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19/02/2007

Vitalité multiforme

jabotinsky3.jpgLes Cinq
Vladimir Jabotinsky

Traduit du russe par Jacques Imbert
Préfacé par Luba Jurgenson
Éditions Des Syrtes, 2006

 

(par Françoise Genevray)


Vladimir Jabotinsky (1880-1940) naît à Odessa dans une famille de Juifs assimilés et s’installe en Palestine après la Première Guerre mondiale. Dès 1903, le pogrom de Kichinev l’a mis sur la voie de l’action politique, où il s’illustrera comme chef de file d’un courant radical au sein de l’Organisation sioniste mondiale. Cet aspect de sa biographie reste jusqu’à présent le mieux connu et c’est à ce titre que Norman Manea évoque son nom dans
Le Retour du Hooligan (Prix Médicis étranger 2006). Il est temps de retrouver l’autre visage de Jabotinsky, brillant journaliste littéraire aux Nouvelles d’Odessa, nouvelliste et romancier de talent, dont on pourra bientôt lire aussi la traduction de Samson le Nazaréen.

L’écrivain a cinquante-cinq ans lorsqu’il écrit Les Cinq (Piatero), retour imaginaire vers sa ville natale. Publié à Paris en 1936 par la revue russe Rassviet, ce livre fut pris à tort pour une autobiographie et d’ailleurs peu remarqué. Célébration élégiaque de l’Odessa d’antan, le témoignage personnel se marie dans ces pages émouvantes à la recréation poétique d’une existence que Jabotinsky recompose à partir de ses souvenirs, mais aussi au gré de ses intuitions et d’un style plein de relief. On pense par moments au Nabokov d’Autres rivages (Speak memory), mais il s’agit bien ici d’un roman, avec la construction narrative que ce terme suppose.

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04/01/2007

Biographie et génie

v_book_49.jpgShakespeare. La biographie
Peter Ackroyd
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Philippe Rey, 2006

(par Anne-Marie Mercier)

Bien plus qu’une biographie, ce livre propose à la fois les données les plus récentes de la recherche shakespearienne, un portrait précis et documenté sur la vie à Stratford et à Londres sous Elisabeth 1e et Jacques II, une description de la vie théâtrale du temps et enfin une analyse des conditions de création de ses pièces et de l’origine de ce qu’on nomme le « génie » d’un grand artiste. Ce pari déjà ambitieux est accompagné par un grand souci de lisibilité. Des chapitres très courts organisent le texte d’une façon qui n’est pas totalement chronologique et proposent des éclairages sur des points précis, qui peuvent être sociologiques, littéraires, purement historiques, psychologiques, etc. La traduction est belle et précise (seul reproche : que les vers de Shakespeare cités en français ne soient pas toujours donnés aussi dans la langue originale).

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06/11/2006

Des nouvelles des Antipodes

breves79.jpgRevue Brèves n° 79
Automne 2006
L'Atelier du Gué, revue trimestrielle

 

(par B. Longre)

 

La littérature néo-zélandaise, invitée des Belles Etrangères cet automne (après la Roumanie en 2005), est conjointement à l’honneur dans le dernier numéro de la revue Brèves, grâce à un dossier préparé par Claire Julier et Christiane Rolland Hasler (toutes deux nouvellistes).
C'est d'abord par le biais de leurs écrits que l'on découvre cinq auteur(e)s (pas tous nécessairement invités par les Belles Etrangères), des nouvelles qui ouvrent sur des univers littéraires et intimes inévitablement hétérogènes.


On s'arrêtera plus particulièrement sur Les papillons de Patricia Grace, romancière maori, l'une des premières à avoir été publiée dans son pays dans les années 1970 et à laquelle on doit, entre autres, le beau roman Cousins (1992). Les papillons met en scène une petite fille qui fait la fierté de ses grands-parents depuis qu'elle va à l'école, mais son travail sur les papillons ("J'ai tué tous les papillons") ne plaît visiblement pas à la maîtresse, qui vit certes dans le même pays, mais selon des valeurs qui ne correspondent en rien à celles du quotidien de l'enfant et de sa famille.

