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L'éternel mari

couvcollier.jpgDouble

Jean Collier

Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel

Le visage vert, 2008

 

(par Romain Verger)

 

Dans son premier roman, l’auteure anglaise Jean Collier raconte un impossible deuil, celui que tente de surmonter Photis, une jeune femme devenue la veuve de son ami Ian qui s’est noyé lors d’un séjour au Mexique. Pour autant, Ian est omniprésent, jusqu’à tisser son propre récit dans la fiction où alternent narration à la 1e  et à la 3e personne. Présence paradoxale et fantomatique, surgie de l’au-delà pour compter encore dans la nouvelle vie de la femme aimée, peser sur ses choix et s’immiscer dans ses aventures sentimentales. Un défunt coriace, éternel mari que la jalousie est parvenue à sauver des eaux pour hanter les vivants et s’en nourrir : « Je suis cette maison, se dit Photis. Ian est comme la mérule ; il vit dans mes os, dans mon âme ; invisible – mais ses dégâts sont immenses. Il me mange de l’intérieur. Un jour, il ne restera plus de moi qu’une coque vide et desséchée. » Jalousie de Ian à l’égard d’Ottavio qui partage la complicité de Photis, puis à l’égard d’Eric pour lequel elle éprouve du désir et avec lequel elle aimerait refaire sa vie. Alors Ian les épie, les suit, observe ces longues heures de travail qu’ils partagent, va jusqu’à passer la nuit à leurs côtés. Un sentiment qui tourne au délire lorsqu’il l’imagine aimée et possédée par de multiples hommes et femmes : « Photis va d’un garçon à l’autre, et tous cherchent à la retenir […] Mon épousée des ténèbres se faufile dans la foule un verre à la main ; […] dans le vacarme des filles rient ; et l’une lui caresse les cheveux, tout contre un mur tout en miroirs. »

On est loin des esprits frappeurs, des fantômes décidés à semer l’épouvante autour d’eux, la présence de Ian est des plus subtiles et des plus volatiles ; elle n’en est pas moins efficace. Ainsi, il  se coule autour du cou de Photis, se pose tel un oiseau sur son sein, se balance sur son épaule ou l’embrasse par la bouche d’Eric. Il se frotte aux corps et fouille les âmes, et en Protée, emprunte mille enveloppes et revêt les apparences les plus diverses, corporelles ou non, tantôt humaines, tantôt animales ou végétales. Pour approcher et épier Photis, il s’incarne dans Wally Fentens, l’intendante du château de Haut Abri ou bien, alors qu’il rode dans le parc, prend les formes d’un étrange chien aux allures d’ours et de sanglier. Mais les parties les plus poétiques sont celles où Ian se dissout et se noie dans la nature, trouvant « dans l’éparpillement de ce qui naguère formait leurs corps un curieux prétexte à mélange ». « Je me suis couché contre terre, au pied d’un arbre, et cherche à distinguer le gris du ciel. Des insectes me passent sur le corps et de plus gros animaux. Parmi les oiseaux de nuit il en est qui demeurent dans les arbres et qui chantent sans qu’on puisse les voir ; puis d’autres qui volent au-dessus de moi et pourraient bien se prendre dans mes cheveux, et m’arracher ce qui me tient lieu d’yeux. Cette idée me plaît, abêti que je suis, vidé de mes ressources par le désir assez vain que j’ai de retrouver un corps, ou bien de mettre fin à ce qui me reste d’existence. Je vais dans la forêt, les mains sur le visage. Le ciel, le grand ciel noir me passe entre les doigts, et je m’imagine voir une création du monde où je retrouverais forme ».

 

Il aura finalement fallu que Ian meure pour qu’il se révèle à Photis. En l’espace d’un été, elle sera amenée à fréquenter les lieux où Ian a sévi, à entrapercevoir son intrigante personnalité. C’est Ottavio, l’ami intime de Ian, qui, profitant des connaissances en histoire de l’art et des qualités de restauratrice de la veuve, l’arrachera à sa morne existence de fille au pair pour l’emmener sur les traces de son défunt compagnon, l’entraînant d’abord en Auvergne, dans le château des Feytens à Haut Abri pour y inventorier des objets d’art. Puis elle classera et cataloguera des livres dans une demeure du Yorkshire. Enfin, troisième et dernière étape : la propriété des Ellington à Aston Gay. Ce parcours est celui d’une double reconnaissance, celle de la présence fantomatique de Ian à ses côtés mais plus encore de la part d’ombre qu’il lui avait dissimulée de son vivant : son passé trouble de marchand d’art peu scrupuleux, de trafiquant et de faussaire. Cette part obscure s’incarne en Dolf et Irène, d’anciennes relations de Ian. Tous deux forment un horrible duo d’escrocs qui suivra Photis à la trace, l’impliquant malgré elle dans le vol de la Sainte Agnès, un rétable de grande valeur. Irène a les allures  repoussantes d’une « traînée » aux « dents de rat », barbouillée d’un maquillage qui lui sert de toilette. La Sainte Agnès est une œuvre maîtresse, elle est aussi le pivot du roman. On ne sait jamais vraiment si l’on a à faire à l’original ou à sa copie. Elle éclaire dans cette irrésolution même le récit tout entier puisque les personnages eux-mêmes sont susceptibles à tout moment de se dédoubler, de présenter leur vrai visage comme de tendre leur simulacre.  Qui parle à Photis? Eric ou bien Ian empruntant sa bouche ? Et il n’est pas le seul : l’ami Ottavio et même Sylvia, l’ex de Ian, se dédoublent à leur tour, dans une narration qui elle-même joue de la répétition de sa structure et de la circularité. Quant aux différents propriétaires et collectionneurs d’art auxquels Photis rend visite, ils peuvent d’une certaine manière être considérés comme des répliques les uns des autres.

 

Un processus complexe de duplication où se joue la question identitaire, de l’objet de la quête et du désir. Que vise Ian ? Photis, sous les traits d’Ottavio, ou Ottavio lui-même ? L’un comme l’autre lui sont indispensables, comme moyen, mais peut-être aussi comme fin. Et inversement puisque Ottavio copie les manières de Ian pour séduire Photis. Les personnages agissent sur un mode spéculaire : « J’aime regarder Ottavio dormir. […] Je convoque parfois mon autre Ottavio et tous deux, nous regardons son modèle dormir ». Et il en va de même de Ian et Eric. La jalousie pousse à convoiter le rival et à le posséder  : « Mais à présent je règne en maître sur ses yeux et sur sa langue, et lorsqu’il attirera Photis vers lui, et qu’elle le regardera, surprise, joyeuse sans doute, c’est moi qu’elle verra briller dans les yeux du jeune homme, c’est ma voix qu’elle aura à l’oreille, ce seront mes bras qui la serreront, trop fort, sans doute, et ceci jusqu’à l’invraisemblable amertume de me savoir vivant, et tout près d’elle. » Un jeu de miroirs sans fin, labyrinthique comme l’est Pseudo de Gary-Ajar, qui permet d’atteindre l’un à travers l’autre, de rejoindre autrui en passant par au autre soi-même, dans une relation triangulaire teintée d’une homosexualité qui, loin de se limiter au cas patent de Mme Sprayne, concerne plus d’un personnage du roman. Troublant.

 

http://www.zulma.fr/visagevert/

 

http://www.levisagevert.com/

 

http://www.levisagevert.com/edition/som-edition.html

 

 

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