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Romans - Page 8

  • Secret de famille

    jjohnston.jpgDe Grâce et de vérité
    Jennifer Johnston
    raduit de l’anglais (Irlande) par Anne Damour
    Belfond, 2007
    t

     

    (par Anne-Marie Mercier)

     

    Un secret de famille hante une actrice dublinoise. Entre deux rôles, son compagnon la quitte, la guerre du Golfe est déclarée. Elle survit, hébétée devant les images de la guerre à la télévision, entre les coups de fil de son agent, les rencontres avec les amis et les disputes avec son ex-compagnon. Puis elle finit par penser que l’instabilité de sa vie vient du secret de sa naissance : sa mère, une femme brisée par on ne sait quoi, est morte sans lui avoir jamais dit qui était son père. Le père de sa mère, glacial, qu’elle appelle « l’évêque » – il est évêque protestant – est le dernier à détenir (peut être) la vérité. Les plus belles pages de ce livre sont celles qui évoquent la solitude de cette femme et en contrepoint le désert affectif vécu par les générations précédentes. Le puritanisme et ses ravages sont ici évoqués avec une force glaçante qui fait que le crime finit par susciter la pitié. La révélation viendra finalement, une vérité très amère, que le personnage, comme l’Œdipe tragique, aurait préféré ignorer. Si l’évêque bénit ses fidèles en invoquant « grâce et paix », le titre du roman montre bien ce que le livre illustre : là où il n’y a pas de vérité, il ne peut y avoir de paix.

    http://www.belfond.fr

  • Adieux

    pbesson.jpgSe résoudre aux adieux
    Philippe Besson
    10/18, 2008

     

    (par Jean-Pierre Longre)

    Abandonnée par l’homme qu’elle aimait, Louise parcourt le monde (Cuba, New York, Venise, Paris), en quête d’on ne sait quoi : l’oubli (de soi, de l’autre) ? le renouveau ? la certitude ? Mais elle sait bien qu’aimer, « c’est prendre des risques ». Apparemment, elle tente de les reprendre, ces risques, par correspondance. Le livre entier est composé des lettres, que depuis ses résidences lointaines elle adresse à Clément. Ces lettres rassemblent « les pièces dispersées d’un puzzle », celui de la vie amoureuse, des instants de bonheur et de doute, elles effectuent des retours sur un passé en dents de scie, sur la vie à deux, sur la solitude. Roman épistolaire à sens unique (aucune réponse ne parviendra, Louise en est vite persuadée), Se résoudre aux adieux tisse des variations sensibles et subtiles sur la désillusion, sans fermer la porte à l’espoir.

  • Mais la liberté, maman ?

    coco3.jpgJe suis une vieille coco !
    Dan Lungu
    traduit du roumain par Laure Hinckel
    Ed. Jacqueline Chambon, 2008

    (par Jean-Pierre Longre)

    Emilia Apostoae est une vieille dame qui vit dans la Roumanie d’aujourd’hui et qui se souvient… Sa mémoire la ramène à son enfance rurale, à sa fuite en ville, à ses parents, à tante Lucrecia et tonton Andrei qui l’invitaient chez eux et lui faisaient goûter aux plaisirs citadins tout en l’attelant aux tâches ménagères, à son travail en usine, à son mariage, à sa fille Alice partie faire carrière et se marier au Canada… Comme une remise à plat de tout le passé, « comme une carte de géographie pleine de petites ampoules qui s’allument simultanément », ses souvenirs posent la question centrale : « Emilia Apostoae a-t-elle été réellement heureuse ou est-ce seulement une impression ? » ; et la question subsidiaire : «Comment as-tu pu être heureuse quand tous ces gens étaient malheureux ? »

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  • Cachez ce sein…

    idelette3.jpgLa garde-robe ou Les phrases de taffetas

    Idelette de Bure

    Arléa, 2008

     

    (par Myriam Gallot)

     

    Certains noms de tissus et de vêtements sont presque aussi beaux que les étoffes et les atours qu’ils désignent. Caraco, cardigan, gabardine, catogan, corsage, soie grège, capeline, houppelande : comment rester insensible à la puissance de suggestion de ces mots un peu magiciens ?

