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11/11/2002

Thriller littéraire

colapinto3.jpgAbout the author
de John Colapinto -
Fourth Estate, 2002

Auteur en sursis
traduit de l’anglais par Cécile Arnaud - Belfond, 2003

(par B. Longre)

 

La poursuite de la célébrité peut se décliner de multiples façons, souvent sur le mode satirique. Avec About the author, les amateurs de suspense et d'humour trouveront leur compte, car ce premier roman (palpitant, admettons-le) ne manque pas d'efficacité (on serait tenté de dire "à l'américaine"). Mais sous des dehors de thriller littéraire un peu facile, le récit est avant tout une confession angoissée, écrite dans l'urgence par un homme qui a longtemps caché son jeu, et qui a donc beaucoup à nous apprendre : Cal Cunningham revient ainsi sur ses pas et raconte comment, fraîchement sorti de l'université, il s'installe à Manhattan dans l'espoir de devenir écrivain, mais surtout, "célèbre". Il vivote pourtant, trouve un emploi dans une librairie et partage un sordide appartement avec un colocataire rigide et ennuyeux : Stewart Church, un jeune étudiant en droit, qui s'enferme des journées entières dans sa chambre, avec pour seule compagnie son ordinateur. Cal, lui, passe ses soirées à écumer les bars du "Village", où il vit de brèves aventures avec des filles un peu crasseuses, qui se prétendent artistes... sa façon à lui de se forger une expérience, un "matériel" personnel qu'il pourra ensuite exploiter dans le fameux roman dont il n'a toujours pas écrit une seule ligne...

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28/10/2002

Femmes libres

chizijian3.jpgLe bracelet de jade
Chi Zijian

nouvelles traduites du chinois par Dong Chun
Bleu de Chine, 2002

(par B. Longre)

Dans un style délicat et souvent poétique, Le bracelet de jade conte le déclin de la famille Fu à travers le regard mélancolique de la Quatrième épouse. Le maître est décédé brutalement (on apprendra plus tard comment) et la Première épouse l'a suivi de près dans la mort. La Troisième épouse quitte alors la maison et se remarie ; demeure ainsi la Deuxième épouse, en tête-à-tête avec la Quatrième : les deux femmes vivent dans un isolement grandissant avec pour seule compagnie le fils attardé de la Deuxième, Porte-Bonheur, et une vieille servante un peu commère, la mère Li. La Quatrième, depuis ses appartements, observe avec dédain et tristesse le manège amoral de la Deuxième, qui a loué les services d'un saisonnier pour soi-disant nettoyer la maison, mais qu'elle rejoint chaque fois qu'elle le peut dans le moulin.

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15/07/2002

Science et conscience

davidlodge3.jpgThinks (Penguin paperback, 2002)
Pensées secrètes (Payot Rivages, 2002)
de David Lodge
traduit de l'anglais par Suzanne Mayoux

(par B. Longre)

Est-il encore nécessaire de raconter un roman de David Lodge et d'inévitablement en faire l'éloge ? D'y ajouter les épithètes "humain", "divertissant", "réaliste" et "convaincant" ? De conseiller vivement au lecteur potentiel de s'y plonger sans crainte ?
Thinks, comme les autres romans, est habilement construit ; ici, sur le mode de l'alternance narrative : d'abord le journal intime d'Helen Reed, romancière invitée à animer un cours de "creative writing" à l'Université de Gloucester. Helen ne parvient plus à écrire (excepté son journal) depuis la mort soudaine de son mari. Le deuxième journal est tout autre, mais pas moins intime : les enregistrements privés qu'effectue Ralph Messenger, professeur de science cognitive dans la même université ; celui-ci se livre à cet exercice d'abord pour des raisons scientifiques, puis prend goût à ces monologues qu'il souhaite traiter comme matériau brut, des pensées telles qu'elles viennent à l'esprit d'un individu, pour ensuite les retranscrire et les analyser. C'est, d'après lui, l'unique occasion de pénétrer la conscience d'un individu sincère qui dévoile ses fantasmes ou ses pensées les plus secrètes... Et les pensées de Ralph Messenger ne manquent ni de piquant, ni de drôlerie, apportant une petite touche scabreuse à l'ensemble.

