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11/03/2009

Touche pas à mon Bost !

bost.jpgPorte-Malheur

Pierre Bost

Le Dilettante, 2009

 

(par Frédéric Saenen)

 

Il serait particulièrement intéressant d’écrire une histoire de la littérature française en dressant le panorama de ses « petits maîtres ». Combien sont ainsi régulièrement redécouverts, qui ne jouèrent de leur temps que des rôles de seconds couteaux dans l’édition ou le monde des revues et ne furent qu’effleurés par les feux de la rampe ? Le cas d’un Emmanuel Bove, écrivain prolifique et de grande qualité qui dut attendre des décennies avant de se voir reconnaître posthumément, a, à cet égard, valeur de paradigme. Le seul vivier des années 1920-1930 réserve encore maintes surprises en la matière. Témoin : Pierre Bost.


Qui se souvient de cet auteur de pas moins d’une trentaine de titres, parus pour la plupart chez Gallimard, où il fut un moment employé comme lecteur de manuscrits ? Qui a en tête qu’il fut nommé en 1932 directeur de Marianne, afin d'y seconder Emmanuel Berl ? Qui a eu entre les mains Le Scandale, sa peinture au vitriol du milieu de la presse, ou encore son testament littéraire, Monsieur Ladmiral va bientôt mourir ? Un cinéphile averti vous rappellera, encyclopédique, que Bost fut l’inséparable acolyte d’Aurenches et d’Autant-Lara, et que ce trio d’anars adapta entre autres La Jument verte d’Aymé. Mais pour ce qui est de son œuvre sur papier…

Voici que reparaît Porte-Malheur au catalogue du Dilettante. Ce récit noir, d’une poignante sobriété, se lit d’une traite. Les destins de deux hommes s’y condensent, dans une relation où l’estime mutuelle, puis la faiblesse, la magnanimité affectée, la mauvaise conscience, la jalousie, enfin la haine aveugle, se jaugent et alternent en un ballet fatal autour, bien entendu, d’une figure de femme.

Le drame narré ici, s’il était ramassé en trois lignes dans la rubrique des faits divers d’une gazette locale, serait vite ramené au rang d’une banalité tragique ; Bost l’érige en Tragédie du Banal. Cela se passe en banlieue, cette zone ni vive ni morte que Céline définissait comme « le paillasson des villes ». L’approche du social privilégiée par Bost est individuelle, elle se mesure à l’aune des tempéraments et des situations. Les protagonistes de sa tragi-comédie humaine ne sont pas des riens, juste des « petits »: petits bourgeois, petits indépendants, petits salariés. Nous ne sommes pas loin du roman populiste qui, à travers un style épuré et une économie de mots exemplaire, offrait si bien d’entrevoir les conflits refoulés et les abîmes intérieurs de ces êtres sans étoffe, mal à l’aise avec le langage, doués pour l’ennui mais inaptes à la joie ; de cet innombrable personnel de l’oubli que sont les gens. Bost a laissé quelques-uns d’entre eux habiter, ou plutôt hanter, sa création. Il a restitué le bruissement de leurs laborieux monologues ou l’épaisseur de leurs silences gênés. On n’écrit plus guère ainsi, en visant droit dans le mille et en faisant mouche du premier coup.

Sartre, qui plus d’une fois aura prouvé à quel point il pouvait aussi être atteint de strabisme intellectuel, qualifiait – non sans mépris – de « littérature radicale-socialiste » le genre où s’illustrait Bost. Ce manque de fair-play flagrant vis-à-vis de celui qui avait soutenu La Nausée et lui avait même permis d’être publié chez Gallimard se double d’une injuste malveillance.

Bost n’avait certes pas l’audace de traiter ses personnages en parfaits « salauds », encore moins le souci de défendre quelque philosophie que ce soit en filigrane de ses histoires. Ni génie ni démiurge, il était néanmoins détenteur d’un réel talent, et cela suffit amplement à rendre sa fréquentation nécessaire. Sans doute ne redeviendra-t-il jamais un auteur à la mode, en tout cas pas dans une société qui a besoin d’arrogants, non de modestes, pour garantir son fonctionnement optimal. Tant pis. Tant mieux : à l’instar de ceux de Vialatte ou de Cossery, ses lecteurs se reconnaîtront en un clin d’œil. Avez-vous lu Bost ? Oui ? Eh bien, surtout, continuez…

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