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24/05/2006

La vie, le temps, les personnages et leurs auteurs

visniec1.jpgMatéi Visniec

Richard III n’aura pas lieu
La machine Tchekhov
La femme-cible et ses dix amants
Lansman, 2005

 

(par Jean-Pierre Longre)

La collection « La preuve par trois » des éditions Lansman s’enrichit de trois volumes de Matéi Visniec, dramaturge franco-roumain qu’il n’est plus besoin de présenter, ni en France ni en Roumanie (ni ailleurs, puisque ses pièces sont jouées dans de nombreux autres pays). Une trilogie ? En quelque sorte, mais une trilogie dont l’unité tient essentiellement au système référentiel : trois visites rendues, dans un esprit chaque fois différent, à des auteurs ou à des traditions du théâtre.

Richard III n’aura pas lieu met en scène la mise en scène, ou la tentative de mise en scène sous un régime totalitaire : Meyerhold, voulant monter la célèbre pièce de Shakespeare, se heurte à une censure de plus en plus cauchemardesque et de plus en plus absurde, incarnée par des Commissions de toutes sortes, qui vont jusqu’à inclure parents, femme et enfant (un monstrueux « camarade bébé »). Tout est remis en cause, même le choix de la pièce, même les silences qui rythment le texte, par la voix même de l’autocensure : « Moi, Vsevolod Meyerhold, communiste de la première heure, j’ai fait preuve d’insolence citoyenne rien que par le choix de cette pièce mise en silence ». Pas de silence, donc pas de jeu possible, pas de pièce : le vide. La remise en cause est celle du théâtre même.

La machine Tchekhov, nettement moins satirique, est, disons, moins directement tragique, même si la mort est au rendez-vous. Mais l’agonie de l’écrivain permet de rassembler autour de lui les personnages de quelques grandes pièces, La cerisaie, Les trois sœurs, Ivanov, Oncle Vania. Voilà l’occasion de méditer sur la destinée, sur la maladie, et aussi sur l’écriture, «dans le sens profond du mot » : « L’écrivain qui veut transmettre à tout prix un message défigure son œuvre. Montrez la vie sans essayer de rien prouver. C’est l’écrivain qui doit être au service du personnage et non le personnage au service de l’écrivain ». Et les questions se posent : les personnages vieillissent-ils ou restent-ils toujours jeunes ? Meurent-ils ou demeurent-ils en vie? Se parlent-ils vraiment, ou leurs voix se superposent-elles sans se fondre ? Dans des « Notes de l’auteur », Matéi Visniec tente de s’expliquer : « Tous les personnages de Tchekhov font partie, d’ailleurs, de la même famille de gens en détresse, ils tournent ensemble sur les chevaux de bois du même carrousel des destins brisés ».

Des destins brisés, il semble bien qu’il y en ait aussi, à foison, dans La femme-cible et ses dix amants. Une fête foraine s’installant sur une place publique, une « Maison des Horreurs », un « inspecteur chargé de la sécurité des installations foraines », une « femme qui a un couteau enfoncé dans l’œil gauche », un « Animal qui ressemble parfaitement à l’homme », et – abrégeons – un flot de personnages soumis à la menace d’une gomme géante, à leur propre délire, disparaissant, réapparaissant, se posant la question – et la posant au lecteur/spectateur : « Vous êtes plutôt chaussure ou plutôt parapluie ? » ; question qui, sous des dehors déconcertants, pose celle de la mémoire et de la vision du monde. Au milieu du désordre grandguignolesque, un « conteur » vient périodiquement tenter de faire le point, de donner des nouvelles des disparus, de nous faire retrouver l’ordre des choses et du temps.

Le théâtre de Matéi Visniec joue avec la tradition, en s’appuyant, ici, sur Shakespeare, Tchekhov, le Grand Guignol (ou le théâtre surréaliste d’un Roger Vitrac, par exemple) ; il joue au sens plein du terme, dans un esprit ludique certes, mais aussi théâtralement, littérairement, le plus sérieusement du monde. Et dans cet hommage distancié, dans cette perpétuation incessante de la dramaturgie, se crée un théâtre nouveau, polyphonique, résolument moderne.

http://www.lansman.org/

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/bio-auteur.ph...

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