     

    C’est un envoûtement que la belle écriture ô combien sensuelle et féminine d’Idelette de Bure. Une délicieuse poésie de l’artifice, dont la légèreté n’a rien de superficiel. Bien au contraire, une femme - la narratrice - se drape et se dévoile dans ses parures, tour à tour mousseline transparente et carapace, en un jeu de cache-cache à la malice duquel le pseudonyme de l’auteur vient encore ajouter (mais oui ! souvenez-vous ! Idelette, la discrète épouse de Jean Calvin, celui-là même qui refusait que les bons chrétiens portent des vêtements ostentatoires ou fassent preuve de fantaisie…)

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  • Pari risqué

    earnaud1.jpgLes Trilingues
    Emmanuel Arnaud

    Le Rouergue (doAdo), 2007

     

    (par Anne-Marie Mercier)

     

    Gabriel, élève de 6e dans un collège parisien, est en classe trilingue où l’on apprend le japonais. C’est lui qui raconte son année, avec son langage (une version d’oral ado pas toujours crédible). On a ici ce qui pourrait être l’amorce d’une réflexion sur les particularités de ces classes, tant les points qui y sont développés sont nombreux et variés : pourquoi on y est, l’acharnement des enseignants et des parents impliqués à trouver des occasions pour ouvrir la classe sur la culture du pays exotique, la difficulté des élèves d’origine étrangère à se situer dans le groupe… La caricature n’est pas loin, et le texte est très drôle, en un sens.

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  • Dans le mal se trouve toute volupté…

    gordon3.jpgGordon

    Edith Templeton

    traduit de l'anglais par Marie-Hélène Sabard
    10/18, 2007

     

    (par Caroline Scandale) 

     

    « Quand il me possédait avec un acharnement tel qu’il m’entraînait au bord des ténèbres, il me donnait cette extase : savoir que j’avais atteint la chose, la seule chose que j’eusse jamais voulue... » Le ton de cette scandaleuse histoire d’amour est donné.

    Louisa Walbrook, 28 ans, rencontre dans un pub un inconnu de vingt ans son aîné, dont elle devient la maîtresse ou, plutôt, l’unique objet de perversion. L’inconnu, Gordon, qui est psychiatre, entraîne Louisa dans un rapport de domination/soumission et prend plaisir à exhumer les souvenirs refoulés dans l’inconscient de sa partenaire. Entre chaque séance d’intrusions mentales, Gordon la pénètre froidement et en tire une satisfaction éclair. A son corps défendant, Louisa jouit comme jamais de cette exquise sensation d’impuissance et quand, à deux reprises, Gordon la viole, elle est heureuse d’être mortifiée de la sorte car son emprise lui donne la « délicieuse impression d’être à l’abri ».

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  • Incarnation du mal

    rthomson.jpgMort d’une tueuse
    Rupert Thomson

    trad. de l’anglais Bernard Turle

    Editions P. Rey, 2008

     

    (par B. Longre)

     

    Après trois décennies passées derrière les barreaux, Myra Hindley vient de s’éteindre, mais nul n’a oublié les crimes odieux qu’elle a commis dans les années 1960 avec son complice, Ian Brady, pédophile et assassin de la lande ; un policier est donc réquisitionné pour veiller le corps et le protéger de la vindicte populaire. Tout se déroule dans la morgue, l’espace d’une nuit, durant laquelle l’homme fait défiler ses souvenirs tout en s’interrogeant sur les motivations de cette femme qui l’obsède, pour des raisons bien précises. Le roman, introspectif, n’a rien d’un thriller, même si l’atmosphère pesante permet d’explorer les fragilités de l’âme humaine et les angoisses d’un quadragénaire en apparence tranquille, pourtant au bord d’un gouffre que l’on entraperçoit derrière ses rencontres fantasmatiques avec la meurtrière – celle-ci incarnant le mal à l’état pur et la perversité dont l’être humain peut se montrer capable, rappelant une vérité que l’on préfèrerait occulter, à savoir que nous sommes tous susceptibles de franchir le pas…

     

    http://www.philippe-rey.fr/f/index.php 

  • Secousse sismique

    cmccarthy3.jpgLa route
    Cormac McCarthy

    traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Hirsch
    Editions de L'Olivier, 2008

    (par Jean-Baptiste Monat)

    A la surface du monde dévasté, quelques hordes d'hommes s'entre-dévorent. Un père et son fils errent sur la route. Ils traînent un caddie, explorent les ruines à la recherche d'une boite de conserve, d'un peu d'eau. Aucun secours à attendre, aucune ressource et aucun but ailleurs qu'en soi-même. Survivre, c'est fuir, échapper à la traque des barbares.
    Il s'agit de tout sauf de science-fiction : ce sont nos autoroutes qu'ils sillonnent, nos maisons qu'ils inspectent et les vivres qu'ils y cherchent ressemblent parfaitement à ceux qui s'amoncellent dans nos cuisines. S'agit-il d'anticipation ? La force de l'écriture nous fait comprendre que leur temps est déjà le notre. La débâcle est amorcée : n'avez-vous pas remarqué que de fines particules de cendre recouvrent parfois les objets que nous jetons négligemment au fond de nos caddies ?

