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Vérité pour soi, vérité des autres


Sois près de moi
Andrew O’Hagan
Traduit de l’anglais par Robert Davreu
Christian Bourgois, 2008

(par Joannic Arnoi)

Au milieu de la cinquantaine, le père David Anderton a changé de paroisse pour se rapprocher de sa mère qui « prenait de l’âge » à Édimbourg. C’est ainsi qu’il est arrivé à Dalgarnock, dans l’Ayrshire, une région sinistrée, et travaillée par les conflits de l’Irlande du Nord si proche. Dans une Écosse prolétaire, David Anderton est immédiatement perçu, par son éducation et sa langue, comme un symbole malgré lui de l’Angleterre patricienne, et prêtre catholique sur des terres orangistes.

Son récit est d’emblée marqué par la fatalité d’un environnement hostile : « Des ennuis comme les miens commencent, comme ils finissent, dans des milliers d’endroits, mais mon année en Écosse pourrait bien servir de révélateur. Il n’y a pas d’autre façon de présenter l’affaire. Dalgarnock apparaît maintenant comme le lieu central dans une histoire qui m’était familière depuis le début, comme si chaque année et chaque heure tranquille de ma vie professionnelle n’avaient été qu’une préparation à la noirceur de cette ville, où l’espoir ressemble à une campanule dont les clochettes sonnent la nuit. » (p. 15)

Le fil principal du récit décrit la mécanique implacable d’un piège social, que le prêtre évoque avec une sorte de détachement distingué. Sont intercalées des plongées dans son passé : son enfance marquée par la mort prématurée de son père, son éducation dans un pensionnat catholique du Yorkshire, sa jeunesse à Oxford à la fin des années 1960 (dont l’acmè est un “summer of love” à l’épilogue tragique). Souvent, la mémoire survient à des points critiques de l’épisode contemporain, établissant des parallèles subtils qui couvrent la douleur présente d’un baume ambigu. Elle contribue à dédramatiser une histoire éprouvante et crue qu’elle diffère ou suspend par des parenthèses.

Entre 1976 et 2004, la vie de David Anderton a connu un blanc : « mes années à Blackpool se passèrent dans l’oubli pastoral, une sorte de non-sentiment d’appartenance qui m’a suivi partout. » De fait, le lecteur fera sans cesse le saut entre une jeunesse enchantée et tragique (depuis 1968) et sa reviviscence terrible à Dalgarnock, comme si le narrateur s’était brutalement réveillé d’un long coma à l’occasion de ce nouveau ministère. Les agents du réveil sont sa gouvernante, Mrs Poole, et deux adolescents perturbés, Lisa et Mark. Avec la première, le père Anderton noue une relation complexe, mêlant complicité et incompréhension, besoin et distance. Face aux deux jeunes, il se laisse complètement aspirer dans une spirale d’expériences assez peu licites, dans lesquelles il oublie son âge et son statut, mettant en danger sa réputation, voire sa vie.

Au travers de ce témoignage fictif que l’on pourrait dire myope, Andrew O’Hagan dissèque la mécanique sociale qui construit un individu en bouc-émissaire, dans un contexte de misère généralisée (pas seulement socio-économique) et d’amertume. Les clivages religieux, nationaux, sociaux, qui traversent l’Écosse (et la Grande-Bretagne) contemporaine forment la toile de fond insistante dont les personnages ne sauraient s’affranchir. Et quand le stigmate de la pédophilie vient s’appesantir sur le narrateur, sa quête de justice apparaît comme l’illusion ultime d’un homme soucieux de sa vérité intérieure, même s’il n’y pas d’espace pour la faire résonner. Son panache face à l’adversité a un caractère foncièrement ambigu : on peut l’admirer comme y voir un leurre pathétique. Retranché derrière son personnage et sa voix souveraine, l’auteur s’est bien gardé de trancher.

La galerie de personnages contemporains est montrée avec un naturalisme très britannique, abondé par des dialogues quasi documentaires (qui confèrent au père Anderton un étrange statut de satiriste). La figure de la mère, romancière à succès, proche et distante, dont « l’amitié » est sans cesse à reconquérir, joue un rôle clé, encore qu’un peu mystérieux. Le « meilleur » vient sans doute (même si c’est terrible) du passé : la poésie, les élans de grâce. Sois près de moi est un roman-labyrinthe, et le père Anderton un médiateur déroutant. On ressort de cette lecture avec des perplexités à la mesure du talent romanesque d’Andrew O’Hagan, magistral constructeur de puzzle, peintre, dialoguiste, historien, brouilleur de cartes...

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