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25/03/2009

D’encre et de bois

Masereel2.jpgFrans Masereel. Une biographie.

Joris van Parys

Archives du Musée de la Littérature / Luc Pire, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Un soldat au regard halluciné, rampant et hurlant « Assez ! » face au feu de l’ennemi. Le corps d’une femme se précipitant sous un pont dans des eaux sombres, marquées du mot « désespérance ». Un inconsolé enfouissant son visage dans la poitrine d’un amour vrai – ou peut-être vénal. Un couple enlacé sous une lune complice et l’œil bienveillant d’un chat. La silhouette d’un pendu qui se découpe dans l’encadrement d’une fenêtre. Des grévistes en colère, des marchands de canons repus, des ivrognes vacillant sous le lampadaire. Et puis surtout des villes, foisonnantes, aux mille tentations, aux millions d’embûches et de destinées.

Tous ces arrêts sur images encrés sur bois, dont le noir tranche sur le blanc avec force, portent la même signature : celle de l’artiste gantois Frans Masereel (1889-1972). Témoin des deux conflits mondiaux, ce peintre et illustrateur a saisi avec une lucidité âpre mais généreuse les tourments individuels et les tourbillons collectifs qui agitèrent les années 20 et 30.


masereel.jpgLe livre de Joris van Parys est le premier ouvrage biographique d’envergure consacré à Masereel. Et l’on comprend la timidité qu’il a pu inspirer, ne fût-ce que par la profusion de son travail et ses innombrables contacts, fraternels ou d’estime, avec les personnalités (non pas les mouvements) en vue du modernisme européen.

 

L’art de Masereel, que l’on a tendance à trop vite assimiler au courant impressionniste, était qualifié par son ami intime Stefan Zweig d’« excessionnisme ». Un hapax qui ne sera jamais appliqué qu’à lui. Pacifiste et humaniste, cet authentique homme de gauche n’aura de cesse de mener sa gravure comme un combat au nom de la liberté de conscience. Bien que participant au renouveau artistique flamand, il demeure un inclassable pour lequel représentation et poésie sont intimement liées. George Grosz ne le surnomma-t-il d’ailleurs pas le « Verhaeren en gravure sur bois » ?

 

L’apport principal de Masereel à la xylographie reste sans doute sa technique simultanéiste, qui consiste à mettre en coprésence sur une surface différents moments d’une histoire, organisés autour d’une figure centrale. Masereel excellera à créer de véritables narrations visuelles, soit ce que serait un film de cinéma muet transmué en roman. L’aspect le plus magique de cette part de sa production, tel Mon Livre d’heures (1919), est que l’on peut savourer chaque instantané de ces séries comme une œuvre en soi, mais aussi en suivre le récit, d’une parfaite lisibilité.

 

Joris van Parys a méticuleusement fouillé le moindre recoin de son sujet. Aucune contribution en revue, aucune exposition en Suisse, France ou Allemagne (le pays où Masereel a le plus de succès) n’a échappé à sa vigilance. Il évoque également, avec justesse et pudeur, les détours d’une vie sentimentale riche ou encore les rapports avec ses correspondants de renom, qu’il s’agisse de Rolland, Aragon, Gide ou Dabit.

Masereel, qui pouvait aussi bien immortaliser les scènes pittoresques de sa terre natale que les ravages des crises économiques ou la barbarie des guerres, fut un esprit universel, reconnu et honoré de son vivant. Ses traits profonds comme une nuit d’encre n’en conservent pas moins une pureté incorrompue qui traverse les époques et les modes, à l’instar de cet « Original » avançant sous le nez d’une foule médusée de son ultime gravure. La biographie de Joris van Parys marque une nouvelle étape sur le chemin de cette légitime postérité.

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