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13/02/2009

Portrait de l’artiste, la nuit

auster.jpgSeul dans le noir
Paul Auster

Traduit par Christine le Boeuf
Actes Sud, 2009

(par Anne-Marie Mercier)

Rarement livre aura autant correspondu à son titre. La solitude y est le cœur de tout, le point central et le moteur des rares événements. Récit d’une insomnie, évoquée dans la première phrase comme « une nuit blanche de plus dans le grand désert américain », il se clôt avec cette phrase, répétée plusieurs fois dans les pages précédentes : « ce monde étrange continue de tourner ». Solitude au monde, à son pays (les USA, vu comme un « grand désert »), aux autres et à soi, tout cela se concentre en une seule nuit d’un seul individu – ou presque. En fait, August Brill n’est pas totalement seul : sa fille et la fille de celle-ci partagent le même espace et le même tourment de ne pas dormir, à des rythmes différents. Mais chacune d’elles est un autre concentré de solitude, abrite une autre forme de douleur.


Le noir est partout, aussi bien dans la chambre que dans le cœur des personnages et dans les histoires qu’ils racontent ou se racontent, histoires d’amour, de trahison, d’Histoire. Celle que s’invente Brill pendant cette nuit met aussi un personnage dans l’obscurité. Il le place pour commencer dans un trou (« ça me semblait un bon début, une façon prometteuse de mettre les choses en train. Mettre un homme endormi dans un trou et voir ce qui se passe quand il se réveille. Je parle d’un grand trou dans le sol »). Par la suite Owen ne trouve que la solitude (il ne connaît personne ne sait pas comment retrouver les siens), diverses formes de souffrances physiques (il se fait casser la gueule assez rapidement), la peur, l’angoisse de voir le monde qu’il connaît transformé en champ de bataille, l’horreur de devoir assassiner un inconnu (Brill, justement), l’absence de joie jusqu’à la fin. Le monde que parcourt Owen est celui de Brill, mais en guerre. Il a été transformé comme par un cauchemar : des Etats des USA ont fait sécession après la douteuse élection de G. W. Bush face à Al Gore ; la guerre civile ravage le pays qui ressemble à ce qu’on voit à la télévision de l’Irak… tout est marqué par le sentiment d’une culpabilité aussi bien personnelle que collective. Les relations humaines sont impossibles, aucun espoir n’est permis, à moins de détruire celui qui a inventé cela et de détruire ce monde en même temps. Mais le pire des cauchemars est celui qui correspond au monde de la réalité de Brill et qui a détruit sa petite-fille, un cauchemar né de la vraie guerre américaine, et vu sur un écran de télévision. Comment ce qui était un être humain devient « une nature morte ».
Ainsi, la fiction est un reflet brouillé du réel, comme les rêves. Un troisième thème court entre la solitude et le noir, le thème de l’écriture de fiction, d’une façon assez proche du précédent roman d’Auster (Dans le scriptorium). Brill invente l’histoire d’Owen, l’infléchit, la commente. Elle s’inscrit en épisode entre les moments où il se remémore son passé, celui des femmes qui habitent la maison, les jours ou les heures qui ont précédé cette nuit. Le cinéma est lui aussi très présent à travers l’évocation des films vus avec sa petite fille, Katya,
Tous ces thèmes s’entrelacent jusqu’aux rencontres de la fin : longue conversation avant l’aube avec qui redéroule le film de sa vie, puis le présent et l’avenir de celle ci. Eclaircissement avec sa fille, ouverture vers une libération des unes sinon de l’autre. Comme en une nuit d’insomnie, plusieurs fils s’entrecroisent, s’unissent ; certains ne durent que le temps d’une anecdote, d’autres disparaissent avec le jour, d’autres demeurent mais ont changé de couleur, d’autres enfin sont toujours là, inchangés, sombres. Et tout cela semble avoir duré une éternité.
Il y a plusieurs livres dans ce livre, des multitudes de fils, l’expression de la douleur, des regrets, beaucoup de tendresse pour les êtres et les choses, d’amour pour les mots et les images, de méfiance aussi. C’est aussi un livre à la structure éclatée qui laisse des souvenirs fragmentés. Un livre avec des éclairs de fulgurance, des moments blancs et d’autres très denses, insaisissable comme un rêve.

 

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