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Romans - Page 9

  • La vie à refaire

    mcuvelier3.jpgLes mots, ça m’est égal
    Mélanie Cuvelier

    Exprim’ Sarbacane, 2007

     

    (par B. Longre)

     

    « Avez-vous des idées noires. Je vis des idées blanches, et je me porte au plus pâle. »

     

    Résolument composé sous le signe de la poésie, avec Barbara qui veille en exergue sur les mots à venir, ce premier roman de Mélanie Cuvelier et sa narratrice Jeanne, dix-huit ans, accrochent d’emblée la sensibilité du lecteur, qui aura bien du mal à lâcher ces lignes, quel que soit le degré des souffrances, des frustrations et des brisures qu’elles renferment. Le langage prend à la gorge, tandis que Jeanne, enfermée en hôpital psychiatrique par ses parents, ces « ils » « d’où elle est née » (un constat qu’elle aimerait pouvoir invalider, enviant à certains leur statut d’orphelin) se raconte, dévide le fil de ses pensées tremblantes, de son incapacité à se « dire » à haute voix mais aussi à se résigner à son sort malgré la lassitude qui l’habite ; à pas prudents, elle énonce son désespoir, le morcellement qui la hante, sa privation de liberté, l’irritation qu’elle éprouve face à ces « blouses » anonymes, l’obsession du temps qui passe, dehors, sans elle, ou son désir de mort qui la suit comme une ombre.

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  • Cavalier seul

    chevalierb3.jpgChevalier B.
    de Martine Pouchain

    Sarbacane, Romans Exprim’ 2007

     

    entretien avec l'auteure à la suite de l’article.

     

    (par B. Longre)

     

    Barnabé Bouton aime Rosa Valet, qui ne le sait pas. Il lui écrit, mais signe ses missives de son initiale, et Rosa a beau se creuser la cervelle, elle est loin de soupçonner que c’est « le gros Barnabé » qui compose de si belles lettres, pleines d’envolées toutes bucoliques – lui qui a quitté l’école dès 16 ans. Entres deux lettres, Barnabé passe ses journées à travailler dans la ferme familiale et à écouter une vieille cassette du Concerto n°3 de Rachmaninov en compagnie de son champ de maïs (qui apprécie la musique), en laissant voguer son imagination et en rêvant à l’inaccessible Rosa ; lui vient alors une idée : pour gagner son cœur et attirer son attention, il pourrait changer le monde, et dans ce cas, autant s’attaquer à ce qu’il connaît si bien, son village, où tout ne marche pas nécessairement comme il faudrait… à commencer par le champ de maïs transgénique, qui rencontre la désapprobation de tous les habitants : « une mission parfaite pour un chevalier », se dit le jeune fermier…

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  • (Re-)vivre enfin

    cleblanc3.jpgRester vivante
    de Catherine Leblanc

    Actes Sud Junior 2007

     

    (par B. Longre)

     

     

    Nombre de lecteurs (jeunes et moins jeunes) se retrouveront certainement dans Jo, la narratrice créée par Catherine Leblanc, un personnage crédible, touchant, et qui surtout parvient à mettre en mots son mal-être, des mots qui lui permettent de mieux appréhender ses émotions contradictoires ; et ce, en dépit de la méfiance que le langage lui inspire d’ordinaire : « Parler n’empêche pas d’être seul, c’est une illusion de penser que les autres peuvent nous comprendre. » lance-t-elle un jour à son professeur de philosophie – une discipline qui d’abord l’intrigue, puis la déçoit en ce début d’année de terminale.
    Comme beaucoup de narrateurs de romans miroirs, Jo a du mal à communiquer, en particulier avec ses parents, des êtres résignés au désenchantement ambiant, qui se disputent perpétuellement : la mère est intrusive et superficielle, pleine de fausse sollicitude, passant son temps à s'apitoyer sur son sort, le père reste indifférent à sa fille, lui imposant sa vulgarité depuis plusieurs années. La rage qui envahit par instants la jeune fille et la médiocrité des adultes qui l’entourent fait immanquablement repenser, entre autres, à Jeanne, l’adolescente de Mémoires d'une sale gosse de Cédric Erard.