    Le père envie souvent les morts de n'avoir plus à lutter. Il s'accroche aux paroles de l'enfant. L'enfant « porte le feu » et ils reprennent chaque matin la route. Le sort de l'humanité entière pèse sur ces deux êtres : dans ce monde, que vaut encore l'espoir d'une transmission, d'une relation autre que marchande, concurrentielle ou cannibale ? Que vaut encore le conte biblique de la force vaincue par la faiblesse ?
    En guise de réponse, McCarthy passe la tradition du roman américain à l'épreuve d'une violente vision poétique. Cette illusion que la terre tremble en lisant, un tel mélange du présent incertain et du futur inéluctable signent une grande œuvre de notre époque.

    http://www.editionsdelolivier.fr/

  • Le dernier des punks

    cpaviot3.jpgCassé (Kurt Cobain)
    Christophe Paviot

    Naïve, 2008

     

    (par Blandine Longre)

     

     

    « J’ai pas choisi mais la douleur est ma seule vérité. »

    S’inspirant d’une figure musicale culte tout en la faisant autre, lui conférant une humanité que le personnage public n’aura jamais acquise à nos yeux d’individus (fans ou non) lambdas, Cassé (Kurt Cobain) se présente comme un objet romanesque nécessairement hybride, entre fausse autobiographie sur le mode du renversement et vrai roman hommage ; un parcours éclair, chaotique et poignant, de ceux qui prennent par surprise et broient tout sur leur passage, en particulier les cadres conventionnels de ce que nous entendons habituellement par « fiction ».

     

    Aussi, il serait vain de chercher à démêler le vrai du faux, de croire qu’on trouvera dans ce récit abrupt des éclairages et des données biographiques exacts (hormis la discographie, fidèle à la réalité – même si les morceaux mentionnés ne font l’objet que d’enregistrements amateurs au cours du roman) ou de s’imaginer que la figure de Cobain peut se réduire à ce que le personnage Cobain nous dit de lui.

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  • Partout la poésie

    sibran.jpgLe monde intervalle
    Anne Sibran
    Panama, 2008

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Échos de la vie quotidienne, ces chroniques résonnent comme des harmoniques. Ni roman, ni essai, ni autobiographie, mais plutôt journal des sens et de l’essentiel, Le monde intervalle dévoile des drames petits et grands, des sensations (odeurs, sons, regards, qui n’excluent ni le goût ni le toucher), des souvenirs d’enfance et de voyages, présente des scènes de bistrot métamorphosées en spectacle théâtral, propose des évocations de la nature jusque dans les recoins urbains, des frayeurs (celles de la narratrice, celles des autres), des esquisses et des portraits… Partout la poésie affleure, répondant au besoin de saisir les faits, les choses, les êtres avec délicatesse, d’appréhender aussi les secrets mêmes de l’écriture. « Ainsi peu à peu je comprends combien la « périphérie », l’épiphanie des petits événements, nourrit le cœur de l’essentiel ».

     http://www.editionsdupanama.com

  • À chacun son secret…

    vdurand3.jpgCes gens-là
    Virgile Durand

    Plon, 2008

     

    Entretien avec l'auteur à la suite de cet article.

     

    (par B. Longre)

     

    Ces gens-là, premier roman de Virgile Durand, retrace plusieurs parcours d’existence plus ou moins liés, sur plusieurs générations ; un entrelacs d’histoires impeccablement échafaudé, dont il est bien difficile de s’extirper tant on se laisse porter par une écriture volontairement sobre et par les personnages qui se voient attribuer chacun un long chapitre : Jens, d’abord, jeune soldat de l’armée allemande, qui a subi une terrible mutilation quand il était enfant, un secret qu’il confiera pourtant à Simon, l’un des prisonniers dont il a la charge… La guerre terminée, Simon s’installe avec Louise, qui a connu les mêmes épreuves et privations que lui.