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02/10/2006

Loin de Dickens

acker.jpgGrandes espérances
Kathy Acker
traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire
Désordres, 2006

(par B. Longre)

Après Sang et Stupre au lycée et La vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions Désordres publient un troisième pan de l’œuvre de Kathy Acker, très librement inspiré du roman de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée sa première partie « Plagiat ». On retrouve ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides et débridées de l’artiste américaine : l’inlassable nécessité de s’approprier d’autres œuvres tout en les détournant, les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes, les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement linéaire traditionnel, la grande diversité narrative (entre théâtralité et autobiographie), les innombrables explorations psychiques par le biais du langage, mais aussi l’incontournable schizophrénie du « Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens n’est ici qu’un point de départ qui explose dès les premières lignes, et même si des résonances existent entre les deux romans, Grandes espérances selon Acker ne retrace pas les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin, mais tourne et retourne les notions de désir (jamais comblé) et d’identité, (toujours mouvante), tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions, s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée, de lecture en lecture.

13/03/2006

Juvenilia ackeriennes

kathyacker7.jpgLa vie enfantine de la Tarentule Noire
par la Tarentule Noire
Kathy Acker

Trad. de l’anglais Gérard-Georges Lemaire
Désordres, Laurence Viallet, 2006

 

 

(par B. Longre)

 

 

Le lecteur, emporté par le flot vigoureux et chaotique des mots, ne cesse de s’étonner devant la capacité de Kathy Acker à ingérer puis à régurgiter des textes et leurs personnages pour les faire siens. Narrateur et Auteur se veulent ici indissociables, de même que Narrateur et Personnage, par le biais d’un mimétisme langagier, intellectuel et instinctif, un procédé permettant à l’auteure de s’approprier d’autres existences et de véritablement fantasmer sur l’idée d’être ces personnages : « Je deviens une meurtrière en répétant par les mots la vie d’autres meurtrières » écrit-elle en exergue, affirmant d’emblée l’osmose qu’elle s’efforce d’engendrer entre le « je » omniprésent et les autres, qu’ils soient hommes ou femmes, personnages de papier ou écrivains. Des rôles successifs qu’elle endosse sans relâche, s’identifiant aux personnages recréés, se métamorphosant à l’envi selon l’inspiration du moment, si bien qu’il est difficile, en définitive, de savoir qui nous parle…

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09/02/2006

Bildungsroman féminin

alchemist3.jpgThe Alchemist’s Daughter
Katharine McMahon

Weindenfeld & Nicolson (Orion), 2006

 

(par B. Longre)

 

Première moitié du XVIIIe siècle. La recherche scientifique et les progrès techniques vont bon train, même s’ils restent teintés de nombreuses réticences obscurantistes propagées par l’omniprésence du religieux ; mais John Selden, éminent physicien (« natural philosopher ») refuse de voir là un obstacle et n’hésite pas à enseigner son savoir et transmettre ses démarches empiriques à sa fille Emilie, en particulier dans le domaine de l’alchimie, une science sulfureuse mais dans laquelle nombre de Selden se sont impliqués par le passé.
Emilie est donc éminemment érudite dès son jeune âge, passant son enfance et son adolescence dans le laboratoire de son père, un lieu sombre qui recèle de multiples secrets ; Selden veut faire d’elle une femme aussi savante qu’un homme : une « expérience » à laquelle il a dédiée son existence depuis la naissance de la petite. Mais il lui interdit pour cela tout contact avec l’extérieur, dans l’idée de la protéger (même le Révérend Shales, pourtant naturaliste et scientifique, est interdit de visite - sa méfiance envers l’alchimie y est pour beaucoup), et la jeune fille est presque cloîtrée dans la grande propriété familiale passablement délabrée ; ainsi, le quotidien d’Emilie, pourtant enviable si l’on considère la condition féminine de l’époque, se résume à de longues journées d’apprentissage et de lecture, ponctuée de promenades en compagnie de son père, qui servent là encore à lui inculquer des savoirs sur le monde du vivant qui les entoure, quand elle ne spécule pas avidement les propriétés et la nature de l’air et du feu…

