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Concordance des temps ?

boltanski.jpgRendre la réalité inacceptable
À propos de
La Production de l’idéologie dominante
Luc Boltanski
Demopolis, 2008

(par Olivier Orain)

Rendre la réalité inacceptable est présenté par son éditeur comme « destiné à accompagner la lecture de La Production de l’idéologie dominante de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski », texte majeur « publié pour la première fois en 1976 dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales » et réédité cet automne par Demopolis et Raisons d’agir. Ce statut un peu ingrat de livre-compagnon cache un propos plus ample, dont l’intérêt est (au moins) triple : outre son rôle de commentaire d’un article (fleuve !), c’est aussi une évocation circonstanciée des débuts de la revue de Pierre Bourdieu dans le sillage (indirect) de Mai 68, et une réflexion magistrale sur l’évolution de la société française depuis trente ans.

Rendre la réalité inacceptable est avant tout un récit, mais dégraissé de toute complaisance autobiographique. Il s’ouvre par une Élégie qui synthétise magistralement l’esprit des « années 68 » (et des rédacteurs des Actes…) — ce qu’un spécialiste de l’époque (Boris Gobille) appelle leur « vocation d’hétérodoxie ».

Luc Boltanski évoque ensuite en trois chapitres les débuts de la revue, les conditions dans lesquelles elle était fabriquée. Suit l’examen du contenu de l’article : ses thèses principales, sa « réception » et ses lacunes (notamment les groupes ignorés à l’époque, que l’auteur appelle les « absents » : mouvement écologiste, féminisme, étrangers, minorités sexuelles). Enfin, les cinq derniers chapitres opèrent un prolongement et une actualisation de l’analyse, enrichie par des apports socio-historiques récents. Par ailleurs, l’auteur ne s’interdit pas quelques digressions sur des sujets fort divers (la « montée de l’individualisme », l’ironie, la politesse, etc.).

Pour qui n’est pas familier des travaux antérieurs de Luc Boltanski, ce texte peut faire office d’introduction : on y retrouve la trame historiographique du Nouvel esprit du capitalisme (1999, co-écrit avec Ève Chiapello) et la réflexion sur le réel et les catégories du jugement proposée dans De la justification (1991, co-écrit avec Laurent Thévenot). Écrit dans une langue simple et accessible, Rendre la réalité inacceptable apporte une quantité d’informations de première main sur une époque (le milieu des années 1970) et une entreprise scientifique qui semblent aux antipodes de l’atmosphère que nous connaissons aujourd’hui. Et pourtant, Luc Boltanski montre comment les analyses de l’article écrit alors jettent une lumière troublante sur les transformations sociopolitiques que la France a connues par la suite. En ce sens, cet ouvrage nous offre une interprétation historique à spectre large, qui embrasse les quarante dernières années, voire davantage par ses retours récurrents à l’époque de la Libération. On y trouve notamment la reprise d’une idée magistrale, selon laquelle les élites ont développé depuis cette époque une idéologie du changement nécessaire :

« La caractéristique principale des « élites » dont les textes et les interventions sont analysés dans [La Production de l’idéologie dominante] (mais on pourrait faire les mêmes remarques à propos des « élites » actuellement au pouvoir) était de prôner le « changement ». Ces élites se voulaient radicalement novatrices et modernistes. Le coeur de leur argumentation (que nous avions résumé dans une formule : la « fatalité du probable ») était le suivant : il faut vouloir le changement qui s’annonce parce que le changement est inévitable. Il faut donc vouloir la nécessité. » (p. 140).

En définitive, cette double publication n’a rien d’une commémoration : il s’agit avant tout de « rendre la réalité inacceptable » ici et maintenant en revivifiant la « pensée critique ». Luc Boltanski estime que cette dernière a été désamorcée par le fonctionnement redoutable de « l’idéologie dominante » dans un contexte de libéralisme triomphant et de mutation décisive de l’action étatique (qui loin de disparaître s’est redéployée). Faisant la synthèse d’une bibliographie de vaste ampleur, il nous peint une société dominée par un gouvernement des experts, où la bruyante mise en avant des individus autorise des technologies de contrôle rapproché et l’exercice d’un capitalisme délesté des solidarités collectives (qui pouvaient lui opposer une certaine résistance). Ce livre, parfois angoissant, est un exercice de salubrité publique.

Sur le site de l'éditeur

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