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  • Serbie : un cauchemar d’avant

    basara3.jpgGuide de Mongolie
    Svetislav Basara

    Traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Iaculli
    Les allusifs, 2006

    parution en poche : juin 2008, 10-18

     

    (par Anne-Marie Mercier)

     

    Guide de Mongolie, autant dire itinéraire dans un pays sombre, corrompu, lamentable, repoussant et écœurant. Les Mongols n’en seraient pas contents. Mais la ressemblance avec la véritable Mongolie est plus que faible, même si certaines scènes sont censées se passer à Oulan Bator. Elle est davantage un prétexte (on pense au Kazakhstan du film Borat), une fable qui tente de dire la décomposition du monde.

    Ce monde pourrait être celui de la Yougoslavie d’avant l’embrasement, un pays étouffé par la langue de bois et la méfiance, par la fausse fraternité et une économie ubuesque, « pays merdique » (le texte a été écrit avant la dernière guerre des Balkans). Ce pourrait être aussi l’univers mental de l’auteur, dans lequel l’extase religieuse et l’abattement éthylique (et vice-versa) se côtoient, où un mort issu d’un texte sadien, un évêque protestant transparent, un ex officier russe reconverti en lama tibétain et l’envoyé spécial d’un journal américain disparu et l’auteur, ou plutôt son double, Svetislav Basara, se rencontrent au bar de l’hôtel d’Oulan Bator où séjourne presque sans mot dire Charlotte Rampling. Ils y jouent les mille et une nuits en se racontant des histoires, entre une exécution de sorcière et une séance de psychanalyse grotesque. La théologie médiévale et la philosophie moderne s’y rencontrent aussi pour débattre de la nature du temps humain. L’amour impossible et prédestiné hante les rares espaces clairs, illuminés par le souvenir d’enfance.

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  • Vitalité multiforme

    jabotinsky3.jpgLes Cinq
    Vladimir Jabotinsky

    Traduit du russe par Jacques Imbert
    Préfacé par Luba Jurgenson
    Éditions Des Syrtes, 2006

     

    (par Françoise Genevray)


    Vladimir Jabotinsky (1880-1940) naît à Odessa dans une famille de Juifs assimilés et s’installe en Palestine après la Première Guerre mondiale. Dès 1903, le pogrom de Kichinev l’a mis sur la voie de l’action politique, où il s’illustrera comme chef de file d’un courant radical au sein de l’Organisation sioniste mondiale. Cet aspect de sa biographie reste jusqu’à présent le mieux connu et c’est à ce titre que Norman Manea évoque son nom dans
    Le Retour du Hooligan (Prix Médicis étranger 2006). Il est temps de retrouver l’autre visage de Jabotinsky, brillant journaliste littéraire aux Nouvelles d’Odessa, nouvelliste et romancier de talent, dont on pourra bientôt lire aussi la traduction de Samson le Nazaréen.

    L’écrivain a cinquante-cinq ans lorsqu’il écrit Les Cinq (Piatero), retour imaginaire vers sa ville natale. Publié à Paris en 1936 par la revue russe Rassviet, ce livre fut pris à tort pour une autobiographie et d’ailleurs peu remarqué. Célébration élégiaque de l’Odessa d’antan, le témoignage personnel se marie dans ces pages émouvantes à la recréation poétique d’une existence que Jabotinsky recompose à partir de ses souvenirs, mais aussi au gré de ses intuitions et d’un style plein de relief. On pense par moments au Nabokov d’Autres rivages (Speak memory), mais il s’agit bien ici d’un roman, avec la construction narrative que ce terme suppose.

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  • L’amour "global"

    amulpas3.jpg

    La fille du papillon, d'Anne Mulpas
    Sarbacane, Romans Exprim’ 2006
    à partir de 13 ans

    (par Blandine Longre)

    « Ce n’est pas un banal coup de foudre, ce n’est pas une bête histoire d’amour. Non, non et non. C’est autre chose », écrit Solveig dans le journal intime qu’elle a choisi d’écrire, en dépit de ses principes… car elle a enfin quelque chose à raconter et à confier depuis qu’elle a rencontré celui qu’elle baptise d’emblée « le Monde », le garçon qui va prendre désormais beaucoup de place dans ses pensées et dans sa vie.

