mystérieux dont Yôsuké, un jeune homme rêveur et respectueux des traditions, sera bientôt l'unique gardien, comme l'est encore son grand-père, prêtre Shintô. Ce dernier, en dépit de son grand âge et du cancer qui le ronge, a encore la force de s'opposer vivement aux desseins de son fils, le père de Yôsuké, qui a "vendu son âme" en osant sortir l’œuf de son sanctuaire et le donner en pâture aux médias, à l'affût de nouveautés depuis que la petite ville de pêcheurs se transforme.

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  • D'amour et de mort

    alavi3.jpgDanse macabre
    Bozorg Alavi
    traduit du persan par Renaud Salins
    L'Aube, 2004

     

    (par Blandine Longre)

     

    Bozorg Alavi, comme nombre de ses compatriotes iraniens, a préféré l'exil à la censure et à l'enfermement ; en 1953, l'écrivain part pour l'Allemagne, terre d'accueil où il s'éteindra quelque quarante années plus tard. C'est pourquoi les textes que contient ce recueil (les premiers à paraître en français) prennent des teintes occidentales tenaces et l'atmosphère parfois tchékhovienne qui s'en dégage y est tout à la fois étonnante et délicieuse. On se surprend à apprécier le classicisme de chacune des nouvelles — qui rappellent les œuvres de nombreux auteurs japonais de la première moitié du XXe siècle (eux aussi avaient emprunté à la littérature européenne, dès les débuts de l'ère Meiji, tels Akutagawa - certains des thèmes amoureux qu'il développe se retrouvent dans les nouvelles de Bozorg Alavi - ou Kafû, chantre du naturalisme japonais, influencé entre autres par Maupassant).

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  • Pour un théâtre citoyen

    deldime3.jpgManifeste pour une éducation au théâtre
    Roger Deldime

    Lansman, La montagne magique, 2004

     

    (par B. Longre)

     

    Publié à l'occasion du dixième anniversaire du théâtre La montagne magique et du 25e anniversaire de l'association Promotion Théâtre, ce petit ouvrage d'une vingtaine de pages redéfinit quelques grandes tendances et orientations qui peuvent permettent au théâtre de rester un art florissant et d'inciter encore et toujours le public à l'apprécier et à s'y rendre.
    L'auteur réaffirme les valeurs et les spécificités intrinsèques du théâtre en rappelant qu'il est avant tout "un cérémonial communautaire dans le quotidien anonyme (...) Le collectif partagé face à l'individualisme débridé", qu'il doit "proclamer sa différence qualitative", face au consumérisme ambiant "dans un univers de produits calibrés pour plaire immédiatement aux consommateurs" — un engagement appréciable, certes d'une franchise que certains jugeront démesurément "militante", mais qui a le mérite de vouloir "éveiller" les consciences, dans une démarche que l'on pourrait qualifier de brechtienne. De même, Roger Deldime, dans une langue brillante, s'en prend au culte du zapping, de l'instantané, au "spectacle" consommé et digéré passivement, dans un même mouvement spiralaire, aux "envahissantes formes de communications qui ne communiquent pas", qui tournent sur elles-mêmes et construisent du vide : "navrants miroirs aux alouettes qui donnent à voir et à entendre sans donner à comprendre."

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