19.01.2009

Hantises et malédictions

vv15.jpgLe Visage Vert, n°15
revue de littérature, parution annuelle, juin 2008
Editions Zulma

(par Romain Verger)

Cette nouvelle livraison du Visage Vert explore le thème des hantises et malédictions à partir d’un large corpus de nouvelles fantastiques appartenant au domaine français (Jean Cassou, Jules Bois, Anne-Sylvie Salzman, Norbert Sevestre) et étranger (Ralph Adams Cram, Leopoldo Lugones…). La richesse de cette revue et le plaisir qu’on prend à la lire ne vient pas uniquement de cette pluralité de voix convoquées pour illustrer le thème, mais de ce que les textes de création se doublent d’éclairages critiques précieux qui permettent au lecteur de recontextualiser chacune des nouvelles présentées, de l’inscrire dans son réseau d’influences, autre forme de hantise, littéraire cette fois.
Trois nouvelles ont plus particulièrement retenu mon attention, toutes en rapport avec le motif de l’œil, histoires de l’œil pourrait-on dire, où celui-ci joue tour à tour ou simultanément le rôle de mauvais œil, de supra-conscience maléfique, d’organe permettant la communication entre le monde des vivants et des morts, de pompe aspirante et dévitalisante. Autant d’histoires générées par un dérèglement initial — le fait de mourir yeux grand ouverts — qui vient brouiller la frontière entre vivants et morts et autorise toutes les subversions. Dans Le Succube, Jules Blois raconte le calvaire enduré par un homme que sa veuve revient hanter, se rappelant à lui sous la forme obsessionnelle d’un œil scrutant jusqu’à ses ébats avec une prostituée. Il se réveille chaque matin plus exsangue, dévitalisé par cette femme succube qui parviendra à le ramener à elle : « Il me semble que ses yeux veulent m’arracher de la terre, que ses lèvres veulent aspirer mon âme… ».


Dans N°252, rue Monsieur-le-Prince, l’auteur américain Ralph Adams Cram se penche sur la maison hantée d’une certaine Mlle Blaye de Tartas, située en plein cœur du Quartier latin. Une habitation surnommée la Bouche d’Enfer et dont il ne reste, après héritage, que les murs. Un groupe d’ami, dont d’Ardèche, le neveu héritier, s’y installera pour une nuit, dans l’espoir d’éclaircir le mystère. Épouvantable nuit pour le narrateur qui s’est enfermé dans une pièce et qui devra endurer une sorte de viol oculaire et bucal : « les yeux, blancs et vibrants eux aussi de plus en plus proches, de plus en plus gros. Telle une machine de mort implacable, hideuse, les yeux de l’épouvante sans nom enflèrent, s’étalèrent tout autour de moi — énormes, terribles […] une bouche humide et glaciale, semblable à celle d’une seiche morte, informe, gélatineuse, se colla sur la mienne ». L’étude dont Michel Meurger accompagne le texte est passionnante. Il questionne les thèmes des yeux fascinateurs, de la paralysie ou de l’emprise par le baiser, montrant à l’appui de Caillois, de Hugo et de bien d’autres sources comment cette entité informe colle aux préoccupations des naturalistes de la fin du XIXe siècle et de quelle manière s’élabore en elle l’image décadente de la femme fatale. Dans une autre perspective, La vallée morte — une autre nouvelle de Cram — n’est pas moins intéressante. Loin d’un fantastique urbain, le lecteur est plongé dans une sorte de fantastique élémentaire, vallée ou no man’s land pourvu d’un arbre unique, omphalos mortifère d’un univers post-apocalyptique : « Tout autour du tronc écorché et des racines, était empilée une profusion d’os minuscules. Petits crânes de rongeurs, d’oiseaux, par milliers, le long du tronc… Cet amas effroyable s’étendait en toutes directions autour de l’arbre, sur plusieurs mètres, d’abord dense, puis dispersé. Çà et là saillait un os plus gros — le fémur d’un mouton, les sabots d’un cheval, et sur un des côtés, un crâne humain, à la lente grimace ».

Mémoire de l’œil de la romancière Anne-Sylvie Salzman est une nouvelle des plus singulières, une sorte de William Wilson féminin : on y suit le destin gémellaire de Fanny et Margaret, deux amies d’enfance possédées et hantées l’une par l’autre comme par le souvenir de leurs parents disparus. Là encore, en soulevant le mouchoir qui couvre le visage du cadavre de Mme Bonnafé, Fanny découvrira stupéfiée le regard de la morte : « L’œil ouvert de Mme Bonnafé menait droit en ces limbes où flottaient les âmes de son père et de sa mère. » Margaret héritera de son obsession oculaire jusqu’à voir apparaître cet œil dans de multiples occasions : lors d’une messe, un œil énorme s’ouvre au fond de l’église ; à la morgue aussi, il apparaît au milieu du front d’un cadavre d’enfant. Enfin lors de son mariage avec François, elle s’imagine encore un œil au bout de sa verge : « elle sentit ce regard lui vriller les entrailles. Que voyait-il ? Le père et la mère minuscules qu’elle avait gardés au chaud, en elle ? ».

Dans un autre registre, on retiendra également La maison sous la neige et Ophélie, deux nouvelles de Jean Cassou dont Eric Vauthier réhabilite la mémoire, le présentant comme un auteur prolifique injustement oublié, inspiré de l’univers merveilleux du Märchen, un auteur représentatif des formes narratives de l’entre-deux-guerres impulsées par Breton, Limbour et Péret et qui trouverait aujourd’hui en Georges-Olivier Châteaureynaud et Hubert Haddad ses plus fidèles descendants.

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http://www.zulma.fr/livre-le-visage-vert-n-15-524.html

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