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30/12/2005

Dix-sept reflets d'un pays aux mille visages

17japon3.jpgLe Japon vu par 17 auteurs
ligne éditoriale Frédéric Boilet et Masanao Amano
Casterman, Ecritures, 2005

 

(par B. Longre)

 

La pluralité est de rigueur dans cet ouvrage collectif séduisant, qui réunit dix-sept auteurs, dont neuf francophones (invités en résidence dans divers endroits du pays, deux semaines durant) et huit Japonais ou résidents au Japon. Chacun d'entre eux a accepté de composer une histoire inédite en noir et blanc, des planches qui tiennent, pour certaines, de l'autobiographie, et pour d'autres du reportage ou de la fiction, l'unique contrainte étant celle du lieu, fil conducteur qui se subdivise en une multiplicité d'atmosphères et de récits bien différents. Quant aux illustrations, toutes les mouvances graphiques se sont données rendez-vous dans cet ouvrage, de la plus classique à la plus dissonante. Nécessairement éclectique, donc (les auteurs ne s'étant nullement concertés), cet album de plus de 250 pages nous conduit sur diverses routes, souvent imprévisibles, et forme un bel ensemble de visions croisées ou divergentes, qui ne prétendent pas à l'exhaustivité, mais qui sont simplement le reflet de points de vue subjectifs, qui parfois mettent en relief quelques préjugés mutuels - tout en soulignant cependant l'idée d'une fascination mutuelle entre deux cultures, un lien déjà naissant au XIXe siècle (en particulier à l'ère Meiji, quand le Japon s'ouvrit sur l'occident) dans les milieux littéraires japonais.

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15/11/2005

L'homme dominé, l'écrivain dominant...

shozonuma3.jpgYapou, bétail humain, volume 1
traduit du japonais par Sylvain Cardonnel
Désordres, Laurence Viallet, 2005

 

 (par B. Longre)

 

"In the struggle for survival, the fittest win out at the expense of their rivals because they succeed in adapting themselves best to their environment." (Charles Darwin)

 

"J'avais beau comprendre qu'une œuvre échappât à son auteur, je ne pouvais m'empêcher d'en être troublé." (Shozo Numa)

 

 

Le grand œuvre de Shozo Numa paraît en français : les éditions Désordres, décidément à l'avant-garde d'une littérature libérée de ses tabous (après David Wojnarowicz, Kathy Acker ou Peter Sotos) ont fait le pas.

 

Roman fleuve d’abord publié en feuilleton à partir de 1956 dans la revue japonaise Kitan Club, Yapou, bétail humain appartient à la veine littéraire masochiste ; il fut composé pour servir de formidable exutoire à des pulsions que Shozo Numa est loin de renier et qui sont nées quand, tout jeune soldat, il fut fait prisonnier et « placé dans une situation qui me contraignait à éprouver un plaisir sexuel aux tourments sadiques que me faisait subir une femme blanche. » ; une « déviance » qui n’appartient donc qu’à lui, indissociable de son histoire personnelle, une expérience intime pourtant surdéterminée par son appartenance au peuple japonais... Car l'écrivain voit le Japonais comme un être modelé par un perpétuel sentiment d’infériorité, sentiment exacerbé par un contexte géopolitique spécifique, dans un Japon d’après-guerre vaincu, humilié et soumis à la mainmise occidentale. « Le caractère divin de l’empereur (…) était soudain détruit. C’est sans doute cette désillusion qui se transforma en moi en excitation masochiste. » explique-t-il dans sa postface à l’édition japonaise de 1970.

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07/11/2005

Des volatiles très humains

danlungu1.jpgLe paradis des poules
de Dan Lungu

traduit du roumain par Laure Hinkel
éditions Jacqueline Chambon, 2005

 

(par Jean-Pierre Longre)

 

Dan Lungu fait partie des écrivains invités en France dans le cadre des Belles Étrangères 2005, ce qui, à bon escient, donne à son premier roman traduit en français la notoriété qu’il mérite. L’auteur, qui enseigne la sociologie à l’Université de Iasi, prête non seulement un regard attentif et scrutateur, mais aussi une plume animée par la verve et la poésie, au microcosme de la rue des Acacias, lointaine et proche, dont on peut se dire qu’elle est représentative d’un monde à plus grande échelle, roumain, populaire, humain tout bonnement.