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  • Une somme

    incognito.jpgIncognito

    Petru Dumitriu
    Le Seuil, 2007

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

    Né en Roumanie en 1924, mort en France en 2002, Petru Dumitriu n’est pas un inconnu… Auteur roumain dissident, il a écrit plusieurs ouvrages en français après son exil, et le Seuil a eu la bonne initiative de rééditer Incognito, roman majeur publié pour la première fois en 1962.
    Traversée des décennies les plus troublées de la Roumanie récente par un personnage qui a tout connu, tout vécu, de la guerre à la dictature, le récit se situe entre culpabilité et espérance, entre oppression et libération. « Il est trop facile de dire que c’est la société et l’histoire et la nature qui sont coupables. Elles le sont aussi, de leur côté. Mais cela laisse ma faute entière ». Et en réponse : « Il y a de l’espoir et de fortes raisons de confiance ». Incognito est une somme ; qui veut saisir l’histoire tourmentée de la Roumanie et, plus largement, les ressorts de l’âme humaine au milieu des tempêtes se doit de le lire.

  • Désynchronisation familiale

    100prcent3.jpg100% chimique

    Doeschka Meijsing

    Traduit du néerlandais par Charles Franken

    Le Castor Astral, « escales des lettres », 2008

     

    (par Myriam Gallot)

     

    C’est une histoire de famille, retorse et ambivalente. Une famille où les hommes n’ont jamais vraiment eu leur mot à dire et où ce sont les femmes qui occupent le devant de la scène, en premier chef la pétulante arrière-grand-mère, modiste allemande, Maria Blumenträger, puis ses filles, petites-filles, jusqu’à son arrière petite-fille, qui tente de compléter le puzzle de ces Allemands devenus Néerlandais par nécessité, « immigrés qui ont refermé la porte derrière eux. »

     

    La narratrice livre une guérilla sans merci à sa mère Ilna qui refuse de livrer ses souvenirs à sa fille, dont elle se méfie. Nous sommes 100% chimique, a entendu dire cette dernière à la télé, alors à quoi bon aller chercher l’âme de la famille ? Pourquoi vouloir inventer n’importe quoi ?

     

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  • Entre lame et chair…

    barbiere3.jpgLa barbière
    de Caroline Lamarche et Charlotte Mollet
    Les impressions nouvelles, 2007

    (Par Caroline Scandale)

    Erotisme et exigence littéraire sont les maîtres mots de ce conte pour adultes, diablement transgressif. Chez la Barbière, douleur et volupté s’entremêlent. Prêtresse en son salon, elle effleure la peau des hommes de sa lame affûtée. Elle rase comme on caresse. Les clients s’abandonnent. Commence alors un étrange rituel, entre lame et chair… Par leur sacrifice consenti, les clients de la Barbière font une offrande bien particulière au Grand Ob, maître de la cité et garant de la paix. Dans cette ville frôlant le chaos, pas un homme qui ne rêve de s’allonger sur son siège incliné. Assistée de Mira la narratrice, la Barbière exécute sans relâche les mêmes gestes, précis, doux et cruels à la fois.

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  • J’ai deux amours…

    ldelachair3.jpgBoris Vian et moi
    Lou Delachair

    Roman Exprim, Sarbacane, 2007

     

    (par B. Longre)

     

    Elsa, 18 ans, arrive à Paris afin d’étudier la littérature (accessoirement) et surtout de tenter de sauver le couple déjà « vieux » qu’elle forme avec Louis, son premier « grand » amour, connu cinq ans plus tôt au lycée. Car tandis qu’Elsa est convaincue de toujours l’aimer, Louis semble s’être muré dans une indifférence qui ne fait qu’accroître le mutisme et l’angoisse de la jeune fille – incapable de rompre ce statu quo, de le quitter, de le libérer, de passer à autre chose. Ils ne s’installent pas ensemble, vivent chacun de leur côté dans la même rue du quartier latin ; et même si, imperceptiblement, tout a changé entre eux, ils continuent de se voir chaque jour, par la force de l’habitude, sans qu’il ne se passe plus grand-chose – hormis la lente agonie de leur histoire.

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  • Hurlement de la vie, épuisement du langage

    popescu3.jpgLa Symphonie du loup
    Marius Daniel Popescu

    José Corti, 2007

     

     

    (par Jean-Pierre Longre)

     

     

    Marius Daniel Popescu est né en Roumanie et vit actuellement à Lausanne. Il s’est fait connaître il y a quelques années par ses Arrêts déplacés, recueil de poèmes où la vie quotidienne se décline en miniatures ciselées avec une amoureuse précision. Il rédige et publie en outre avec régularité Le Persil, journal atypique, inimitable, où fleurissent les mots du quotidien. Marius Daniel Popescu est un poète, et l’important roman qu’il vient de faire paraître en est une preuve supplémentaire.

