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10/06/2009

Rater tout, et même quelque chose de plus que tout

090330_p16_faust.jpgFaust
Goethe

Mise en scène d’Eimuntas Nekrosius
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Du 27 mai au 6 juin 2009

(par Nicolas Cavaillès)

L’immense solitude de Faust et son immense échec, qui toujours va s’aggravant, tel semble être le sujet de l’impressionnante adaptation du chef-d’œuvre de Goethe (Faust I, en l’occurrence) par le metteur en scène lituanien Eimuntas Nekrosius, qui promène son spectacle de ténèbres et de visions à travers l’Europe depuis maintenant plusieurs années. À l’excellente scénographie, à la simplicité et à la pertinence des effets trouvés pour illustrer un drame sans âge, s’ajoute le sombre charisme du comédien principal, Vladas Bagdonas, jouant Faust : ce spectacle marque l’esprit et y imprime son atmosphère oxymorique, souterraine et éthérée, d’une rare intensité dramatique.


Divisé en trois temps marqués par une montée progressive de l’action, commençant par le terrible constat de la faillite des savoirs, avant d’amener la tentation diabolique, et finissant sur l’échec absolu de l’histoire d’amour avec la jeune Marguerite, le spectacle baigne par ailleurs dans une sorte d’atemporalité métaphysique, notamment musicale (malgré de petites longueurs dans la partition, inégale). Une fois proclamé la vanité des livres, des mots, et de notre vieille Raison humaine, il ne reste qu’à montrer, qu’à donner à voir, en silence, de toute éternité ; Faust et son laboratoire vide deviennent ainsi la miniature la plus ambitieuse du monde, et c’est dans ce cadre-là qu’Eimuntas Nekrosius propose une suite de trouvailles visuelles à redoutable valeur symbolique : gestes simples et solennels, objets transitionnels (l’irrémédiable nœud de cordes du pacte, le cerceau pur et dérisoire de Gretchen, son rouet diaboliquement démultiplié), jeux de couleurs (noir, blanc, rouge, et la lumière jaune, faible et vacillante, du savoir), micro-espaces sacrificiels (carrés de livres balayés par le vent, cercles de bois de croix) – tous procédés accompagnant dans leur économie représentative l’économie narrative, elle aussi marquée par une concentration du drame en une somme de propos réduite, d’autant plus forte. La lumière tremble, l’étau de cordes et de pylônes infernaux se ressert, Faust sombre et entraîne avec lui sa pauvre ingénue, et jusqu’au bout l’écart est maintenu, écartèlement entre les intentions nobles du savant et le désastre moral dans lequel il s’enfonce. Nekrosius n’octroie aucun rachat à Faust, dont la volonté de comprendre « tout, et même quelque chose de plus que tout » (pour paraphraser Mme de Staël) se mue irréversiblement en une noire totalité de l’échec, l’inscrivant alors moins dans la lignée épique des découvreurs et des conquérants que dans celle, tragique, des vaincus.

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