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04/03/2002

Equipée sauvage

cohn1.gifAnarchie au Royaume-Uni
Mon équipée sauvage dans l'autre Angleterre
de Nick Cohn

traduit de l'Anglais par Elisabeth Peellaert
Editions de l'Olivier, 2000
(Titre original : Yes, We Have No, 1999)

 

(par B. Longre)

 

Le périple de Nick Cohn, revenu sur les lieux de sa jeunesse, est loin d'être banal : il raconte comment, durant des mois, il a sillonné les routes d'une Grande-Bretagne sur le déclin, "un pays en proie au trouble, violent et dépossédé, par endroits au bord de l'anarchie." L'auteur lève le voile sur un pays bouillonnant, "en permanence sur le feu", qui se compose d'exclus de tous bords, des marginaux qui forment une véritable république, anarchique, chaotique, celle des films de Ken Loach et Mike Leigh.

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14/01/2002

De la perte

zoevaldes1.gifIlam perdu
Zoé Valdes
traduit de l'espagnol (Cuba) par C. Val Julian
Mercure de France, 2001

(Par B. Longre)

Une femme erre dans Paris, puis se raccroche au banc d'un square parisien, et malgré le froid, la faim et les humiliations, ce lieu devient un asile beaucoup plus accueillant que la France elle-même et ses préfectures... Amnésique, elle a tout oublié ou presque : quelques visions surgissent par à-coups, des corps massacrés, des scènes de guerre, des maisons calcinées, et un nom, Ilam, qu'elle se répète et tente d'interpréter, s’efforçant de se remémorer le visage et la personne à qui il appartenait. Peu à peu, les souvenirs font surface, éparpillés dans son esprit et mêlés à ses rêves : une île qui pourrait être paradisiaque si elle n'était aussi dangereuse, des voyages, la guerre... Ilam, lui, est perdu, dans l'esprit divaguant de la narratrice, mais aussi entre Cuba et Paris.

Zoé Valdés parcourt un chemin sinueux et abrupt, entre onirisme poétique et glaçante réalité ; les blessures d'une femme perdue (elle aussi), "une rescapée, une survivante", sont explorées, fouillées, puis livrées à un lecteur impuissant face à la quête improbable de la narratrice, bousculée par l'histoire ; des thèmes qui rappelle le subtil roman de Marina Warner, The Leto Bundle. L'auteur dédie en effet ce court roman à Yoandra Villavicencio "Cubaine renvoyée dans son pays par la France en l'an 2000, puis décédée à La Havane dans des conditions obscures". Un hommage qui résonne comme une accusation, et qui est lancé à tous les réfugiés politiques. L'espoir refait néanmoins surface dans un dénouement ambigu, imaginé ou vécu, mais profondément humain.

08/10/2001

Le monde en négatif

canxue1.gifLa rue de la boue jaune
Can Xue

traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet
Introduction de Françoise Naour
Bleu de Chine, 2001

 

(par Blandine Longre)

 

Can Xue, considérée comme "la plus moderniste des écrivains chinoises contemporaines" a écrit La rue de la boue jaune en 1983 : un ouvrage atypique et extrême, qu'on aurait du mal à qualifier de roman, quoiqu'il en possède certaines caractéristiques. Publié en Chine en 1987, cette allégorie sauvage et semi-fantastique d'une Chine en pleine mutation capitaliste est terrifiante : la rue de la boue jaune est une rue introuvable, souvent invisible, peuplée d'environ six cents êtres qui composent un grouillant microcosme grotesque et mesquin. La plupart des habitants de cette rue maudite sont accablés de fatigue, affectés de tous les vices ou de tous les maux possibles, qui s'accumulent au fur et à mesure que l'on avance dans les descriptions : maladies de peau, intestinales et surtout, folie dévastatrice.

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11/08/2001

Fantômes du passé

changraelee1.gifLes sombres feux du passé
Chang-Rae Lee

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans
Editions de l'Olivier, 2001

Seuil, Points, 2002

 

(par B. Longre)

 

Le docteur Hata vit une retraite paisible et ordonnée dans la petite ville de Bedley Run, dans l'état de New-York. Rien dans son existence routinière ou dans son allure de citoyen respectable ne semble trahir "les sombres feux" d'un passé tragique. Et pourtant, tandis qu'il se remémore comment il a perdu de vue sa fille unique Sunny, une jeune coréenne adoptée à l'âge de six ans, une adolescente difficile et distante, d'autres souvenirs font surface, nourris par la vision d'un visage apeuré : celui d'une autre jeune coréenne rencontrée des années auparavant, alors qu'en tant qu'officier médical dans l'armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale, il était cantonné dans un sinistre campement en Birmanie. Un camp oublié de tous, même de l'ennemi, peuplé de soldats crasseux et désoeuvrés, qui attendaient avec impatience quelques volontaires bien particulières : des "femmes de réconfort", chargées de soulager les troupes de l'empereur, participant à leur façon à l'effort de guerre. Le jeune officier Hata ne sait que penser du sort qui est réservé à ces jeunes filles et observe certains de ses camarades se comporter de façon étrange ; et il est bien loin de se douter qu'une des filles lui demandera bientôt de l'aide...

