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13/01/2009

Synergie transversale et suicide à l'usine

couvtripalium.jpgTripalium
Lilian Robin
les Editeurs libres

Entretien avec l'auteur.
(propos recueillis par Jean-Baptiste Monat)

Tripalium est le premier roman de Lilian Robin, jeune auteur lyonnais qui s'est appuyé sur son expérience du monde de l'industrie pour en exposer les conséquences désastreuses sur le corps et l'esprit de ceux qui y travaillent. Il dépeint le quotidien d'une entreprise imaginaire, « Plastique Avenir », et dresse surtout le portrait au vitriol de ceux qui la font fonctionner, du bas jusqu'au sommet de la hiérarchie. Le personnage principal, Arno Libilin (anagramme transparent du nom de l'auteur), en tant que « responsable sécurité-environnement » se trouve pris en tenaille entre les ouvriers qu'il est censé sécuriser et les cadres, auxquels il appartient. Une crise majeur est sur le point d'éclater... Avec la rage d'un témoin indigné et la plume d'un satiriste, Lilian Robin ouvre plus largement une réflexion sur l'avenir du monde industriel à l'heure des délocalisations et du chômage de masse.

Le roman part d'une expérience personnelle du marché du travail, peux-tu évoquer cet aspect de ta « biographie » ?

Comme Arno, le personnage principal du livre, j’ai été responsable sécurité environnement dans l’industrie durant plusieurs années. C’est mon expérience la plus significative mais mon premier flirt avec le tripalium remonte à un job d’été de colleur d’étiquettes à la chaîne. A l’époque je m’étais juré de ne jamais remettre un pied dans une de ces boîtes grises.


Le projet de ce livre t'est venu à quel moment et pour quelles raisons ?

Peut-être parce que c’est le premier, j’ai l’impression que ce roman mijote depuis fort longtemps et qu’il ressemble à un condensé de ce que j’ai assimilé du travail durant ces trente dernières années. Ca commence avec un grand-père que je n’ai pas connu, parce que mort au travail. Un grand-père qui ne voulait pas faire l’école des chefs, qu’il appelait l’école des cons. C’est ensuite ce village dans lequel j’ai grandi et qui reposait de manière quasi-exclusive sur une usine. Combien de fois ai-je entendu « Et si ça ferme, on devient quoi ? »,  sans trop percevoir à l’époque à quel point c’était probable et combien de vies seraient fauchées. Ces perceptions de gamin ont sans aucun doute façonné mon rapport au travail mais de là à passer à l’acte, à dégainer la plume, il y avait encore du chemin. En effet mes premières pages écrites sans contraintes, j’entends par là en dehors de la dissertation de BAC, sont celles qui constituent le premier chapitre du roman. Je ne m’inscris donc pas dans un élan naturel, dans une tradition familiale ou personnelle de coucher des interrogations sur le papier. C’est vraiment cette expérience de responsable sécurité qui a été le déclencheur. La mission consistait à prévenir l’apparition des maladies professionnelles et à diminuer le nombre d’accidents du travail. C'est-à-dire tenter de mettre des pansements sur des plaies dont je me demandais si elles méritaient d’exister. Sommes-nous faits pour travailler la nuit, pour répéter sept heures durant les mêmes mouvements destructeurs, pour subir sans broncher les aboiements d’un petit chef zélé, pour respirer des solvants ? Ces questions, qui n’avaient pas leur place dans un quotidien bousculé, me taraudaient, me tordaient le ventre. Je crois que le livre est finalement né dans ces moments-là, dans cette confrontation froide à la réalité de l’usine.

Tu dresses un tableau très sombre de la vie professionnelle. Le livre montre peu en quoi le travail participe aussi, éventuellement, à la vie sociale et à l'épanouissement des individus. Pourquoi ce parti-pris ? Es-tu contre cette « réhabilitation de la valeur-travail » qu'un discours en vogue, à droite comme à gauche, prétend nécessaire ?

