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Biographie énigmatique et roman polyphonique

ilija.jpgLe collectionneur de mondes

Ilija Trojanow

roman traduit de l’allemand par Dominique Venard
Buchet Chastel, 2008

 

(par Christophe Rubin)

 

 Si la vie de Richard Francis Burton a été sulfureuse, sa mort a donné l’occasion à sa veuve d’en faire un personnage définitivement mystérieux : non contente de lui avoir fait administrer l’extrême onction malgré des pratiques sexuelles et autres expériences qui n’étaient pas en odeur de sainteté – sans compter une conversion à l’islam – elle a immédiatement brûlé son journal intime et un certain nombre de feuillets manuscrits…

 Il n’est pas étonnant que l’écrivain allemand d’origine bulgare Ilija Trojanow commence son récit par cette scène, emblématique de la vie de l’aventurier et surtout créatrice de légende : c’est notamment à partir du vide laissé par ces traces disparues que peut se déployer l’art du romancier. Dans les dernières pages du livre se trouve d’ailleurs un épisode symétrique : celui des carnets en partie détruits par l’humidité et en partie volés par des singes, alors qu’ils étaient censés être à l’abri dans une outre à huile.

L’auteur a donc sans doute eu nécessairement recours à son imagination mais il a également fait des choix parmi une documentation malgré tout très abondante. Même si le roman traduit compte près de six cents pages, il n’était guère envisageable de relater tous les aspects du destin d’un tel homme, qui semble avoir eu de nombreuses vies. Il maîtrisait notamment vingt-neuf langues, apprises au cours de son séjour en Inde comme officier britannique et espion,  puis de son pèlerinage à la Mecque – il est le premier occidental à y être allé – ou de sa remontée aux sources du Nil jusqu’aux lacs Tanganyika et Victoria, qu’il localise pour la Royal Geographical Society. Il fut ensuite diplomate au Brésil, à Damas et enfin à Trieste ; mais encore écrivain, traducteur des Mille et Une Nuits – en version non expurgée pour la première fois – et du Kâmasûtra, en pleine période victorienne…

 

Sans prétendre à une quelconque exhaustivité, Ilija Trojanow a préféré se concentrer sur trois périodes clés : le roman se compose en effet de trois grandes parties intitulées « Indes britanniques », « Arabie » et « Afrique de l’est ». Il s’agit de façon générale de  réfléchir poétiquement à certaines transitions de la vie de Burton, sans l’amputer de tous ses mystères. Le lecteur ressort donc de ce roman avec plus de questions que de réponses car tout l’art de l’auteur consiste à mettre en valeur des zones d’ombres sans toujours trancher. La diffraction des points de vue y contribue grandement car l’écriture est essentiellement polyphonique, en ce sens qu’elle donne la parole – comme en contrepoint ou du moins en alternance par rapport à la narration principale – à d’autres personnages, porteurs de diverses cultures, qui n’ont jamais toutes les clés ou qui ne veulent pas forcément dire tout ce qu’ils savent, pour diverses raisons : un serviteur indien qui, à la demande de l’écrivain public auquel il fait appel pour une lettre de recommandation, multiplie les anecdotes sur son ancien maître et se fait tirer les vers du nez ; des enquêteurs musulmans qui cherchent à percer a posteriori les raisons profondes du pèlerinage à la Mecque de cet Anglais apparemment converti à l’islam, qui s’était fait passer pour un derviche persan et pour un médecin dès son arrivée au Caire jusqu’à devenir un musulman modèle malgré des incartades attribuées au soufisme ; un guide Africain racontant ses aventures une fois rentré chez lui ; le prêtre, enfin, qui, ayant administré l’extrême onction sur ordre de l’évêque et à la demande de la femme de Burton, veut savoir si ce dernier était véritablement catholique...

 

Mais cette question pouvait-elle avoir un sens pour un être non seulement doué de facultés d’adaptation incroyables, mais surtout véritablement curieux de tout : rien de ce qui était humain ne semblait pouvoir lui être étranger. Capable aussi d’embrasser pleinement, profondément, sincèrement des traditions disparates : « collectionneur de mondes » comme on pu l’être certains voyageurs, à rebours des tendances de leur temps – puritaines ou colonialistes en l’occurrence.

 

Il y a beaucoup de vérité humaine et de précision dans ce roman, nourri par la vie d’un auteur qui se trouve avoir lui-même remonté l’itinéraire de Burton : ayant grandi au Kenya, dans l’Afrique de l’est qui est le décor du troisième grand chapitre du roman, Trojanow – dont l’identité est sans doute déjà complexe en tant que Bulgare émigré en Allemagne – a également entrepris un pèlerinage à la Mecque avant d’aller passer un an à Bombay.

   

 

http://www.libella.fr/buchet-chastel

 

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