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26/10/2005

Mini-roman pour un grand amour

erlendloe.jpgMaria & José

Erlend Loe, illustrations Kim Hiorthøy
roman traduit du norvégien par J-B. Coursaud, Gaïa 2005

 

(par B. Longre)

 

A la compagnie des hommes, Maria, rayonnante et cultivée, préfère les échanges virtuels avec le monde entier. Comblée par cette existence en cercle paradoxalement fermé, elle ignore qu’un amoureux clandestin loge depuis peu dans son oreille : José, un homme miniature, qui veille sur elle et s’affaire à la protéger (des virus ou impuretés), une relation unilatérale et platonique qui prend bientôt une tournure plus charnelle… Le récit fantaisiste d’Erlend Loe (dont on a découvert l’œuvre grâce à son traducteur Jean-Baptiste Coursaud et aux éditions Gaïa) tient autant du merveilleux que du nonsense : langue limpide et distanciée, empreinte d’ironie cocasse, illustrations (découpages, collages et dessins au trait nerveux) parfaitement accordées aux univers juxtaposés mais distincts des amants - la douceur pour Maria, davantage de noirceur pour l’esprit plus torturé de José. Incartade irréaliste insérée dans le quotidien, cette nouvelle graphique perturbe nos horizons d’attente, sans pourtant nous ôter l’envie de croire à cette lumineuse histoire d’amour décalée.

17/09/2005

Entre hommage et subversion, quand la littérature transcende la mort.

spreadwide3.jpgSpread Wide
collection Rencontres, Encounters
Kathy Acker & Paul Buck, avec Rebecca Stephens, John Cussans

Editions Dis Voir

 

(par B. Longre)

 

Spread Wide s'est bâti autour d'une "rencontre" (ainsi que le veut la collection que dirige Danièle Rivière) entre l'écrivaine Kathy Acker (décédée en 1997 et dont les Editions Désordres ont entrepris de faire découvrir l'oeuvre aux lecteurs francophones) et Paul Buck, performer et écrivain anglais, avec qui elle entretint une correspondance à la fin des années 1980, alors qu'elle travaillait à son roman Great Expectations (bien entendu inspiré - très librement - du roman du même titre de Charles Dickens, Les grandes espérances) : une "rencontre" singulière, quasi unilatérale, Paul Buck n'ayant d'autre moyen que de "retrouver" feu Kathy Acker par le biais de ses lettres (style saccadé, oralisé, explosif le plus souvent, mêlant réflexions diverses sur son travail et anecdotes très personnelles), et la relecture systématique de ses romans. Dans son post-scriptum, Paul Buck explique ainsi la genèse de Spread Wide : "Le concept consistait à utiliser les lettres de Kathy afin de produire une autre œuvre, une fiction qui prendrait en compte certaines des questions que Kathy mettait en forme dans ses écrits."

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22/07/2005

Le jeu de l’amour et des incertitudes

loe2.jpgAutant en emporte la femme
Erlend Loe

traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
Gaïa, collection taille Unique, 2005 - Parution en 10-18, mars 2008

 

(par B. Longre)

 

De la difficulté de vivre à deux – de la difficulté d’être soi-même.

 

Présentation audacieuse pour ce deuxième roman du Norvégien Erlend Loe traduit en français, après Naïf (paru récemment en 10-18) : des entrées numérotées, signe, en surface, d’un parcours balisé, d’un récit maîtrisé et d’un enchaînement narratif connu d’avance – un ordonnancement chronologique qui est un leurre car le narrateur, dont les doutes et les hésitations, les anxiétés et les incertitudes presque maladives ne cessent d’imprégner le récit, fait plutôt penser à ces autistes qui ont un besoin vital de repères, de jalons répétitifs et rassurants pour avoir la sensation de posséder quelque contrôle sur une existence et un monde angoissants.
Une personnalité sans relief, des désirs informulés (en apparence presque inexistants), le sentiment d’être en décalage, une platitude et une circonspection qui marquent sa crainte de s’impliquer plus avant dans ses rapports avec les autres : ce portrait au départ peu flatteur du protagoniste central, soudain livré aux assauts amoureux de Marianne, dont la fantaisie est contagieuse, évolue au fur et à mesure que la relation entre les deux jeunes gens se transforme et s’amplifie, au point de devenir essentielle.

