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Collectionner, conquérir : l'Inde, l'Égypte

empire.jpgAux marges de l'Empire
Conquérants et collectionneurs à l'assaut de l'Orient de 1750 à 1850

Maya Jasanoff

Essai traduit de l'anglais (2006) par Isabelle Taudière

Éditions Héloïse d'Ormesson, 2009

 

(par Françoise Genevray)

 

Maya Jasanoff enseigne à Harvard l'histoire impériale et culturelle de la Grande-Bretagne. Analyse comparée de la formation des empires britannique et français, son livre s'articule autour de leur rivalité permanente, avec pour la période traitée ses temps forts (la guerre de Sept Ans, l'expédition d'Égypte) et ses points névralgiques (Amérique du Nord, Inde, rives du Nil). La comparaison est d'autant plus pertinente qu'elle ne peut se borner au parallèle des deux puissances. Si France et Grande-Bretagne évoluent presque simultanément de l'expansion commerciale, étayée d'influences diplomatiques, à la conquête et à l'occupation directe de pays étrangers, c'est que leurs ambitions respectives se forgent dans l'antagonisme et se renforcent dans la confrontation. Le plan de l'ouvrage reflète cette dynamique : entre deux parties consacrées à l'Inde (1750-1799) et à l'Égypte (1801-1840), zones de concurrences marchandes, d'ingérences diplomatiques et de conflits armés, s'insère un volet réunissant ces deux pays, pris en tenaille dans un « choc des Empires (1798-1801) » qui prime sur celui dit plus tard « des civilisations ».

L'auteure conteste une vision simpliste opposant Orient et Occident, ou cultures dominées et dominantes au sein des empires. Les études postcoloniales ont mis l'accent, à juste titre, sur les processus d'oppression et d'exclusion. Mais le concept de domination ne suffit pas à rendre compte, pour l'époque considérée (1750-1850), des existences faisant jouer d'un monde à l'autre le passage, l'union, la mixité, le partage : « on ferait fausse route en ne voulant voir dans l'expansion impériale qu'un processus d'exclusion, ou en imaginant qu'il était incompatible avec le mélange des cultures » (p. 327). Ce serait ignorer la réalité concrète des parcours de vie que la présente étude met en lumière : « les histoires individuelles des collectionneurs impériaux montrent que le processus de rencontre culturelle était autant le fait de traversées et de mélanges que de clivages et de divisions » (p. 20).

 

En témoignent les chapitres consacrés à Robert Clive, qui rapporta du Bengale une immense fortune lui permettant d'acquérir demeures, titres, tableaux et d'entrer dans la haute société insulaire ; à Antoine Polier, natif de Lausanne, engagé dans l'East India Company (instrument de tutelle et force d'intervention au service des intérêts d'Albion) avant d'offrir ses services au nawab de Lucknow, Asaf ud-Daula, comme lui collectionneur passionné de manuscrits ; à Claude Martin, lyonnais d'origine, devenu en Inde sujet de la Couronne britannique, fabuleusement riche et auteur d'achats en tous genres, rares, précieux ou à la pointe du progrès technique ; à Benoît de Boigne, savoyard employé lui aussi par la Compagnie avant de conduire une armée marathe formée par ses soins ; sans oublier cette autre figure de Lucknow, Elizabeth Plowden, connue grâce à son journal intime (1787-1789)... La peinture de Lucknow durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, cité cosmopolite prospère et foyer d'effervescence intellectuelle où aristocrates moghols et résidents européens échangent objets, habitudes et savoirs, offre un véritable feu d'artifice. Et la démonstration du fait qu'il est possible alors de « naviguer entre les sphères d'influence britanniques et continentales », comme de « franchir les frontières entre l'Orient et l'Occident » (p. 136). Le contexte évoluera, et les générations suivantes n'auront plus guère de latitude pour ces compromis.

 

L'originalité de l'ouvrage consiste à choisir la collection à la fois comme objet d'étude et comme prisme d'intelligibilité. Le terme est pris avant tout dans le sens propre et concret : rassemblement d'œuvres d'art, de textes, d'objets plus ou moins précieux. On entrevoit par cent détails quels trésors de temps, d'argent et d'énergie furent investis pour amasser à Londres, Paris, Le Caire, Lucknow ou Calcutta, tableaux, bijoux, statues, manuscrits enluminés, partitions, monnaies, miroirs, montres, horloges, mobilier, plantes, semences, instruments d'optique, appareils scientifiques, machines... Rien n'échappe à ces ensembles hétéroclites, tentaculaires, qui pour la plupart ont été dispersés depuis entre achats publics, héritages privés ou disparitions pures et simples (naufrages, guerres, pillages). La collection a beaucoup à dire de son commanditaire. Elle atteste sa fortune ou/et son goût, sa curiosité ou/et son avidité ; elle reflète ou assoit son prestige, parfois jusqu'à l'extravagance ; elle scelle l'alliance du commerce et de la conquête, ou sert de substitut symbolique à la mainmise directe. Mais c'est aussi une façon pour l'expatrié européen d'aborder les cultures étrangères... et l'occasion pour le chercheur d'examiner plusieurs sortes d'orientalistes et de connaisseurs.

 

Le mot-clé du livre s'entend aussi par métaphore. Administrateurs, soldats, marchands, ingénieurs, diplomates – les expatriés engagés avant 1800 dans l'aventure lointaine n'ont pas forcément conscience d'un projet impérial ou d'une mission civilisatrice, ni l'étayage idéologique adéquat. Ils « collectionnent » en Orient les appartenances culturelles autant que les biens matériels. Avec des avantages certains pour l'acclimatation au pays d'accueil, et aussi des difficultés pour articuler ces facettes multiples, surtout quand il faut les déplacer dans l'espace (le retour en métropole est souvent hérissé d'épines) et les adapter aux temps qui changent.

 

Un tournant se produit après 1800, fin d'une époque « où les frontières culturelles, sociales et politiques entre Britanniques, Européens et Indiens étaient relativement perméables » (p. 170). Les projets d'intervention militaire sur des terrains extérieurs se précisent des deux côtés de la Manche à chaque regain d'hostilité. À l'invasion de l'Égypte par Bonaparte répond la prise de Seringapatam par les troupes de l'East India Company (1799). Quand Tipoo sultan, souverain de Mysore, perd la vie dans cette bataille, militaires et civils britanniques s'arrachent ses biens. Ses collections sont exposées comme des trophées. Parallèlement, les antiquités égyptiennes deviennent au XIXe siècle l'enjeu de compétitions acharnées entre Britanniques et Français. Agents reconnus ou rabatteurs officieux approvisionnent le Louvre et le British Museum, soucieux de contribuer chacun à la gloire nationale en garnissant à qui mieux mieux leurs salles égyptiennes. Bernardino Rovetti pour la partie française, Henry Salt et  Gianbattista Belzoni pour le côté adverse sont des acteurs éminents de l'épisode, avec des mobiles divers (volonté politique, appât du gain, quête d'illustration personnelle). Repérer sites et monuments, fouiller et emporter avant tout autre – la concurrence est féroce.

 

L'idée d'empire et celle de collection entretiennent des liens étroits au plan des réalisations historiques. Forme d'appropriation conquérante et démarche d'ouverture transculturelle, la collection a ce double statut que M. Jasanoff explore avec brio. Coulant ses abondants matériaux dans une écriture narrative élégante et vive, dont la version française sonne particulièrement bien, son livre est aussi instructif que captivant.

 

 http://www.editions-heloisedormesson.com/

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