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Salir, laver

resize_sm_media1_fichier_idiot1.jpgIdiot !
D’après Fedor Dostoïevski

Spectacle de Vincent Macaigne
Théâtre National de Chaillot
Du 4 au 21 mars 2009 (et en tournée)

(par Nicolas Cavaillès)

Immense déluge, grosse apocalypse de cynisme, de moralisme, d’ironie et de cruauté : voici qui vient bourdonner dans ton âme, Idiot !, librement adapté de Dostoïevski par le jeune metteur en scène Vincent Macaigne. Celui-ci affiche d’emblée parmi ses icones celle d’Artaud Martyr et Prince machiavélique du théâtre ; ainsi, tous les moyens sont bons, et l’humour, et la harangue, et l’insulte… Aussi bruyant qu’insaisissable, Idiot ! n’a pas peur du contact, et sa débauche de hurlements et de souillures, à laquelle on ne saurait reprocher de la gratuité, stigmatise à feux et à sang ce haut-lieu de la littérature russe : la fin de beuverie, toute de larmes, de hargne et de confessions débordantes ; le cœur de la crise, ramassée, condensée, invivable et d’autant plus puissante.

V. Macaigne s’arme d’une trame simplifiée, s’appuyant notamment sur le « roman préparatoire » de L’Idiot (publié en volume distinct par André Markowicz chez Actes Sud), et concentre les divers destins dramatiques en cours dans deux soirées : tout d’abord, la fête d’anniversaire de Nastassia, où le Prince Mychkine, l’Idiot, cœur enfantin, chétif et généreux, fait irruption, avec ses rêves d’amour et de charité, en pleine médiocrité, dans la vicieuse société oisive moderne ; puis, la convalescence christique de l’Idiot, devenu richissime, et bientôt déjà ruiné pour avoir trop prodigué sa « monstrueuse bonté ». Ce faisant, le pari de cette sorte de théâtre génétique est de puiser l’énergie existentielle du roman dans ses sources mêmes – soit, le crâne dostoïevskien, ou plutôt les carnets sur lesquels ce crâne se répandit, dans un magma mouvant d’idées et de saynètes décisives auxquelles le metteur en scène vient ajouter sa propre dose de trouvailles bordéliques, d’un autre temps. Une trame simplifiée, donc, mais qui permet, par sa souplesse narrative, et surtout grâce à l’infinie béance pessimiste dans laquelle baigne l’œuvre en cours d’élaboration, d’offrir à chaque personnage des prises d’ampleur et des complexités successives, jusqu’à ce que chacun acquière la dimension qui modifie toute la perspective. Tous pourris, tous repentants, tous pardonnables ; tous viciés, tous amoureux…

resize_sm_media1_fichier_idiot3.jpg Il n’est pas de temps à perdre, dans ce long spectacle qui n’épargne personne, ouvrant sur des considérations politiques accentuées, pour évoluer par allonges successives de déchéance, par mise en abyme des souillures irréparables et des sacrifices détournés, jusqu’à une fin en décomposition, mimant notamment l’inconstance même de l’esprit du spectateur (songeant aussi déjà à aller boire son verre après le spectacle). À ce titre, l’éclairage percutant projeté sur le suicide sans fin d’Hippolyte constitue, par les rires crânes qu’il suscite chez les spectateurs (trop malmenés pour ne pas se croire, hélas, le droit de juger avec autant d’irrespect), l’un des enseignements les plus lourds, les plus pesants et les plus graves, du spectacle. Les comédiens en foutent partout (non sans grand talent), le décor est sali, re-sali et sur-sali, l’intensité est rapidement criante, et tandis que les mariages se font et se défont, la scène s’assombrit, et la lumière tombe aussi sur ce maigre public méprisable dont nous sommes – ô nous autres Parisiens légers, Français mondains, créatures de pure éloquence et de lâche cérébralité, qui nous croyons revenus de tout parce que nous avons assez d’aplomb pour oublier l’essentiel.

Après tant de gravité et de noirceur, rien de tel qu’un bon thé parfumé – et ses trois bises chrétiennes, Idiot !… Mais, quoi qu’il en soit de l’ironie et du pessimisme (n’épargnant pas le théâtre même), ce spectacle constitue un solide parpaing pour écraser l’indifférence moite et le laisser-aller bourgeois, pour fustiger le divertissement écervelé, et pour pourfendre le théâtre engourdi dans des rites où trop souvent il ne se passe rien. Et si la noirceur générale ne cesse assurément pas, si elle s’éternise encore, elle aura tout de même eu un interlocuteur, un écrivain russe du XIXème siècle, et, à travers les décennies, par-delà nos crises libérales et nos emprisonnements dans l’affadissement culturel, la noirceur garde cet interlocuteur, lui-même épileptique et trop enthousiaste, toujours époustouflant, même entouré de types à poil et martelé de grasses basses rock des années 1990-2000. Tout est toujours déjà sale, le grand ménage doit continuer.

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