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Conte à régler, conte à rebours

vanc.jpgLa nuit dernière au XVème siècle
Didier Van Cauwelaert

Albin Michel, 2008

 

(par Radu Bataturesco)

 

 

Qu’est-ce qu’un écrivain digne de ce nom? Évidemment, pas celui qui noircit les pages à la queue leu leu, ni celui qui publie et même vend des dizaines de milliers d’exemplaires. Un écrivain digne de ce nom a le style (limpide), le savoir-faire (au zénith) et la liberté (intérieure), construit un monde et une œuvre propres, avec des thèmes et des livres singuliers et complémentaires pour soutenir l’édifice, et surtout, surtout, un écrivain digne de ce nom est touché par la grâce. À travers cette grille, les écrivains, les vrais, se comptent sur les doigts d’une main en territoire francophone. À travers cette grille, malgré leur imposante stature (médiatique), Houellebecq et Sollers (par exemple) paraissent tout à coup un tantinet laborieux ou trop appliqués pendant que Modiano et Van Cauwelaert se retrouveraient tout naturellement aux premières loges. Deux plumes, deux mesures : chez Modiano, entre les lignes, se dessinent des couchers de soleil, des univers sépia et des temps suspendus entre chien et loup, chez Van Cauwelaert, entre les lettres, danse le feu follet des petites lumières : éclairs généreux, regards d’intelligence, connivences rayonnantes rendent l’écriture de ce dernier ensoleillée, habitée. Habités sont aussi ses personnages principaux, miroirs de l’auteur projetés dans une double dimension.  

La nuit dernière au XVème siècle” illustre, encore une fois, les dons vancauwelaertiens. Et Dieu sait qu’il ne choisit pas la facilité, l'auteur d'"Un aller simple" avec ses allers et retours dans l'au-delà. Après l’épreuve casse-cou de “l’hommage au père” (qui a rendu fragiles pléthore de penseurs émérites) passée avec panache (deux nouveaux prix dans sa besace déjà pleine de lauriers pour “Le Père adopté” - Albin Michel, 2007), Van Cauwelaert revient à ses marottes tant décriées par les cartésiens rectangulaires de l’Hexagone : paranormal, astral, pouvoir de l’esprit bicéphale. Avec de telles obsessions, on se voit vite transposé(s) au Salon de la Voyance et du Spiritisme de La Porte Saint-Denis et les scientifiques pur jus s’y sont adonnés à cœur joie ; plusieurs fois, lors des passages radio/télé, Didier Van Cauwelaert a été interpellé/ironisé par ces blouses blanches improvisées. Pour caricaturer, imaginez un plateau chez JP Foucault où Gérard Majax serait opposé à une armada de prix Nobel de physique qui démontent avec minutie savante ses modestes tours de magie, alors que le spectateur ne demande qu’à rêver un chouïa. Le vieux rapport de forces entre l’esprit et la matière est à ce prix et les (nobles) lettres se font constamment avoir par les (vulgaires) chiffres. Seulement, loin de la polémique à deux kopecks lancée par quelques intellectuels obtus sous la bannière du réalisme (pragmatique), Van Cauwelaert démontre avec maestria, fiction documentée à l’appui, que l’esprit a plus d’un tour dans son sac (cf. au “paradoxe Einstein-Podolski-Rosen : la conscience crée le monde” - p. 248, et aux autres expériences transfigurées dans le livre). 

 

Vous aurez peut-être lu ou entendu quelque part le pitch de “La nuit dernière au XVème siècle” : un contrôleur des impôts de Châteauroux, personne quelconque et raisonnable d’aujourd’hui (à part sa bibliophilie et le goût du repassage), se retrouve embarqué dans une histoire d’amour invraisemblable avec une jeune femme du XV-ème siècle, à la suite d’une vérification fiscale dans un château, alors qu’il a déjà une histoire de couple sur les bras, bien en chairs celle-là. Ballotté entre Isabeau et Corinne, entre projection sous-consciente et réel plutôt banal, le récit, romanesque à souhait, prend corps devant nos yeux étonnés par l’abondance de trouvailles, de clins d’œil fort amusants et de formules mémorables. Agité et drolatique, le chemin vers soi-même de notre contrôleur des impôts est truffé de doutes, de mystères et de situations burlesques. C’est fluide et rapide, il n’y a pas un seul moment d’ennui (l’intrigue rebondit comme une balle de tennis), c’est clair et sincère, dans la veine qui lui ressemble - question métaphysique, traitement phénoménal, question imbroglio, conditionnement paradoxal, question bibliographie, une verve lexicale qui ne laisse passer aucune fausse note, qu’il s’agisse du jargon de “l’astral” ou du langage moyenâgeux. Défendre ses idées, fussent-elles marginales, voire olé olé pour certains gens-pieds-sur-terre, avec les arguments de l’imaginaire littéraire, devient ici une prouesse, une manifestation d’un esprit supérieur (sic!), même si pendant de la démonstration, il n’y a pas de prise de tête. Malgré ses volutes étincelantes, l’écriture reste humble et l’auteur (qu’on devine dans l’ombre en train de s’éclater) itou. Le plaisir d’écrire de Van Cauwelaert est visible et communicatif. On peut aussi lire “La nuit dernière au XV-ème siècle” comme une farce ou un pied de nez aux détracteurs. Il se savait attendu au tournant et il joue le revenant avec une histoire de fantômes et de réincarnation. Maintenant le boomerang est à la case départ, dans le camp si logique des matérialistes.

 

Comment procède Van Cauwelaert pour nous faire croire à une histoire au départ si peu crédible ? Là, il n’y a pas de miracle : il prend un personnage ordinaire, le met en focalisation interne et dans un quotidien familier. Le lecteur adhère vite à la sensibilité “normale” du héros qui s’exprime “comme vous et moi”, aux repères qu’il vit et ressent d’une même manière : problèmes (d’acceptation) de/dans la société, (petites) misères au travail, rapports (difficiles) avec les autres. Ces éléments, conjugués avec les détails toujours justes de la vie courante et les raisonnements valables de l’acteur qu’on suit, créent, un peu comme dans les romans d’antan où l’on introduisait “le merveilleux”, les conditions propices. Finalement, on s’aperçoit que la sorcellerie romanesque se fabrique selon des recettes d’alchimiste inventées autrefois par quelque cordon bleu oublié dans sa cuisine de papyrus. Van Cauwelaert y ajoute son grain de sel pour en faire un plat de résistance. Délicieux et excitant. Au point même de fantasmer sur les scènes d’érotisme virtuel et de remettre les pendules de la pensée à zéro. On est ce qu’on mange.

Au sommet de son art, Didier Van Cauwelaert, accomplit dans “La nuit dernière au XV-ème siècle” un nouveau tour d’illusionniste : il flatte et transcende la part de lumière du lecteur, au point de lui refaire croire dans les rêves et la force de la pensée.

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