Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La clandestinité expliquée à Bobonne

acc-photo-sartre.jpgLes Mains sales
Jean-Paul Sartre

Mise en scène de Guy Pierre Couleau
Théâtre de la Croix-Rousse
Du 18 au 27 mars 2009

(par Nicolas Cavaillès)

Bonne surprise que ces Mains sales haletantes et comiques, seconde partie du dyptique politique en noir et blanc de Guy Pierre Couleau – après Les Justes de Camus. Soulignées par le recours aux mêmes comédiens, de nombreuses similitudes très précises rapprochent ces deux œuvres de l’après-guerre, posant avec le même alphabet, avec la même tendance à la formule retentissante (souvent d’autant plus creuse), la question de l’engagement politique (alors diablement d’actualité) et, de manière plus soutenue, celle du meurtre au nom d’un idéal. Mais, là où Camus péchait par didactisme et par une certaine étroitesse de vue, Sartre s’avère étonnament tonique et malin ; du moins, la mise en scène de G.P. Couleau réussit fort bien à ouvrir la pièce en un spectacle à plusieurs niveaux, comme à plusieurs tonalités, la distanciation par personnage interposé se révélant aussi narrativement attractive qu’intellectuemment intriguante.

Nous re-voici donc en Illyrie, nation imaginaire, miroir de nombreux pays d’Europe de l’Est : la fin de la seconde guerre mondiale s’annonce, l’Armée Rouge approche, les partis communistes locaux pressentent la victoire : il s’agit maintenant d’effectuer le passage de la clandestinité au pouvoir, de l’idéal au cynisme…  Le jeune Hugo (excellemment joué par Nils Öhlund) ne saurait s’y résourdre ; « intellectuel anarchiste » partagé entre la honte et l’amour de soi, gosse de riche et apprenti révolutionnaire, il s’en va tuer un supérieur, le redoutable Hoederer (Gauthier Baillot), homme d’action viril et élégant, dont il devient tout d’abord le secrétaire. Mais Hugo emmène avec lui, chez Hoederer, sa femme Jessica (joliment interprétée par Anne Le Guernec, avec beaucoup d’un humour salutaire), celle-ci poussant la stupidité jusqu’à une forme de sagesse pour le moins confondante, et décisive, souvent drôle : idiote et malheureuse, pragmatique et isolée parmi tous ces hommes aux mains sales et tortueuses, elle met les pieds dans le plat, renvoyant chacun à sa naïve insincérité envers soi-même, avec une bonhomie désarmante.

Sobre et parcimonieux, G.P. Couleau apporte à la pièce une efficacité et une humilité très appréciables, notamment dues à des comédiens bien en place. Ce faisant, il parvient à rafraîchir l’image de notre pesant « intellectuel du siècle » national, pour ceux qu’aurait lassés son indéfectible élévation aux nues. Car cet Hugo-ci, ce mignon petit bourgeois rêvant de politique, ce Lorenzaccio infantile, faible et têtu, n’est-ce pas encore Sartre lui-même, politicien aussi virulent que poseur, tenant ferme ses œillères (pour ne pas « décevoir Billancourt »), et qui (comme on l’apprend dans le récent Toucher des philosophes de François Noudelmann) se retranchait parfois dans une cachette solitaire pour jouer du Chopin ?

Les commentaires sont fermés.