    Car les 146 sections des 399 pages (soyons précis !) de La Symphonie du loup sont autant de poèmes en prose. Juxtaposition de tableaux, d’instantanés, de scènes représentant les petits et grands faits d’une existence, le texte est un puzzle à la Perec, une tentative d’épuisement du langage par la vie elle-même, qui devrait triompher des mots, les effacer purement et simplement, ces mots ressassés, réitérés, s’étalant sans vergogne sur la page, et qui « ne devraient pas exister » (leitmotiv tout aussi ressassant). Car ils sont de vrais pièges, des pièges à loup : « Tu as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre. Même le mot cerisier, tu savais qu’il est à la fois donneur de vie et meurtrier ». Et encore : «Quand je lis des mots inscrits quelque part, dans des livres de toutes sortes, sur des murs, dans les journaux ou sur les affiches publicitaires, je ne m’approche pas de leur sens avec une envie de recevoir du plaisir. Je ne cherche pas le plaisir dans les mots ». Et plus on approche de la fin, plus les séquences deviennent brèves, réduites au minimum verbal, au squelette narratif, et le puzzle devient multiple, livré au hasard comme une partie de cartes.

    En même temps, La Symphonie du loup est un roman au souffle inépuisable, un souffle qui vous transporte entre passé et présent. L’enfant, le jeune homme qui, comme sa famille et ses compagnons, évoluait sous et malgré l’omniprésence de la dictature, est simultanément ce père de famille qui voit agir et fait grandir ses enfants, la « petite » et la « grande », dans son pays d’adoption. « L’école de la vie », qui signifie « tout ce qu’un être humain peut vivre et comprendre et apprendre sur la terre », est ici et là, en un constant va-et-vient entre là et ici. C’est une école qui enseigne tout, y compris la mort : celle du père, qui est au départ de la narration, celle de l’enfant à naître, relatée en des pages hallucinantes d’émotion contenue : «ce monde est fou, nous sommes des fous parmi les fous, je ne veux pas d’un enfant de fou dans un monde de fous ! », dit en pleurant la fiancée qui « souffrait beaucoup à cause de la vie que le parti unique avait instaurée au pays »… Ce « parti unique » est partout, transformant les hommes en « figurants » obligés de répondre « présent ! » alors que pour survivre ils ne peuvent qu’être mentalement ailleurs.

    Le souffle du roman, c’est aussi le style, un style qui prend à la gorge. Le style c’est l’homme, a dit quelqu’un il y a quelques siècles ; mais l’homme est un loup pour l’homme, avait dit un autre un peu auparavant ; résultat de l’équation (qu’aurait donné le héros, féru de mathématiques) : le style, c’est le loup, dont le chant, murmuré ou hurlé, ne peut pas laisser indifférent. Roman à la deuxième personne, parole adressée par le grand-père à son petit-fils, La Symphonie du loup utilise le « tu » général, universel, mais le « je » et le « il » sont là, tout près, en embuscade dans le train du récit : « Tu es resté dans ce compartiment un peu plus d’une heure, presque endormi tu avais pensé à toi à la première personne, tu t’es vu à la deuxième personne, tu t’es regardé et tu t’es écouté à la troisième personne comme quelqu’un qui se regarde dans une glace et s’appelle soi-même, alternativement, par « je », par « tu » et par « il » ».

    Transparente simplicité des faits, absurde complexité de la vie. Le loup dévore les mots, et cependant il les métamorphose en un chant aux insondables harmoniques et aux interminables échos.

     

    http://www.sitartmag.com/popescu.htm

     

    http://www.jose-corti.fr/

     

    http://www1.rsr.ch/espace2/avent/index25.htm

     

    du même auteur
    Arrêts déplacés - Antipodes, Lausanne, 2005

  • Mu, Le feu sacré de la terre

    mu3.jpgLa trilogie du gardien, tome 1 : Mu Le feu sacré de la terre
    de David Klass

    traduit de l’anglais par Julien Ramel
    Intervista, 2007 - collection 15-20 ans

     

     (Par Catherine Gentile)

     


    Une nouvelle collection chez Intervista, co-dirigée par Denis Guiot
    et Constance Joly-Girard : « 15-20 ».