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07/02/2005

Les tripes de Kathy Acker

kathyacker3.jpgSang et Stupre au lycée
Kathy Acker

traduit de l’anglais par Claro
(Blood and Guts in Highschool)
Désordres, Laurence Viallet, 2005

 

(par B. Longre)

 

"Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger." Emile Cioran

 

Sang et Stupre au lycée troublera (ou révoltera, c'est selon) le lecteur non averti, pas tant par le caractère ouvertement pornographique de certaines séquences, mais par sa composition même : inutile de chercher ici une trame impeccable, une intrigue romanesque ou un fil conducteur uniques ; mieux vaut se laisser porter par les mots, s'abandonner aux glissements littéraires et aller et venir entre les abrupts revirements narratifs, syntaxiques et graphiques, accepter d’emblée la complexe fragmentation qui s'inspire, par mimétisme, de la dispersion propre à l’esprit humain ; et voir, dans la multiplicité structurelle et la prolifération stylistique du roman, un reflet des nombreuses pistes que nous suivons tous, en mesurant notre incapacité à tendre à l’unicité. C’est ainsi que la pléthore de composants requiert un lecteur à la fois actif et docile, soucieux d'établir des liens et d'imaginer des convergences entre les motifs récurrents : l’amour y est vécu d’abord comme une souffrance charnelle et psychologique, un leitmotiv qui rejoint les balbutiements d'une quête identitaire vaine et illimitée - et les expériences protéiformes (sexuelles, sentimentales, existentielles et littéraires) de Janey, la jeune narratrice-protagoniste, épousent celles que l’auteure met en place dans sa prose, sa poésie ou ses dessins.

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09/12/2004

La sirène d'Amidé

kaikisen3.jpgKaikisen, retour vers la mer
Satoshi KON

Casterman, collection Sakka, 2004

 

(par Blandine Longre)

 

S'inspirant d'une mythologie poétique qui prête à l'ondine (représentée ici sous les traits de la femme-poisson, telle que nous la connaissons) des pouvoirs sur la mer et ses créatures, Kaikisen se présente comme un manga émouvant, palpitant et engagé, dont l'action se déroule à Amidé, une petite ville côtière imaginée par l'auteur, et qui s'accroche à son passé tout en essayant de s'adapter à une modernité galopante, avec la promesse d'un essor économique sans précédent. L'histoire débute sur un œuf mystérieux dont Yôsuké, un jeune homme rêveur et respectueux des traditions, sera bientôt l'unique gardien, comme l'est encore son grand-père, prêtre Shintô. Ce dernier, en dépit de son grand âge et du cancer qui le ronge, a encore la force de s'opposer vivement aux desseins de son fils, le père de Yôsuké, qui a "vendu son âme" en osant sortir l’œuf de son sanctuaire et le donner en pâture aux médias, à l'affût de nouveautés depuis que la petite ville de pêcheurs se transforme.

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15/11/2004

D'amour et de mort

alavi3.jpgDanse macabre
Bozorg Alavi
traduit du persan par Renaud Salins
L'Aube, 2004

 

(par Blandine Longre)

 

Bozorg Alavi, comme nombre de ses compatriotes iraniens, a préféré l'exil à la censure et à l'enfermement ; en 1953, l'écrivain part pour l'Allemagne, terre d'accueil où il s'éteindra quelque quarante années plus tard. C'est pourquoi les textes que contient ce recueil (les premiers à paraître en français) prennent des teintes occidentales tenaces et l'atmosphère parfois tchékhovienne qui s'en dégage y est tout à la fois étonnante et délicieuse. On se surprend à apprécier le classicisme de chacune des nouvelles — qui rappellent les œuvres de nombreux auteurs japonais de la première moitié du XXe siècle (eux aussi avaient emprunté à la littérature européenne, dès les débuts de l'ère Meiji, tels Akutagawa - certains des thèmes amoureux qu'il développe se retrouvent dans les nouvelles de Bozorg Alavi - ou Kafû, chantre du naturalisme japonais, influencé entre autres par Maupassant).