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02/05/2001

Dix-huit journées à oublier

rupertthomson1.gifThe Book of Revelation
de Rupert Thomson -
Bloomsbury, 2000

Rupture - Stock, 2001
traduit de l'anglais par Bernard Turle

 

(par B. Longre)

 

La ville d'Amsterdam ne cesse d'inspirer nombre de brillants auteurs, de Ian McEwan (Amsterdam) à John Irving (Une veuve de Papier), jusqu'à Rupert Thomson qui signe là son sixième roman. The Book of Revelation narre avec précision l'épopée identitaire et urbaine d'un homme dont on ne connaîtra jamais le nom. Mais ce que le narrateur révèle de lui-même est de loin plus essentiel qu'un simple prénom : cet homme, jeune danseur anglais, chorégraphe déjà talentueux, vit à Amsterdam depuis quelques années. Tout bascule le jour où il croise trois femmes en noir qui l'enlèvent puis le retiennent prisonnier, enchaîné, dix-huit jours durant, dans une pièce nue ; homme-objet à la merci de l'humeur imprévisible de ses tortionnaires masquées, il subit les pires humiliations psychologiques et sexuelles alors que, dans le même temps, elles lui prodiguent un dévouement méticuleux et vouent pour son art et son corps de danseur une adoration perverse. Dès lors, ces dix-huit journées formeront un trou béant dans l'histoire de sa vie (une absence que sa compagne considère comme un abandon), une frontière qui séparera irrémédiablement passé et présent.

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20/11/2000

Projet anti-littéraire

chalamov1.gifVichéra, antiroman
Traduit du russe par Sophie Benech
Verdier
, septembre 2000 (Collection  Slovo)

(par Mireille Hilsum)

Le livre que viennent de publier les éditions Verdier se compose de dix-neuf récits, rédigés entre 1961 et 1970. Varlam Chalamov (1907-1982) y raconte les neuf années qui ont suivi sa première arrestation pour avoir, alors qu'il était étudiant, diffusé le testament de Lénine.
Le recueil s'ouvre sur un premier texte, " La prison des Boutyrki (1929) " et se clôt sur un dernier dont change seulement la date : " la prison des Boutyrki (1937)". Sobriété des titres, sobriété du style. Entre les deux, l'homme a changé. Le livre nous mène d'une arrestation en 1929 à l'autre en 1937, d'une déportation (à Vichéra, elle fait l'objet de ce livre) à l'autre (à la Kolyma dont les récits ont paru pour la première fois en français, chez Maspero en 1982).

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30/12/1999

Parasites

filth.jpgUne ordure
Irvine Welsh
Traduit de l'anglais par Alain Defossé
Editions de L'Olivier, 2000 - (Filth, 1998 J. Cape)

parution en poche - Points Seuil, octobre 2007

 

(par B. Longre)

 

Le dernier roman d'Irvine Welsh est inclassable : réaliste et grotesque, social et humaniste parfois, parodique et ironique souvent. Le lecteur peut se perdre dans ce labyrinthe psychologique combiné à des réitérations scatologiques et sexuelles, et Filth n'est pas sans rappeler Marabou Stork Nightmares.
Notre "héros" / narrateur, Bruce Robertson, haïssable, représente tout ce que l'auteur rejette (on l'espère), incarnant l'antithèse de l'image traditionnelle du policier : corrompu, raciste, homophobe, misogyne, grossier, cocaïnomane... et on en passe ; il s'amuse à humilier ses collègues et ses conquêtes, à leur jouer des tours éprouvants et tandis qu'il a du mal à contrôler sa libido ultra développée, sa débauche est sans limites. Le terme "filth" le décrit parfaitement, mais afin de le rendre plus abject encore à nos yeux, Welsh lui inflige toutes sortes de maux peu ragoûtants (hémorroïdes, éruption d'eczéma génital, ainsi qu'un ver solitaire dont le rôle est prépondérant). Car depuis la fuite de sa femme et de leur fille, et le meurtre d'un journaliste africain sur lequel il est supposé enquêter, Robertson se laisse aller, ne se lavant que très rarement, sa maison devenant un innommable cloaque.

