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Piccoli et son ombre

83_2_081412.jpgMinetti
Thomas Bernhard
Mise en scène d’André Engel
T.N.P. (Studio 24), Villeurbanne
Du 18 au 28 mars 2008

(par Nicolas Cavaillès)


Monsieur Michel Piccoli fait l’unanimité en Minetti, vieux comédien radotant son obsession pour le roi Lear et les aléas de son sort (élevé aux nues par le public et par la critique, il fut ensuite chassé comme un malpropre, et renonça trente ans durant au théâtre). Mais l’impeccable prouesse de l’acteur, monologuant avec brio pendant près de deux heures, et la mise en abîme inévitablement suggérée (puisque Piccoli joua Lear en 2006, déjà sous la direction d’André Engel), détournent quelque peu l’attention d’un élément moins enthousiasmant, plus ingrat : la pièce-même de Thomas Bernhard, qui n’en aurait peut-être pas cautionné un tel usage.

Car l’impressionnant tour de force de Michel Piccoli tend, bien malgré lui peut-être, à aseptiser le portrait grinçant de Bernhard Minetti (1905-1998), acteur monomaniaque et dérangeant dont ce n’est pas la retentissante gloire qui inspira Th. Bernhard – au contraire. Refus de la littérature classique, mépris des sociétés modernes et de leur grande bêtise facile à divertir, plaidoyer pour un art qui perturbe, qui mette mal à l’aise : tout cela est sans doute en soi un peu daté, mais n’en jette pas moins un éclairage ironique assez destructeur sur le spectacle d’André Engel, et sur les petits violons de Tom Waits lorsque la lumière baisse sur le vieux comédien solitaire, et encore sur les applaudissements nourris d’un public gagné d’avance à la cause de Piccoli. Rassurons-nous toutefois : par-delà les ovations, le public se sera sûrement ennuyé, ici ou là, durant ce long épilogue funèbre et beckettien, sans événement que l’attente ; de même, il n’aura pas goûté sans une amertume piquée d’incompréhension les cris de haine et la folie revancharde de l’ambigu Michel Piccoli, et de l’explicite Minetti, et de l’éternel Roi Lear. Et puis, nul n’y pouvait grand’chose : l’amour rend aveugle.

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