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21/09/2004

Une amitié à toute épreuve

collen3.jpgUne affaire de femmes
Lindsey Collen
traduit de l'anglais (Afrique du sud) par Pascale Blanchard
(titre original : Getting rid of it)
Dapper littérature, 2004

(par B. Longre)

 

Trois jeunes femmes, amies, sœurs de misère, vivotent mais survivent malgré le carcan des lois injustes que tentent d'imposer les hommes, la religion et l'État ; elles occupent des baraques insalubres dans un bidonville de l'île Maurice, "des cabanes voisines, dressées sur les Terres de l'État. Avant, ça s'appelait Crown land, et puis maintenant c'est devenu Kowlenn. Mais officiellement c'est State Land, se sont les Terres de l'État. Elles vivent sur le versant inhabitable d'une montagne (...) Là où les eaux torrentielles balayent la terre, provoquant des dongas, déclenchant des glissements de terrain à chaque cyclone, qui menaçaient de les emporter elles aussi, leur corps et leurs huttes. (...) Le gouvernement les appelle des squatters. (...) Chacune avait eu un avis d'expulsion, collé avec de la colle artisanale, sur le mur en tôle ondulée, à côté de leur porte d'entrée. Elles avaient été averties. Mais elles n'avaient nulle part d'autre où loger. Qui voudrait vivre sur la pente d'une montagne s'il pouvait vivre dans un endroit plat ?"


La survie au quotidien ne leur ôte cependant pas leurs aspirations plus lointaines, leur essence, leur générosité ou encore le souvenir de leurs anciennes maîtresses, à l'époque où elles étaient servantes ; trois maîtresses qui, en dépit de leur position sociale, avaient elles aussi dû subir les assauts sexistes du genre masculin et qui en sont mortes. Mais Jumila, "vendeuse de petits articles" (dont les marchandises sont régulièrement confisquées par la police), Sadna, employée à l'hôpital dans l'aile "glisser-et-tomber" (avortements illégaux et fausses couches), et Goldilox, femme de ménage dans un vaste édifice aux vitres fumées, sont elles bien vivantes et décidées à le rester ; quand débute le récit, c'est un problème en apparence insoluble qui va les réunir, tout au long d'une journée inoubliable, une journée de pérégrinations durant laquelle chacune aura l'occasion de se remémorer le passé, leurs brèves enfances, les premières épreuves.

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10/05/2004

Patchwork impressionniste

adaniashibli3.jpgReflets sur un mur blanc

Adania Shibli

traduit de l'arabe (Palestine) par S. Dujols

Actes Sud, 2004

 

 

(par B. Longre)

 

L'écriture de ce roman (qui se déroule en Palestine, mais qui semble comme hors du temps et de l'Histoire) repose sur une lecture intime et singulière du réel : une vision décomposée en infimes détails qui forment un réseau d'impressions visuelles, tactiles et sonores (taches de couleur, fissures, matières écaillées — un leitmotiv) où chaque sens joue un rôle bien défini. Des personnages anonymes, désignés par leur fonction sociale ou familiale, tissent un univers entropique qui enveloppe la jeune fille, pivot submergé de la narration : comme si cette dernière, impuissante, ne pouvait influer sur les événements et les êtres qui l'entourent et la malmènent, parfois involontairement.

