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28/09/2004

Une écriture du vrai

kristof3.jpgL’analphabète

Agota Kristof - récit autobiographique
Editions Zoé, 2004

 

(par Jean-Pierre Longre)

Dans Le grand cahier, premier volume de sa trilogie romanesque composée aussi de La preuve et Le troisième mensonge, Agota Kristof fait écrire aux deux jumeaux, narrateurs et protagonistes se donnant à eux-mêmes des leçons de « composition » : « Pour décider si c’est "Bien" ou "Pas bien", nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons ». Et quelques lignes plus loin : « Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire à la description fidèle des faits ».

Dans L’analphabète, Agota Kristof semble appliquer à son écriture autobiographique les règles qu’elle a imposées à ses personnages fictifs : tout y est « vrai », c’est-à-dire, à coup sûr, conforme à la réalité telle que la mémoire peut la restituer, mais aussi indemne de toutes les déformations que l’expression de la sensibilité personnelle et de l’autoanalyse provoquent généralement dans le jeu des souvenirs.


Suivant la structure adoptée dans ses romans – une marqueterie de courts chapitres reproduisant de petites scènes significatives – , l’auteur raconte sans fioritures, sans états d’âme apparents (ce qui n’exclut nullement, au contraire, les non-dits intimes du scripteur et l’émotion secrète du lecteur), les étapes importantes de sa vie, surtout de sa vie en littérature : la découverte de la lecture, de la parole, de l’écriture par la petite fille écoutant les leçons données aux plus grands par son père instituteur, les premiers poèmes, la fuite et l’exil en Suisse, le travail en usine, la maternité, la rivalité des héros (Staline contre Thomas Bernhard), la rivalité des langues (le hongrois contre les «langues ennemies», singulièrement le français – finalement adopté pour la création littéraire), les débuts d’une «carrière» d’écrivain…

Un écrivain «analphabète» ? Le titre paradoxal annonce la fin même du récit, où se pose la question taraudant sans doute tous ceux qui écrivent dans une langue non «maternelle ». Les dernières lignes, avec les mots de l’évidence, l’énoncent clairement : «Je sais que je n’écrirai jamais le français comme l’écrivent les écrivains français de naissance, mais je l’écrirai comme je le peux, du mieux que je le peux. […] Écrire en français, j’y suis obligée. C’est un défi. Le défi d’une analphabète.» Agota Kristof, avec sa lucidité modeste et l’économie de ses moyens, dans son style implacable, est de ces écrivains venus d’ailleurs, rongés par le doute littéraire, qui donnent inlassablement force et nouveauté à la littérature de langue française.

kristof.jpgOù es-tu Mathias ?
Agota Kristof - Editions Zoé, 2006

 « Ecrire, c’est la chose la plus difficile au monde. Et pourtant c’est la seule chose qui m’intéresse ». Agota Kristof dit aussi : « La seule bonne chose de faite – à part mes livres – ce sont mes enfants ». En harmonie avec ces affirmations, les deux textes (datant des années 1970) publiés sous le titre Où es-tu Mathias ? sont relatifs à l’enfance. Le premier, Où es-tu Mathias ?, mêle le rêve, le réel, l’imaginaire, la mort… Le lecteur y suit les méandres narratifs et dialogiques, et se trouve confronté à ses propres ombres.
Le second, Line, le temps, déroule sous une forme théâtrale deux scènes parallèles, à dix ans de distance, faites de tendresse niée, d’amour déçu entre une petite (puis jeune) fille et un jeune (puis moins jeune) homme. La postface de Marie-Thérèse Lathion, qui met l’accent sur l’expérience personnelle et littéraire de l’auteur, puis sur son nihilisme, complète en toute lucidité ce précieux opuscule.

http://www.editionszoe.ch/

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