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Le pays réel...

cuba.gifLe Roman de Cuba
Louis-Philippe Dalembert
Editons du Rocher, 2009

(par Annie Forest-Abou Mansour)

La genèse de Cuba, bien que d'une extrême richesse, est peu connue du  public. Le panorama historique et culturel de cette grande île des Caraïbes proposé  par Louis-Philippe Dalembert, au moment où sortent au cinéma deux films sur le Che, arrive opportunément. Dans son dernier ouvrage,  il nous  fait pénétrer l'âme de la société cubaine en dehors de tous les mythes et de tous les préjugés circulant depuis fort longtemps sur ce « pays (qui) a existé avant et continuera d'exister après la Révolution et après Castro ». Ce dossier historique dense, au vaste travail de recherche dont témoigne l'imposante bibliographie,  relève de la thèse de doctorat. C'est Grannie, sa grand mère tendrement aimée, qui donna à l'auteur « le goût de Cuba, à une époque où l'île voisine était à la mode partout ou presque, sauf en Haïti, (s)on pays natal ».   Elle  lui parlait  de ce pays utopique  et  l'appelait, pour sa plus grande joie, « mi Cubano ! ». De ce rêve d'enfant  sont nés une passion et un rigoureux travail de recherche sur le « pays réel et non celui de la propagande des deux bords », (les pro et les anti-castristes).

Dans Le Roman de Cuba, Louis-Philippe Dalembert  présente une vision d'ensemble  douloureuse, mais remplie d'espoir, de courage et de nombreux succès, sur plusieurs siècles,  du XVe  au XXe. Il donne à voir la dimension civique et  patriotique de la résistance des Aborigènes confrontés à l'avidité et à la brutalité des colons espagnols, anglais ou français : Les Aborigènes «n'ont pas mis longtemps à comprendre que les intentions des visages pâles sont tout sauf pacifiques. Pour assouvir leur soif de richesses, ils ne reculent devant rien : le viol, la torture et le travail forcé, dans le cadre de l'encomienda ». La mort  d'hommes simples, devenus des héros à la faveur de leur courage, a été génératrice : elle a donné la vie, la liberté. La communion de plusieurs ethnies différentes, la bravoure d'hommes mais aussi de femmes (comme Candelaria, « la jeune et jolie métisse » qui « fait plus qu'aimer » Carlos  Manuel de Céspedes  mais « prend fait et cause pour sa lutte contre la métropole espagnole, mieux, épouse ses idées au péril de sa propre vie »), le sang versé, le sacrifice ont été autant de crises permettant la création de  l'île pluriculturelle. Toutes ces luttes ont aussi démontré que les femmes sont les égales des hommes, alors qu' « à cette date, pas plus en France qu'en Espagne, encore moins dans les territoires espagnoles d'outre mer, les femmes n'ont (...) accès aux études universitaires » ; Henriette Faber deviendra le docteur Faber, vêtue en homme, « seul et unique moyen à sa disposition  en tant que femme pour pouvoir étudier et subvenir de manière autonome à ses besoins ». En dépit des brimades coloniales et sexistes, Louis-Philippe Dalembert présente des « esclaves » à l'âme élevée et  une féminité héroïsée. Et, outre les richesses de leur contrée,  c'est parce qu'ils représentaient un danger pour les colons  que ces hommes et ces femmes étaient persécutés.

Dans cette œuvre dotée d'intéressants documents iconographiques, le romancier disparaît au profit de l'historien. Son écriture  pleine de retenue est avant tout un outil de communication  destiné à faire passer clairement des informations. Le narrateur n'ignore pas que l'esthétique n'est jamais innocente et qu'elle risque de masquer  l'objectivité.  Nous sommes donc loin ici de l'écriture rythmée et savoureuse  de Rue du Faubourg Saint-Denis  à laquelle l'écrivain nous a habitué. Mais parfois, nous retrouvons  avec plaisir son humour (« Et pirate affamé n'a point d'oreilles » « Giron intime l'ordre à ses compères d'incendier le hameau, histoire de ne pas passer pour des pirates d'opérette ».), ses clins d'œil culturels (« par l'odeur de fortune alléchée » ou ses références à Goya et à Heredia.)

Le Roman de Cuba est un beau livre, riche d'informations de la petite et de la grande Histoire, où perle parfois une émotion qui permet de comprendre que « la haine de l'Occident » (Jean Ziegler) puisse poindre  chez  des êtres fragiles  à la sensibilité exacerbée à cause de la souffrance et de l'injustice subies par  leurs ancêtres ou  leurs contemporains. Mais il prouve aussi et surtout que la pluriculturalité  est une force et une richesse.  C'est un livre dans lequel pourront se plonger avec profit les bibliophiles, mais également les étudiants et les enseignants d'histoire.

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