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  • Gentleman saxophoniste

    gerber9.jpgPaul Desmond et le côté féminin du monde

    Alain Gerber
    Fayard, 2006

                                

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Ce qu’il y a de bien avec Alain Gerber, c’est que son érudition jazzistique est hautement compatible avec sa verve littéraire. Les romans dernièrement publiés (Louie en 2002, Chet en 2003, Charlie et Lady Day en 2005), au même titre que les nombreux livres qui les précèdent, le prouvent suffisamment. Alain Gerber est, par-dessus tout, un écrivain.

    Paul Desmond et le côté féminin du monde est qualifié de « récit », non de roman. Certes, le côté documentaire tient une place non négligeable dans ces 350 pages : Paul Breitenfeld – de son vrai nom – fut avant tout « le saxophoniste désincarné du quartette de Dave Brubeck », qui a joué un rôle prépondérant dans le « Brubeck Time », qui a côtoyé directement ou indirectement les grands (et les moins grands) de son époque, les Miles Davis, Connie Kay, Jim Hall, Chet Baker, Charles Mingus… ; qui a inventé avec le succès que l’on sait le fameux Take Five… Et l’auteur, en éminent connaisseur, ne manque pas, à l’occasion, de rappeler tel ou tel détail oublié de l’histoire musicale, d’émettre telle ou telle considération sur le jazz, cet art collectif qui a « toujours été une entreprise de pillage mutuel et réciproque », et à propos duquel Paul Desmond paraissait manquer d’assurance : sa « sonorité extravagante » lui semblait truquée, instable, jamais acquise.

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  • Chronique d’une métamorphose

    annepercin3.jpgPoint de côté, d'Anne Percin
    Editions T. Magnier, 2006
    à partir de 14 ans

    (par Blandine Longre)

    Le premier roman d’Anne Percin (« réécrit 3 fois en 15 ans ») est l’aboutissement d’un travail de longue haleine et, à la lecture, l'on sent à quel point l’auteure s’est attachée à son personnage ; elle l'examine avec compassion, décrivant avec précision l’état d’extrême solitude d’un adolescent que la vie étouffe. Et malgré le désespoir palpable de Pierre, les trois cahiers qui composent son journal conservent une fraîcheur de ton et une autodérision qui laissent penser qu’il va parvenir à s’extraire de sa dépression (cette « vieille envie de ne plus en être »), qui n’en finit pas de perdurer.

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  • Loin de Dickens

    acker.jpgGrandes espérances
    Kathy Acker
    traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire
    Désordres, 2006

    (par B. Longre)

    Après Sang et Stupre au lycée et La vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions Désordres publient un troisième pan de l’œuvre de Kathy Acker, très librement inspiré du roman de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée sa première partie « Plagiat ». On retrouve ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides et débridées de l’artiste américaine : l’inlassable nécessité de s’approprier d’autres œuvres tout en les détournant, les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes, les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement linéaire traditionnel, la grande diversité narrative (entre théâtralité et autobiographie), les innombrables explorations psychiques par le biais du langage, mais aussi l’incontournable schizophrénie du « Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens n’est ici qu’un point de départ qui explose dès les premières lignes, et même si des résonances existent entre les deux romans, Grandes espérances selon Acker ne retrace pas les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin, mais tourne et retourne les notions de désir (jamais comblé) et d’identité, (toujours mouvante), tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions, s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée, de lecture en lecture.

  • Déambulations narratives et oniriques

    tsepeneag4.jpgLa Belle Roumaine

    Dumitru Tsepeneag
    traduit du roumain par Alain Paruit
    P.O.L., 2006

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    À lire les premières pages, on aura tendance à se placer dans un décor typiquement parisien aux allures réalistes (le bistrot et ses habitués, le métro et ses faits divers, le Bois de Boulogne…). Plus loin, mais dans une vue rétrospective, on revivra les péripéties historiques de la chute du mur de Berlin et de l’agonie des régimes communistes. A vrai dire, au fil des pages, on sent bien qu’il ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes rassurants et les scènes déjà connues et déchiffrées, qu’il ne s’agit même pas de suivre le déroulement narratif d’une histoire solidement racontée.

