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23/10/2001

Tableaux en noir et blanc

Pascal Quignard

Terrasse à Rome
Gallimard, 2000
Prix de l'Académie française 2000

Parution en Folio, juin 2001

(par Jean-Pierre Longre)

 

Pascal Quignard, écrivain érudit, s'est fait connaître du public par des ouvrages sur l'antiquité latine et, plus notoirement encore, par des romans qui nous plongent dans des univers musicaux (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde), et que ponctue ironiquement et violemment le tome X des Petits traités, La haine de la musique. Avec Terrasse à Rome, la plume de Quignard explore un autre domaine esthétique, celui de la gravure. Meaume, né à Paris en 1617, ami de Claude Gellée dit le Lorrain, est un artiste passé maître dans la « manière noire » ; ses estampes à l'eau-forte (c'est-à-dire gravées sur une plaque et plongées dans un bain d'acide nitrique) sont sa raison d'exister. Son visage même est marqué à vie par le fatal produit, puisqu'il a été « mordu », vitriolé par un rival en amour. La femme qu'il aimait l'a alors délaissé, et le voilà parti sur les routes d'Europe, observant les paysages et les groupes humains, fixant sur ses plaques magiques l'alchimie des hommes et celle de l'amour comme une évidence, en postures naturelles ou impudiques, avec une nostalgie qu'un jour il abolira.

Quignard le musicien grave lui-même dans le silence de l'écriture, entre les vides de la page, comme des mesures entre deux soupirs, des tableaux en noir et blanc : « Nous regardions la falaise si blanche et haute qui se perdait dans le ciel blanc. Nous étions juste au-dessous. La falaise lançait sur nous l'immense nuit de son ombre. Au-dessus, là où se découpait la crête, la lune, avant que le soleil fût couché, scintillait. Il y a dans le monde des endroits qui datent de l'origine. Ces espaces sont des instants où le Jadis s'est figé ». Mais cette fixité n'est pas l'immobilisme stérile. Meaume l'aquafortiste, toujours en mouvement, de Bruges à Rome, de Venise à Toulouse, de Bologne à Paris, de nouveau à Rome, est pris sur le vif, dans des instantanés en profondeur ; et les mots, sonores comme les R dont sonne le titre, comme l'eau qui baigne le coeur de son nom, comme les M qui enveloppent amoureusement ce cœur, comme la terre qui forge la « Terrasse à Rome », le placent dans le récit comme les modulations d'une mélodie changeante, solide et fluide à la fois, à l'image de ses yeux qui jusqu'au bout diront le mystère de l'artiste : « Les yeux y brillaient encore comme ceux des nourrissons et des grenouilles. Globes gris très grands mais on ne savait ce qui y transparaissait. Ils vivaient leur vie dans une eau obscure. C'était très intense mais il était impossible de dire si la douleur, ou si la faim, ou si l'angoisse, ou si la colère déchirante habitaient derrière ses yeux. La blessure sur son visage ajoutait à l'incertitude de ses expressions ». Terrasse à Rome est un beau livre, qu'il faut aborder avec un désir identique à celui qui nous prend avant de contempler une gravure de Callot ou d'écouter un morceau de clavecin.

http://www.gallimard.fr/auteurs/Pascal_Quignard.htm

http://www.lmda.net/mat/MAT02195.html

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