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20/12/1999

Aliénation

choe1.gifPoétique de la soif
Ch’oe Yun
récits traduits du Coréen par l'auteure et Patrick Maurus
Actes Sud,
1999

(par B. Longre)

Dans cet ouvrage sont regroupés quatre récits écrits à différentes périodes, mais ayant pour dénominateur commun la Corée du "miracle économique" et les répercussions dévastatrices de ces changements sur l'individu et la société entière. Une tristesse ineffable semble adhérer aux êtres qui ont un profond sentiment de solitude dans des foules anonymes : ils intériorisent leurs émotions, ne parvenant pas à communiquer dans un monde clos et oppressant. Par bonheur, l'écriture ouvragée de Ch'oe Yun leur permet d'exister et de révéler leurs peurs et leurs rêves, leurs lâchetés et leurs courts bonheurs : une écriture alambiquée, une prose empreinte d'une poésie mouvementée qui illumine les récits ; la traduction sonne juste, sans maladresse, chaque mot ou chaque figure de style semblant choisi pour l'occasion.

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04/10/1999

Deux femmes, deux histoires

izumi5.jpgUne femme fidèle
L'histoire de Biwa

Izumi Kyôka
nouvelles traduites du Japonais par Elizabeth Suetsugu (Titres originaux : Bake ichô, Biwa den, 1896) - Philippe Picquier, 1998

(par B. Longre)

 

Dans ces deux nouvelles, Izumi Kyôka développe un thème cher à quelques écrivains japonais : le rôle subalterne des femmes dans la société, des femmes dont les sentiments ont peu d’importance lors de mariages arrangés. Tei (Une femme fidèle) et Tsu (Lhistoire de Biwa) sont toutes deux dépeintes comme des victimes, subissant les caprices ou les violences des hommes, des victimes qui refusent un temps de se résigner.
Tei confie à Yochi, un adolescent, l'histoire de sa vie : mariée à quatorze ans à un homme maladif et jaloux, son existence lui est devenue insupportable, et bientôt, elle est obsédée par l'idée que sa libération ne peut passer que par la mort de son mari. Tsu, quant à elle, épouse un officier pour obéir à son père, mais elle aime son cousin Kenzaburô ; aussi, son époux la cloître afin qu'elle ne puisse rejoindre son amant. Apparaît en filigrane la critique amère d'un monde aux règles cruelles, qui poussera deux jeunes femmes à commettre l'irréparable. "Je ne pourrai jamais être plus forte que la société" déclare Tei, âgée de vingt et un ans, qui paraît parler déjà comme une vieille femme. L'écriture, harmonieuse et raffinée, est teintée d'une poésie liée à la nature, une nature immuable et parfois porteuse de présages. Ces deux contes tragiques élèvent Izumi Kyôka au rang des grands auteurs du sentiment.

 

http://www.editions-picquier.fr/

21/06/1999

En perdition

tonto.jpgPhoenix, Arizona
Sherman Alexie

traduit de l'anglais par Michel Lederer

(titre original :
The lone-ranger and Tonto fist-fight in heaven)
Albin Michel, 1999 - Parution en 10/18 - 2002

 

(par B. Longre)

 

Ce recueil de nouvelles imbriquées les unes aux autres est un formidable témoignage de la vie dans une réserve indienne, située dans l'état de Washington, à l'extrême Nord-Ouest du pays. Des personnages s'y croisent, y évoluent de l'enfance à l'âge adulte, tous marqués par leur destinée indienne, empreinte de morosité rageuse. De chroniques humoristiques en récits pathétiques, la condition humaine des Indiens d'Amérique se révèle peu à peu, entre alcoolisme ravageur, chômage, désœuvrement, basketball et un attachement compulsif à des valeurs ancestrales, seul moyen de survie pour des hommes et des femmes tributaires des "blancs" - le comportement de ces derniers oscillant entre paternalisme libéral et racisme. Et c'est par une formule très simple que l'auteur résume la lutte désespérée de ses compatriotes, dans la nouvelle Imagining the reservation : "survie = colère + imagination. l'imagination est la seule arme dans la réserve."

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