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  • Merde !

    baillon3.jpgZonzon Pépétte, fille de Londres

    André Baillon

    Éditions Cent page, Grenoble, 2006

     

    (par Samia Hammami)

     

     

    La maison d’édition grenobloise Cent Pages a eu l’audace de mettre à son catalogue un texte d’André Baillon souvent qualifié de « mineur » et négligé par la critique, ce qui permet au public français de découvrir ce tempérament si attachant et curieux. Et quel bijou ils nous offrent là ! Une esthétique délicate et raffinée, un souci omniprésent du Beau font de ce « livre-objet » une pièce de collection.

    Baillon est un romancier majeur des années 20-30, irréductible aux étiquettes, universitaires ou non, sous lesquelles on tente de l’épingler. Sa voix modelée dans l’originalité, son rythme en spirales creusantes, son flou dans le champ littéraire belge, le préservent des classements parfois stérilisants. Généralement, les études abordent cet écrivain par deux biais aussi « classiques » qu’intéressants : soit celui de la question de l’autobiographie, soit celui de la folie. Pourtant son étonnante singularité s’illustre également dans les portraits qu’il a souvent déclinés de filles de joie. En effet, le destin de Baillon est intrinsèquement lié à la sphère de l’amour vénal. L’est donc fatalement son œuvre, largement autofictionnelle. Rosine, Hedwige, Marie, Jeannine, Nelly Bottine et… Zonzon Pépette ; autant de figures de grues se croisant sous le regard et la plume baillonniens.

    On rencontre la première mention, fugitive, de Zonzon Pépette au détour d’un autre livre, Histoire d’une Marie, où est relatée, à titre anecdotique, sa fin brutale dans des bas-fonds dickensiens. Cet épisode sera par la suite amplifié par l’auteur et donnera lieu à un opus éponyme, où toute la vie de Zonzon, née Françoise Ledard (prédestination…) apparaît en filigrane. Cette dernière passe une enfance dans un milieu modeste et sans éducation, avant d’être violée par le peintre chez qui elle fait le ménage. Cette « initiation » forcée la meurtrit profondément. Ses repères, sa pureté et son innocence volent en éclats ; son avis sur le monde se résumera désormais à un « Merde ! » litanique dont elle scandera toutes ses conversations. À Paris, et surtout à Londres, elle entre alors pleinement dans cette faune interlope où les mômes se gagnent au couteau et se refilent de souteneur en souteneur : Justin, François l’Allumette, Louis le Roi des Mecs, Valère-le-Juste, S’il-plaît-à-Dieu, Ernest-les-Beaux-Yeux, etc. Notre héroïne restera fidèle à chacun d’eux le temps de leur « association », en évoluant de larcins en crimes.

    Des mots crus, des mots rudes, des mots pollués, des mots sur le vif. Les mots de Zonzon la désinvolte, vivant au jour le jour, définitivement ancrée dans l’instant, sans souci des possibles conséquences de ses actes. Fragments narratifs, chronologie malmenée, zones d’ombre, transitions inexistantes, voilà Zonzon Pépette. L’incipit l’annonce : « Il est peut-être idiot de commencer la vie d’une femme par sa mort, mais enfin si l’on vit, c’est pour qu’on meure. Et même, c’est comme on vit, que l’on meurt ». Et Zonzon rend absurdement l’âme, après avoir lancé un de ses célèbres « Toi, je t’emmerde ! », violent et bestial, audacieux et masculin. À son image.

    Zonzon est authentiquement un personnage à part. Pour elle, Baillon se trouve à la périphérie des topiques avec lesquels il façonne ses prostituées (idéalisation, religion, sacrifice, art, maternité). Entre sacré et sacrilège, il a choisi son camp.

