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L'Europe des peureux

file_545_aff__EuroTableau.jpgLes Européens (Combats pour l’amour)
Howard Barker
Mise en scène de Christian Esnay
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
Du 12 au 25 mars 2009
(Suivi de Tableau d’une exécution, du 26 mars au 11 avril)

(par Nicolas Cavaillès)

Écrit en 1990, Les Européens (Combats pour l’amour) est la première pièce que Howard Barker qualifia de « théâtre de la catastrophe » ; ce drame historique situé juste après la fin du siège de Vienne par les Turcs, en 1683, annonce avec une force souvent dérangeante la décadence d’un continent égocentriste et formaliste, superficiel et anémié, profondément lâche. Aujourd’hui encore, vingt petites années après sa rédaction, la trame – guerre de l’Islam et du christianisme – se veut provocante, mais elle n’est pas aussi tape-à-l’œil qu’elle en a l’air : diffuse dans un déluge de catastrophisme malsain, elle permet surtout une plongée féroce dans les tréfonds de la morale judéo-chrétienne, aux aiguillons gréco-romains (le soi-disant héroïsme, et ce fameux principe « identitaire » dont on n’a pas fini de soûper), morale qui, faut-il le préciser, constitue le pain quotidien de l’existence des quelques sept cent millions d’habitants du Vieux Continent.

Entre les mains de Christian Esnay (qui monte Les Européens en dyptique avec Tableau d’une exécution, à venir), cette obscure page de l’Histoire, luxuriante et sombre comme les drames historiques de Shakespeare, et violente et frontale comme Blasted de Sarah Kane, est lue avec une férocité intelligente, et déversée tambours battants, emportée par le jeu des comédiens, beaucoup face au public : extraordinaire Nathalie Vidal en Katrin, Marie Cariès, Thierry Vu Huu ou encore Gérard Dumesnil. Si l’on exclut la curieuse, et regrettable, faute de goût de la saynète musicale (malgré le joli talent de Rose Marie d’Orros, qui signe aussi les costumes), la pièce compresse avec une puissance constante, de son rouleau de noirceur, de dégoût, de haine, de formidable fureur, de christianisme belliqueux et sanguinolant, de vices des vaincus, et, plus généralement, de monstruosité filiale face à la vieille Europe cloîtrée dont nous sommes les enfants, chétifs et peureux.

Il sera ainsi question de meurtres et d’enfantements, de survie et de dignité, de guerre et d'amour, dans ce spectacle à grosse densité, donnant à la complexité morale de l’âme humaine le débit imposant de la hargne, et la générosité maléfique du Rusé Doyen fait rhéteur. On l’a dit, la trame ne présente qu’une linéarité discrète, le tout forme un conglomérat de harangues et de diatribes stigmatisant l’humaine médiocrité au gré de psycho-drames limites : récit de viol, prostitution d’une affamée, fabulations de mourants, confrontations politico-artistiques entre un Habsbourg décadent et un soldat de la tabula rasa… La voie de la rédemption est sinueuse, et vaine – mais peut-être aurait-elle pu passer par la prise sur soi du mal, par le refus soutenu de l’innocence, hautaine par ce qu’elle suppose de vertus inédites, et indécente par le fossé qu’elle creuse entre le sujet et le reste du monde, quand ce reste du monde est bassesse et chaos. On le voit, enfin, les débats dépassent largement la Vienne du XVIIe siècle ; de quoi apporter de l’eau au noir moulin d’un autre expert en décomposition occidentale, Cioran, qui écrivait en 1952 : « Après tout, ce continent n’a peut-être pas joué sa dernière carte. S’il se mettait à démoraliser le reste du monde, à y répandre ses relents ? – Ce serait pour lui une manière de conserver encore son prestige, et d’exercer son rayonnement ».

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