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De la poisse considérée comme un des Beaux-Arts

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La Vie meurtrière
Félix Vallotton
Phébus, Collection "Libretto", 2009

(par Frédéric Saenen)

Félix Vallotton (1865-1925) est passé à la postérité comme peintre et surtout comme caricaturiste. Il compta notamment parmi les illustrateurs de feuilles anarchistes telles que L’Assiette au beurre ou Le Canard sauvage. Son trait, tout en féroce noirceur, n’est pas sans évoquer un précurseur Belle Époque de Jacques Tardi. C’était au temps où les keufs s’appelaient des « cognes » et les racailles des « apaches ». La critique sociale surinait le bourgeois d’un coup de plume ou de pinceau et la Loi dressait plus qu’à son tour ses bois de justice pour raccourcir les fortes têtes de la pègre parisienne, qui ne connaissaient pas encore l’ivresse de la traction avant.

Les Éditions Phébus nous rappellent que Vallotton fut également l’auteur d’un unique roman. Mais quel roman ! La Vie meurtrière, rédigé vers 1908 et publié deux ans après la disparition de son auteur, se lit, ou plutôt s’écoute, comme une sombre beuglante d’Aristide Bruant étirée sur deux cents pages.

Un rapide avant-propos nous apprend comment, durant un mois de juin perdu quelque part à la fin du dix-neuvième siècle, le commissaire du quartier de la Muette est amené à se rendre dans un appartement de la rue des Vignes, où un jeune homme se serait suicidé. Arrivés sur les lieux, les agents dépêchés pour cette affaire, sordide mais banale, trouvent le corps sans vie de Jacques Verdier, 28 ans. Dans sa lettre testamentaire, le malheureux déclare entre autre réclamer « la fosse commune » et léguer au fonctionnaire de police qui découvrira son cadavre le mystérieux pli que l’on trouvera dans le tiroir du bureau. C’est ainsi que le Commissaire Rablé hérite du manuscrit, sobrement intitulé Un Amour.

Commence alors le récit d’une existence aussi fugitive que gâchée, placée sous le sceau d’une fatalité systématique, invariablement funeste. De son enfance à ses derniers jours, Verdier va voir se succéder autour de lui les décès brutaux et les accidents graves, ce qui ne serait encore qu’un demi-malheur s’il n’en était que le témoin. Mais voilà : Verdier est, bien qu’involontairement, objectivement responsable de chacune de ces catastrophes.

La Vie meurtrière est l’illustration parfaite de ce que la sagesse populaire nomme par euphémisme « l’ironie du sort ». Et le pire, c’est qu’on y mord, à cette abracadabrante succession de poisses en série. Si la narration en est saturée dans les faits, l’écriture de Vallotton ne souffre quant à elle aucun temps mort. Chaque phrase oscille entre une très exigeante préciosité d’artiste et l’oralité la plus drue ; un mélange typique dans une certaine veine décadente, éminemment moderne et dynamique.

Autre motif de fascination : le roman regorge de scènes d’une cruauté si étourdissante qu’on serait tenté de les relire sur le champ, tant l’imaginaire dont elles proviennent s’avère fécond et déroutant. D’aucuns reprocheront à Vallotton sa complaisance, indéniable, à patauger dans le désastre. Et puis quoi ? Notre époque, blasée des énormités dont on la gave, s’effaroucherait-elle de la seule chose qui soit énorme ici : le talent ?

En retraçant ce destin voué à tourner court, Vallotton suggère qu’il est des tempéraments que d’insondables puissances (sociales ? biologiques ? occultes ?) prédestinent à évoluer selon la règle : « C’est la faute à pas de chance. » Il pose sous nos yeux le cas Verdier, l’exhibe dans son milieu naturel (le guignon), le dissèque jusqu’à soulever ses replis les moins glorieux, puis se dérobe au moment où les questions s’apprêtent à fuser. En cela, il crée une œuvre forte et belle, en tout point scandaleuse : l’autobiographie d’un malentendu, où le fictif se tient toujours à la lisière du vraisemblable.       

La Vie meurtrière constitue une leçon : elle nous fait comprendre que l’art réside dans la conjonction de la maîtrise technique et de l’acuité du regard. Vallotton possédait sans conteste ces deux atouts. Il suffira, si l’on n’en est pas encore persuadé, de se colleter à l’ultime paragraphe de ce texte et de s’en repaître sans fin, comme de la musique d’un glas sublime.

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