     

    http://atheles.org/centpages/

     

    http://www.servicedulivre.be/fiches/b/baillon.htm

     

    http://www.andrebaillon.net/

     

    Éditions Cent pages - BP 291 38009 Grenoble cedex

    Diffusion Athélès/Distribution Les Belles Lettres

  • Juvenilia ackeriennes

    kathyacker7.jpgLa vie enfantine de la Tarentule Noire
    par la Tarentule Noire
    Kathy Acker

    Trad. de l’anglais Gérard-Georges Lemaire
    Désordres, Laurence Viallet, 2006

     

     

    (par B. Longre)

     

     

    Le lecteur, emporté par le flot vigoureux et chaotique des mots, ne cesse de s’étonner devant la capacité de Kathy Acker à ingérer puis à régurgiter des textes et leurs personnages pour les faire siens. Narrateur et Auteur se veulent ici indissociables, de même que Narrateur et Personnage, par le biais d’un mimétisme langagier, intellectuel et instinctif, un procédé permettant à l’auteure de s’approprier d’autres existences et de véritablement fantasmer sur l’idée d’être ces personnages : « Je deviens une meurtrière en répétant par les mots la vie d’autres meurtrières » écrit-elle en exergue, affirmant d’emblée l’osmose qu’elle s’efforce d’engendrer entre le « je » omniprésent et les autres, qu’ils soient hommes ou femmes, personnages de papier ou écrivains. Des rôles successifs qu’elle endosse sans relâche, s’identifiant aux personnages recréés, se métamorphosant à l’envi selon l’inspiration du moment, si bien qu’il est difficile, en définitive, de savoir qui nous parle…

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  • Bildungsroman féminin

    alchemist3.jpgThe Alchemist’s Daughter
    Katharine McMahon

    Weindenfeld & Nicolson (Orion), 2006

     

    (par B. Longre)

     

    Première moitié du XVIIIe siècle. La recherche scientifique et les progrès techniques vont bon train, même s’ils restent teintés de nombreuses réticences obscurantistes propagées par l’omniprésence du religieux ; mais John Selden, éminent physicien (« natural philosopher ») refuse de voir là un obstacle et n’hésite pas à enseigner son savoir et transmettre ses démarches empiriques à sa fille Emilie, en particulier dans le domaine de l’alchimie, une science sulfureuse mais dans laquelle nombre de Selden se sont impliqués par le passé.
    Emilie est donc éminemment érudite dès son jeune âge, passant son enfance et son adolescence dans le laboratoire de son père, un lieu sombre qui recèle de multiples secrets ; Selden veut faire d’elle une femme aussi savante qu’un homme : une « expérience » à laquelle il a dédiée son existence depuis la naissance de la petite. Mais il lui interdit pour cela tout contact avec l’extérieur, dans l’idée de la protéger (même le Révérend Shales, pourtant naturaliste et scientifique, est interdit de visite - sa méfiance envers l’alchimie y est pour beaucoup), et la jeune fille est presque cloîtrée dans la grande propriété familiale passablement délabrée ; ainsi, le quotidien d’Emilie, pourtant enviable si l’on considère la condition féminine de l’époque, se résume à de longues journées d’apprentissage et de lecture, ponctuée de promenades en compagnie de son père, qui servent là encore à lui inculquer des savoirs sur le monde du vivant qui les entoure, quand elle ne spécule pas avidement les propriétés et la nature de l’air et du feu…

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  • La mémoire des Pierres

    deltenre1.jpgLa cérémonie des poupées
    de Chantal Deltenre
    Maelström, 2005

    (par B. Longre)

    Tout fait sens dans ce palpitant roman, d’un bout à l’autre du récit de Keiko qui relate son séjour au Japon – un pays qu’elle ne connaissait pas en dépit de ses origines. Elle le découvre aux côtés de Pierre, son ami français que la langue et la culture japonaises fascinent. Cela fait maintenant un an qu’ils se sont installés dans un petit appartement, à Tokyo, un lieu que Keiko s’est approprié avec une férocité dont elle seule a conscience (« m’arracher à l’appartement m’est devenu aussi douloureux qu’une amputation »), sacralisant secrètement l’endroit et engageant, au quotidien, un dialogue muet avec les objets et les meubles qui étaient déjà là lors de leur emménagement – elle les dote d’une vie propre (tout particulièrement la collection de poupées alignées au fond d’une alcôve percée dans le mur), entretenant avec chacun d’eux une relation sensorielle particulière, entre attraction et répulsion, une relation qui prend des tournures animistes à la fois belles et inquiétantes.

