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Éclats de vie

Sean James Rose et nos amours.jpgEt nos amours
Sean James Rose
Denoël, 2009

(par Joannic Arnoi)

En 150 fragments, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Il y a Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle. Martin, lui, a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction – car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire qui s’est un jour installé dans une vie plus tranquille d’enseignant. Hélène a été un jalon amical dans sa vie, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

Marie, Hélène, Pierre, Martin : les quatre personnages forment une chaîne (ou peut-être faudrait-il dire une guirlande ?) d’interconnaissance. Ils ne constituent pas un cercle d’affinités, mais trois paires distinctes, Marie-Hélène, Hélène-Pierre et surtout (?) Pierre-Martin, illustration de vies sociales segmentées. Raconter comment ils se sont connus ou leur vie amicale ne constitue qu’une part infime du livre, quand bien même ce sont ces liens faibles qui créent l’unité d’ensemble ou font prétexte. L’un des plus beaux non-dits du livre, qui manie l’ellipse avec une malignité virtuose, concerne le seul duo qui aurait pu suggérer quelque chose de sentimental (et pourtant Et nos amours est un titre qui dit bien ce dont il est beaucoup question…).

Virtuose du style indirect libre et du plus-que-parfait, le narrateur de Sean James Rose circule d’une figure à l’autre, monte et descend dans le temps et la mémoire des quatre personnages, avec de délicats emboîtements « comme un jeu, pour passer le temps », nous dit la préface du roman, qui ajoute à propos de ce puzzle : « On compte, disons jusqu’à cent, en l’espèce cent cinquante, et puis on cherche. Ce qu’on trouve, c’est la fin. » On ne saurait mieux dire, dans la mesure où ces fils de vie se donnent à voir d’un point de vue souvent rétrospectif, quand l’un ou l’autre revient sur le jour passé ou des événements lointains, ou un souvenir au carré. La lecture pourrait se faire à tâtons, car l’on navigue entre les existences et les moments, et dans la mosaïque improbable des entourages, qui changent avec le temps comme des dominos qui s’évanouissent les uns sur les autres. Pourtant, le fil n’est pas aussi « aléatoire » qu’il est annoncé : il y a un déroulé qui nous rapproche peu à peu de « la fin » annoncée, très enracinée dans la France sarkozie.

Et nos amours est une miniature douce-amère, sans nostalgie ni tragédie, insensible glissement dans l’âge adulte — celui qui porte le deuil de la jeunesse en la doublant avec des sentiments mêlés. Ce qui rend le roman très attachant est sa façon tranquille d’éviter tous les poncifs que cette plongée pourrait susciter, les truismes à voix haute, la mise en scène. Au lieu de quoi, c’est une voix labile qui nous mène, au gré d’une langue syncopée, en phrases brèves, parfois sibyllines, qui évoquent Le jardin d’acclimatation d’Yves Navarre. Sean James Rose a plus d’une malice dans sa poche, qu’il s’agisse de glisser une énigme culturelle, de parodier des discours ou de distiller des indices : l’humour n’est jamais loin, même si d’une discrétion qui procède d’un tact romanesque d’une rare constance. Sans parler des innombrables trouvailles et bonheurs d’expression qui zèbrent la trame narrative mais qui, tels des galets dans la mer, perdraient tout leur éclat à être séparés dans une citation resserrée.

Premier roman ? Rarement l’étiquette n’aura semblé aussi vaine, tant elle a peu à dire. Sean James Rose est depuis longtemps critique littéraire, entre autres à Libération, d’une acuité remarquée (entre autres faits d’armes, il est l’un de ceux qui parlent le mieux de l’œuvre traduite du grand prosateur flamand Erwin Mortier). Il a aussi traduit un roman du vietnamien : À nos vingt ans de Nguyên Huy Thiêp (aux éditions de l’Aube). C’est une plume déjà accomplie et dont on ne peut que se réjouir qu’elle ait sauté le pas du roman. Une très heureuse découverte en tout cas.

http://www.denoel.fr

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