     

     

    Denis Guiot explique que la démarche éditoriale qu’il a choisi d’adopter avec Constance Joly-Girard vient combler le « no man’s land éditorial » que l’on constate en ce qui concerne les jeunes adultes. Ceux-ci ne se retrouvent ni dans la littérature de jeunesse, justement trop ciblée pour les enfants et les adolescents, ni dans la littérature pour adultes. Captés bien souvent par d’autres centres d’intérêt, ils délaissent alors la lecture.
    Denis Guiot précise encore : « La collection « 15-20 » proposera des romans en prise avec les grands enjeux de notre société, des romans pour rêver et prendre conscience, des romans d’apprentissage où les héros devront « mouiller leur chemise », des romans écrits dans une langue claire, dynamique et naturelle. Notre politique éditoriale s’appuie sur du divertissement de qualité au service d’une ouverture sur la vie, et prend en compte les pratiques culturelles de la tranche d’âge visée. Les titres que nous publions en 2008 parleront du danger que court la planète, du suicide des jeunes, de l’immigration clandestine, de la ghettoïsation des banlieues, etc. Mais sans prêchi-prêcha et en gardant toujours à l’idée que lire n’est ni une obligation, ni une occupation démodée, ni une activité élitiste, ni une fuite hors du monde, mais un plaisir simple, intense et actuel, qui fait partie de la Vie. »

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  • Rêver pour vivre et vice-versa

    mademoiselles3.jpgLa vie rêvée de Mademoiselle S.
    Samira El Ayachi

    Exprim, Sarbacane, 2007

     

    (par B. Longre)

     

    Entre deux eaux, Salima a bien du mal à réconcilier son présent et ce qu’elle éprouve (et laisse rarement sortir) – ses frustrations, sa lassitude face aux pressions qui viennent de toutes parts, ou tout ce qu’elle n’ose espérer vivre un jour. Fille d’immigrés marocains, issue d’un milieu modeste, la jeune lycéenne de terminale, pétrie de contradictions, semble ne plus savoir quelle route emprunter : certes, elle reconnaît la valeur de son travail scolaire et ses camarades lui en savent gré (profitant de « la » bonne élève comme bouée de sauvetage), tout comme ses professeurs (qui peuvent compter sur elle quand les autres les désespèrent…), mais Salima reste pourtant lucide sur la finalité de ce qu’elle apprend au lycée. Simultanément, cette étiquette d’élève brillante et consciencieuse (« dans le système, attrapée docile », dit-elle) lui pèse tout autant que certains rituels familiaux qui l’ennuient ou les incitations à « continuer ainsi » de ses parents qui veulent lui assurer le meilleur avenir possible. Alors, quoi faire ? Chercher un petit boulot ? Entrer dans la vraie vie ? Oui, mais comment ?

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  • Rififiction dans l’édition jeunesse

    gloire3.jpgLa Gloire de mon frère
    Emmanuel Arnaud

    Editions du Rouergue (doAdo), 2007

     

    (par Anne-Marie Mercier)

     

    Non, La Gloire de mon frère n’est pas un remake de Pagnol mais est construit à partir d’un soupçon d’autobiographie. Ce court roman reprend de façon tout à fait originale l’histoire du premier roman d’Emmanuel Arnaud, Les Trilingues, édité lui aussi au Rouergue (2006). Il reprend non les personnages, ni l’intrigue ni les thèmes, mais l’histoire de la publication d’un roman pour ados et la découverte que l’auteur a faite des métiers de l’édition à cette occasion. Éditrice, correctrice, conseillère, une certaine Sophie, guide l’écriture finale, pilote l’auteur dans les salons du livre, interviews, etc. et veille à l’avenir de l’œuvre.


    Tout cela est une fiction et non une autobiographie, même si le premier roman évoqué s’intitule ici Les Bilingues, le second Les Trilingues, etc. (c’est d’une série qu’il est ici question) et si l’expérience de ce premier roman a pu nourrir l’œuvre.

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  • Savoir, plutôt que "croire"

    servais3.jpgServais des Collines, un aventurier de la Renaissance
    d'Anne Percin
    Oskar jeunesse, 2007 - à partir de 13 ans

    (par B. Longre)

     À première vue, le nouveau roman d’Anne Percin est bien différent, voire aux antipodes du précédent (Point de côté) : il s’agit là d’un roman historique, fresque vivante, foisonnante, érudite et très vraisemblable d’une Renaissance tumultueuse telle qu’elle est vécue, l’espace de deux années (fin 1532- début 1535), par Servais, jeune lyonnais que son père imprimeur, adepte d’Erasme, envoie faire des études à Paris afin de réaliser par procuration son propre rêve d’érudition.

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