Il est question d’emplois industriels et notamment de travail à la chaîne. Sur l’épanouissement personnel dans ce contexte, je suis plutôt réservé. Quant à l’idée du travail comme lien social, force est de constater que si le travail tue, son absence fait des ravages : accidents du non travail, maladies du vide professionnel, du harcèlement social. Et comment pourrait-il en être autrement ? L’emploi organise la société, la structure, fait qu’on est dedans ou dehors, stigmatise les en-dehors et instaure la peur chez ceux qui sont encore dedans. C’est cette centralité qui est dramatique. Dans ces conditions rien d’étonnant à ce que le travail soit le principal lien social : c’est le seul ! Je trouve donc que cette approche socialisante du travail peut-être particulièrement pernicieuse, notamment quand elle contribue à le justifier. De là à le glorifier il n‘y a qu’un pas, que les politiques franchissent avec enthousiasme. Travaillez plus, consommez plus, poursuivez l’effort productif au service d’une société de croissance. Cette vieille litanie récemment remise au goût du jour est à mon sens une aberration historique qui frôle l’aveuglement. Ou l’impuissance. Enfin, et pour répondre à ta question, il y a effectivement un parti pris, annoncé dans le titre : le roman s’intéresse à un instrument de torture à trois pieux. J’aurais pu le consacrer au plaisir et à la jouissance dans l’entreprise mais je dois t’avouer qu’en dehors de quelques histoires de fesses croustillantes j’étais beaucoup moins inspiré.

Ouvriers résignés, cadres cyniques, syndicats démagogues : personne n'est épargné par la verve provocatrice de Tripalium. Mais ne penses-tu pas que les dysfonctionnements que tu dénonces relèvent avant tout de la responsabilité des décideurs politiques ?

C’est la grande victoire de l’économie libérale que d’avoir su imposer ses lois, désormais considérées comme naturelles, aux décideurs, notamment politique. Et la remise en cause actuelle, sur fond de crise, est plus que timide : le CAC remonte de 0,2 pour cent et on repart comme en quarante. Notre Président Directeur Général, pardon, notre Président de la République, veut gérer la France comme une entreprise. La messe est dite.

« Les terres du Village portent l'Usine, en échange l'Usine porte le Village, presque à elle seule », écris-tu. Le livre montre en effet une société droguée au travail et maladivement dépendante, dans toutes se composantes, de la mauvaise came que veulent bien lui distiller quelques multinationales. Le problème de la qualité du travail ne masque-t-il pas un débat plus large sur la place globale du travail dans l'existence des individus ?

Nous avons dépassé ce pour quoi l’homme s’est battu pendant des millénaires : se protéger des bêtes sauvages, des intempéries, manger à sa faim. Le but, qui a pu justifier que le travail ne soit que « tripalium », est atteint. Le temps est donc venu de sortir du processus, de libérer l’homme de la tâche contrainte, de donner enfin à l’occupation d’une journée une dimension première d’épanouissement. C’est pourtant maintenant, alors qu’il semble plus que jamais envisageable, que ce discours est relégué au rang des archaïsmes, que des valeurs d’un autre temps font leur come-back. Et tel quel, avec des recettes cent fois resservies malgré leur échecs répétés. Il nous faut effectivement interroger le travail : de quoi parle-t-on ? Quelle définition ? Quel contenu ? Ne faut-il pas réduire drastiquement le temps de travail ? Pas plus de trois heures par jour, répondait déjà audacieusement Lafargue en 1880 ! Quelle proportion avec l’implication associative, locale, politique, citoyenne ? Quelle place pour le vivre ensemble, le jeu, la contemplation, la création, la culture, la vie spirituelle ? Le roman, au travers d’un constat, pose ces questions sans toutefois y répondre. Je souhaitais ouvrir un débat qui me semble aussi fondamental qu’inaudible.

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L'histoire fait une large place à la peinture du monde ouvrier, dont on entend peu parler aujourd'hui et qui est particulièrement peu représenté dans la fiction (aussi bien au cinéma ou à la télévision qu'en littérature). Comment expliquer cet effacement relatif de toute une catégorie de population ?

C’est me semble-t-il la conséquence d’un discours moderniste qui s’est attaché à faire de l’ouvrier une figure archaïque et de la condition ouvrière un fantôme du passé. Certes les mineurs, les métallos ne sont plus là mais n’oublions pas ces trois millions et demi de salariés, ces centaines de milliers d’intérimaires et autres « prestataires de services » qui hantent ces musées vivants que sont les entreprises. Et là aussi il faut défaire la centralité du travail, ne pas lui accorder cette faveur de constituer le seul dénominateur commun : les chômeurs, les Rmistes, les « travailleurs pauvres », les « sans » ont leur mot à dire. Mais il n‘ont pas de porte-voix… Pour ce qui est de l’industrie, elle risque certes de mourir (ici en tout cas), mais elle va mettre longtemps. Des dizaines et des dizaines d’années. Et ça n’émeut pas pareil quand on vous annonce la mort de quelqu’un que vous aviez déjà enterré. On se détourne plus facilement. Une banalisation s’opère : un plan de licenciement, une délocalisation de plus, qu’est ce qu’on peut y faire ? Je n’ai aucune espèce de fascination pour le monde industriel et sa mort programmée est sans doute une bonne nouvelle mais ces soubresauts et ces derniers râles seront terribles s’ils ne sont pas entendus.

