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Entrelacs amoureux dans le prisme d’une mémoire

 

Aciman plus tard ou jamais.jpgPlus tard ou jamais
André Aciman
traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Aoustin
Éditions de l’Olivier, 2008

(par Joannic Arnoi)

En un lieu comme un autre de la Riviera italienne, dans un passé vieux de vingt ans, Elio revient sur l’été de ses dix-sept ans et la liaison qu’il vécut alors avec Oliver, un jeune universitaire américain reçu en résidence chez ses parents. La villa familiale forme un havre paradisiaque, ouvrant sur d’autre coins (« spots ») égrenés dans les environs : la ville de « B », sa piazzetta et son afflux humain, le « tertre de Monet », refuge d’Elio, la plage où Shelley s’est noyé, et encore d’autres accès à la mer… Cette existence estivale, simplifiée à l’extrême, ouvre de vastes plages de loisirs et de rêverie. Tout l’effort de réminiscence dont le livre est fait s’attache à celles-ci, sous le regard souverain d’un garçon de dix-sept ans, ses conjectures, pulsions et répressions.

Jusqu’à un certain point, Plus tard ou jamais pourrait se lire comme l’histoire, relativement linéaire, d’un amour d’été, avec son cadre (idyllique), sa galerie bigarrée de personnages secondaires (famille, domesticité, voisins), ses étapes, hésitations, revirements, et son terme annoncé. Mais le narrateur, pas dupe, a ménagé de nombreuses chausse-trappes, ellipses, modulations, qui brouillent le canevas (pour peu qu’on s’y attarde). L’incertitude trouve moins son principe dans les failles de la mémoire d’Elio que dans les effets secondaires d’un point de vue unique : les spéculations sophistiquées, alambiquées, d’un jeune homme, recréées vingt ans après. Lorsqu’elles se trouvent démenties ou lézardées, c’est l’ensemble de l’échafaudage narratif qui se tasse sur lui-même. La frontière entre rêveries et accomplissements est ténue et il suffit de quelques pages pour qu’elle se déplace, au gré d’actualisations de la mémoire. Et si Oliver garde l’essentiel de son opacité jusqu’au terme du roman, c’est un magnifique portrait de jeune homme, ignorant de lui-même malgré sa sagacité, qui se dégage d’Elio, dans le miroir de son moi ultérieur, fait narrateur.

Ce roman est un creuset où des ambiances de roman familial voisinent avec des inspirations plus contemporaines (entre autres des flambées de crudité sexuelle assez incongrues). Les langues s’entremêlent (davantage dans le texte original d’ailleurs, où le français a une place tierce), la culture la plus exigeante voisine avec des bouffées de prosaïsme, un libéralisme grand-bourgeois recouvre des tabous violents. L’ambiguïté est partout. Et de l’histoire, le Elio-narrateur n’a gardé que des fragments : moments d’inflexion, séquences brèves, gardant volontiers hors champ ce qui relevait d’un temps apaisé, de l’accomplissement après les coups de dés. Il en ressort une temporalité en accordéon, avec de nombreux sauts. Les moments répétés n’ont qu’une place ténue, plutôt au début du roman, et vont en s’estompant.

Les scènes saillantes sont donc particulièrement importantes, même si André Aciman s’est évertué à les délester de tout aspect dramaturgique. Plus tard ou jamais n’est ni un drame, ni une tragédie, et encore moins un mélo. Et malgré les moments comiques, ou subtilement sarcastiques, ce n’est pas vraiment un roman humoristique. Par évitements successifs, la narration semble se tenir à l’écart de tout genre identifiable et, à rebours de toute l’intensité de sentiments qui peut la traverser, elle a une dimension foncièrement matérielle, immanente, terrienne, anti-romantique (ce qui parfois confine au tour de force, pour une histoire d’amour). Le style des dialogues rappelle Flaubert et certains pourraient sans doute discuter l’influence de Proust (dont Aciman est un « spécialiste » notoire).

Pourtant, la prose infiniment souple, riche, ductile de ce roman n’a besoin d’être rapprochée d’aucune autre. Elle permet autant un plaisir au premier degré (car l’histoire est belle comme un paysage dégagé et changeant) qu’une lecture sophistiquée, assez nabokovienne (avec ses indices, ses jeux de miroirs, ses pièges). La traduction de Jean-Pierre Aoustin a gardé toute la jubilation et la souplesse du texte original. Grâce à quoi, rarement le sentiment de déperdition d'une langue à l'autre n’aura semblé aussi faible. À la restriction du titre cependant : Call Me By Your Name (« Appelle-moi par ton nom »), version originale, renvoyait à l’une des lubies érotiques d’Elio et Oliver (sous le signe de l’interversion des noms, des vêtements, des corps…). L’édition française a préféré une autre phrase redondante du roman (If not later, when ?), que le narrateur attribue à son moi de jeunesse comme un « schibboleth » — soit, en hébreu, un trait linguistique qui permet de distinguer un locuteur, ou « une épreuve décisive qui permet de juger de la capacité d’une personne » (selon le site le mot du jour). À travers cet exemple, néanmoins, émerge une autre facette d'un roman qui en comporte tant : sa façon gourmande d'entrecroiser diverses cultures et de les faire résonner ensemble.

Un des grands livres parus en 2008.

Le site des éditions de l'olivier

Une interview de l'auteur en anglais

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