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04/05/2004

Cauchemar à l'américaine

wojnarowicz1.jpgAu bord du gouffre
David Wojnarowicz

Traduit de l'anglais par Laurence Viallet
Collection Désordres, Le Serpent à Plumes, 2004
parution en 10-18 septembre 2005

(par B. Longre)

« Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps »

Cet ouvrage regroupe des textes fulgurants signés David Wojnarowicz, écrivain (mais aussi artiste peintre, vidéaste, performer etc.), mort du Sida en 1980 : des récits aux allures d’un On the Road des années 8O, à travers une amérique (notons la minuscule initiale) démythifiée ; des fragments de prose poétique où jouissance et violence se rejoignent inlassablement (on pense par instants aux Journaux du dramaturge britannique Joe Orton, qui vivait son homosexualité - encore punie par la loi à l'époque - comme un délinquant), l’auteur paraissant écartelé entre le désir de provoquer et celui de faire partager ses cauchemars les plus fous, les plus réalistes aussi. Ainsi, Au bord du gouffre se présente d'abord comme une visite guidée atypique à travers les "u.s.a.", l'auteur mêlant poésie déjantée et anarchisme lucide pour mieux témoigner de son dégoût envers son pays : un style qui se fait souvent photographique, une suite de clichés renversés jouant sur les ombres et la lumière dans des descriptions presque hallucinatoires, une outrance à la Antonin Artaud et une écriture sous influences de toutes sortes… Quelques pans de son intimité nous sont dévoilés, ses souffrances d’enfant maltraité (battu, violé, fugueur, etc.), ses rencontres sexuelles avec des inconnus, ses voyages dans l’amérique «profonde» (comme « Dans l’ombre du rêve américain »), et la maladie qui l'affaiblit.

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19/10/2003

Ancré dans le réel

yimunyol3.jpgL'île anonyme
Yi Munyol

Récits traduits du coréen par Ch’oe Yun et Patrick Maurus
Actes Sud, 2003

(par Jean-Pierre Longre)

À la lecture de ces cinq récits, dont la composition s’étage sur une dizaine d’années (entre 1979 et 1989), on perçoit une évolution que Ch’oe Yun, l’un des traducteurs, confirme et définit dans sa préface : de l’hésitation à caractère dialectique inhérente à toute exploration de l’âme humaine par l’écriture littéraire à la nostalgie (allant jusqu’au « plaidoyer ») d’un passé et d’une tradition révolus. Mais au-delà de ces changements progressifs, l’unité du volume justifie la publication simultanée des textes qu’il contient.
Car tout y paraît de l’ordre du réel. Les événements relatés ici, mettant en scène des personnages du peuple, socialement repérables (ouvriers, institutrice, artisan, militaire...), tournés vers un avenir incertain ou un passé idéalisé, ces événements peuvent ou ont pu se produire dans la vie quotidienne. Mais ce réel est aussi celui des limites, des frontières entre possible et impossible, certitude et incertitude, croyance et scepticisme, passé et présent, tradition et modernité, moral et immoral... Et les questions demeurent, plus lancinantes que les éventuelles et improbables réponses, non seulement dans l’esprit des personnages, mais aussi dans celui du lecteur.

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19/05/2003

Petites pensées solitaires

alkennedy3.jpgIndelible Acts

A.L. Kennedy
Jonathan Cape, 2002

 

(par B. Longre)

 

En quelques lignes, A.L. Kennedy pose chacun de ses personnages avec une minutie qui sied parfaitement au genre nouvellistique : êtres égarés, repliés sur eux-mêmes, qui se racontent (ou se laissent raconter) en amplifiant chaque geste anodin, en analysant la moindre pensée ; c’est ainsi que se dessine une succession de révélations intimes (la désormais très classique "épiphanie" joycienne, chère à Raymond Carver, autre nouvelliste de talent), ici microscopiques, par le biais d’une exploration solitaire et toujours imprégnée de doute : du gardien d’école qui « joue » son rôle d’époux et de gardien depuis des années et se remémore un amour perdu (A little light), à la femme qui a invité un ancien amant anglais à lui rendre visite dans sa retraite en Nouvelle-Angleterre, sans vraiment savoir pourquoi (How to find your way in woods), en passant par l’avocat sur le point de vivre son homosexualité, aspiré par le désir qu’il éprouve pour son supérieur hiérarchique (An immaculate man), par Tom, un pathétique névrosé, paralysé par l’absurdité d’une rupture amoureuse qu’il se refuse à admettre (Touch Positive) ou encore Ronald, un jeune garçon déterminé à devenir un « mauvais fils » pour sauver sa mère (A bad son).

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