Le livre pointe le terrible paradoxe du travail ouvrier dans les pays Occidentaux : en se battant pour garder leurs usines ouvertes, éviter les délocalisations, etc, les ouvriers défendent l'outil de leur aliénation et préservent un système qui finit par les tuer. En effet, l'angoisse principale du travailleur contemporain c'est....le chômage. Ton expérience te conduit-elle à penser que c'est la crainte du chômage qui rend aujourd'hui très difficile toute contestation des conditions de travail ?

Les luttes actuelles sont essentiellement défensives. Dans la plupart des cas les salariés se mettent en grève pour décrocher une prime de départ plus conséquente. La peur de se retrouver « en dehors » relègue inévitablement la question de la qualité des emplois (au sens notamment de la préservation de la santé) au second plan. La solidarité en fait également les frais. C’est un peu la lutte de « ceux qui n’ont pas grand-chose » contre « ceux qui n’ont rien du tout ». Tout cela détournant évidemment l’attention des précédents de « ceux qui ont de plus en plus ». De là à y voir une subtile opération de détournement de ce qu’en des temps immémoriaux on appelait la lutte des classes…

Tripalium s'articule selon deux parties : la première, « l'anésthésie » est plutôt une galerie de portraits, une peinture du petit monde d'une entreprise. La seconde partie, « le réveil », imagine comment la cocotte-minute finit par exploser en une crise majeure et violente. Mais on a finalement l'impression que le roman lui-même admet sa propre impossibilité à contester l'ordre des choses : la crise de l'entreprise n'ouvre sur rien, le cynisme du personnage principal va s'accentuant. En somme l'histoire racontée n'a rien dénoué. Tu sembles plus que sceptique quand aux chances de voir le système s'amender et s'améliorer...

Le livre décrit une sorte de syndrome de Stockholm : des salariés prêts à mourir pour défendre ce qui, quelques jours plus tôt, provoquait leur souffrance. Le combat a quelque chose de très masochiste. La réussite de la lutte aurait signifié le retour au statu quo, chacun reprend sa place en attendant la prochaine « rationalisation ». En refusant cette fin « heureuse » je souhaitais susciter une réflexion plus radicale, portant sur une remise en cause profonde des racines du mal.

Est-ce à dire que pour toi le travail industriel doit disparaître ?

C’est à mon sens le modèle économique de la croissance qui doit être interrogé. La disparition, ou en tout cas la réduction à un niveau minimal (correspondant à des besoins réels) du travail industriel, serait alors une conséquence logique.

Tu joues beaucoup, dans ce livre, sur les jargons issu du monde de l'entreprise, notamment celui du marketing. En effet les formes nouvelles d'obscurantisme, sinon de barbarie, se dissimulent toujours dans le langage. Par exemple dans une offre d'emploi, tu traduis « poste soumis à une surveillance médicale particulière » par : « on ne prend plus que des CDD ou des intérimaires, les titulaires sont malades ou morts » ! Crois-tu que l'écriture littéraire a un rôle particulier à jouer pour réveler l'envers idéologique de ces jargons, et plus largement, pour tenter d'éveiller les consciences?

Il me semble extrêmement important de décrypter ce langage car comme tu le dis très bien il participe activement à l’anesthésie. Par la répétition inlassable il s’impose doucement, jusqu’à imprégner les discours de tous les « collaborateurs » qui se font les apôtres de la « synergie transversale » dans le cadre de « l’amélioration continue des sous processus ressources humaines ». Pendant ce temps-là des gens laissent des bras dans les presses, respirent des produits toxiques ou se pendent au dessus de leurs bureaux. Ce décalage entre les prescriptions feutrées d’une politique qualité Groupe et la réalité sombre des ateliers confine parfois à l’indécence.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Monat (janvier 2009).

http://plasticsansavenir.com/

http://www.lesediteurslibres.com/

Commentaires

j'ai commencé à lire tripalium hier et j'suis déjà accro ...

j'aurais pas eu besoin de dormir ( pourquoi faut il que le corps décide à la place de l'esprit ? ) , j'aurais surement passé la nuit à le dévorer ...

bravo pour ce premier d'une longue série ;)

Écrit par : christelle | 22/01/2009

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