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  • Des volatiles très humains

    danlungu1.jpgLe paradis des poules
    de Dan Lungu

    traduit du roumain par Laure Hinkel
    éditions Jacqueline Chambon, 2005

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Dan Lungu fait partie des écrivains invités en France dans le cadre des Belles Étrangères 2005, ce qui, à bon escient, donne à son premier roman traduit en français la notoriété qu’il mérite. L’auteur, qui enseigne la sociologie à l’Université de Iasi, prête non seulement un regard attentif et scrutateur, mais aussi une plume animée par la verve et la poésie, au microcosme de la rue des Acacias, lointaine et proche, dont on peut se dire qu’elle est représentative d’un monde à plus grande échelle, roumain, populaire, humain tout bonnement.

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  • Mini-roman pour un grand amour

    erlendloe.jpgMaria & José

    Erlend Loe, illustrations Kim Hiorthøy
    roman traduit du norvégien par J-B. Coursaud, Gaïa 2005

     

    (par B. Longre)

     

    A la compagnie des hommes, Maria, rayonnante et cultivée, préfère les échanges virtuels avec le monde entier. Comblée par cette existence en cercle paradoxalement fermé, elle ignore qu’un amoureux clandestin loge depuis peu dans son oreille : José, un homme miniature, qui veille sur elle et s’affaire à la protéger (des virus ou impuretés), une relation unilatérale et platonique qui prend bientôt une tournure plus charnelle… Le récit fantaisiste d’Erlend Loe (dont on a découvert l’œuvre grâce à son traducteur Jean-Baptiste Coursaud et aux éditions Gaïa) tient autant du merveilleux que du nonsense : langue limpide et distanciée, empreinte d’ironie cocasse, illustrations (découpages, collages et dessins au trait nerveux) parfaitement accordées aux univers juxtaposés mais distincts des amants - la douceur pour Maria, davantage de noirceur pour l’esprit plus torturé de José. Incartade irréaliste insérée dans le quotidien, cette nouvelle graphique perturbe nos horizons d’attente, sans pourtant nous ôter l’envie de croire à cette lumineuse histoire d’amour décalée.

  • Les voyages forment la jeunesse, c’est bien connu...

    genevievebrisac6.jpgAngleterre
    Geneviève Brisac
    Médium de L’Ecole des Loisirs, 2005

     

    (par B. Longre)

    Les parents d’Adélaïde décident de l’envoyer en séjour linguistique sans l’avoir consultée au préalable (pour des raisons d'abord obscures), la toute jeune fille est révoltée – et se plie malgré tout à l’autorité parentale… Quand elle arrive en Angleterre, elle va de surprises en déconvenues, portant un regard critique sur tout et sur tous – transformant ainsi certaines scènes au demeurant banales en une comédie très acide : la famille d’accueil en prend pour son grade, mais les Français qui l’accompagnent aussi.

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  • Entre hommage et subversion, quand la littérature transcende la mort.

    spreadwide3.jpgSpread Wide
    collection Rencontres, Encounters
    Kathy Acker & Paul Buck, avec Rebecca Stephens, John Cussans

    Editions Dis Voir

     

    (par B. Longre)

     

    Spread Wide s'est bâti autour d'une "rencontre" (ainsi que le veut la collection que dirige Danièle Rivière) entre l'écrivaine Kathy Acker (décédée en 1997 et dont les Editions Désordres ont entrepris de faire découvrir l'oeuvre aux lecteurs francophones) et Paul Buck, performer et écrivain anglais, avec qui elle entretint une correspondance à la fin des années 1980, alors qu'elle travaillait à son roman Great Expectations (bien entendu inspiré - très librement - du roman du même titre de Charles Dickens, Les grandes espérances) : une "rencontre" singulière, quasi unilatérale, Paul Buck n'ayant d'autre moyen que de "retrouver" feu Kathy Acker par le biais de ses lettres (style saccadé, oralisé, explosif le plus souvent, mêlant réflexions diverses sur son travail et anecdotes très personnelles), et la relecture systématique de ses romans. Dans son post-scriptum, Paul Buck explique ainsi la genèse de Spread Wide : "Le concept consistait à utiliser les lettres de Kathy afin de produire une autre œuvre, une fiction qui prendrait en compte certaines des questions que Kathy mettait en forme dans ses écrits."

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  • Le jeu de l’amour et des incertitudes

    loe2.jpgAutant en emporte la femme
    Erlend Loe

    traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
    Gaïa, collection taille Unique, 2005 - Parution en 10-18, mars 2008

     

    (par B. Longre)

     

    De la difficulté de vivre à deux – de la difficulté d’être soi-même.

     

    Présentation audacieuse pour ce deuxième roman du Norvégien Erlend Loe traduit en français, après Naïf (paru récemment en 10-18) : des entrées numérotées, signe, en surface, d’un parcours balisé, d’un récit maîtrisé et d’un enchaînement narratif connu d’avance – un ordonnancement chronologique qui est un leurre car le narrateur, dont les doutes et les hésitations, les anxiétés et les incertitudes presque maladives ne cessent d’imprégner le récit, fait plutôt penser à ces autistes qui ont un besoin vital de repères, de jalons répétitifs et rassurants pour avoir la sensation de posséder quelque contrôle sur une existence et un monde angoissants.
    Une personnalité sans relief, des désirs informulés (en apparence presque inexistants), le sentiment d’être en décalage, une platitude et une circonspection qui marquent sa crainte de s’impliquer plus avant dans ses rapports avec les autres : ce portrait au départ peu flatteur du protagoniste central, soudain livré aux assauts amoureux de Marianne, dont la fantaisie est contagieuse, évolue au fur et à mesure que la relation entre les deux jeunes gens se transforme et s’amplifie, au point de devenir essentielle.

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  • Paul, où les tribulations d'une "petite bite".

    zi3.jpgZi
    Sébastien Combemale
    Flammarion, 2005

     

    (par B. Longre)

     

    Le titre, monosyllabe égarée cherchant vainement sa moitié pour faire sens, semble attendre qu’on le redouble ; ce sentiment d'incomplétude est au cœur de l'existence de Paul, qui examine sa condition d'homme petitement membré avec lucidité, examen tour à tour pathétique, cynique ou drolatique, frisant l'obsession pathologique, pour notre plus grand plaisir de lecteur. Paul se dit "bancal de naissance, impotent. La vie m'a estropié, amputé." Son sexe de "petite taille", pour reprendre l'un des euphémismes du narrateur, l'a laissé tranquille jusqu'à l'adolescence, époque fatidique des comparaisons et des complexes en tout genre, coïncidant avec la découverte des films pornographiques : "une scène aura suffi pour constater que je n'avais pas de quoi aimer mon prochain comme les autres. Tout juste de quoi m'y faufiler." Ce qu'il voit comme un handicap physique majeur influe désormais sur toute son existence et transforme toute interaction sociale en une souffrance. Sa vie entière se résume à ce manque, à quelques centimètres de chair dont l'absence fait de lui : "un talon d'Achille de la tête aux pieds." C'est toujours à la taille de son sexe qu'il attribue son égocentrisme, sa phobie du féminin, son manque d'amabilité, son onanisme compulsif ou encore sa reconnaissance envers sa mère, l'une "des rares femmes de ma connaissance à avoir pu légitimement s'émouvoir de mon passage en son intimité." Cette moitié d'homme (c'est lui qui le dit...) rejette en partie le besoin de compétition exacerbée qui caractérise la plupart des comportements de ses pairs et tâche de dépasser son complexe d'infériorité en cultivant une certitude secrète : celle de valoir mieux que les autres, ceux qui affichent sans crainte du ridicule leur assurance phallique et leur fierté dominatrice ; "leur aisance me déchire. Je les hais parce qu'au fond de moi je les envie. Si vulgaires et odieux soient-ils, ils sont mes héros et je ne me sens pas de taille." pense-t-il à l'adolescence, un temps de frustrations et de plaisirs solitaires.

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