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09/01/2009

Corneille, Céline et Audiard à Sarcelles

insasane.jpgDu plomb dans le crâne

Insa Sané

Sarbacane, collection « Exprim’ », 2008

 

 (par Christophe Rubin)

 

Deux ans après Sarcelles-Dakar, Insa Sané publie ce nouveau roman, qui est en quelque sorte la suite du premier : l’action se déroule toujours à Sarcelles et les personnages (« nés du mauvais côté du périph’ ») ont des liens avec les précédents, mais le centre de gravité s’est déplacé d’une famille à l’autre. Le personnage principal de Sarcelles-Dakar est toujours présent, mais il est cantonné à l’arrière-plan. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir lu ce précédent roman pour aborder le nouveau, qui sonne d’ailleurs un peu différemment.

Cette fois, les frères-ennemis, Prince et Sony, qui constituent à eux deux le double personnage principal, ne sont pas originaires du Sénégal mais de la Martinique. Le roman familial est d’ailleurs entaché de beaucoup de violence. Mais si l’ambiance est parfois racinienne, entre inceste et folie, la plume d’Insa Sané est explicitement plus attirée par l’énergie cornélienne.


On n’est pas vraiment surpris de lire la réécriture d’un vers célèbre de Cinna, qui devient (p. 155) : « il était maître de lui comme de son univers ». Cela pourrait d’ailleurs s’appliquer à l’auteur, réinventant une banlieue fantasmée qui lui est propre, sur des bases hyper-réalistes. On n’est pas très loin non plus d’un Kery James (d’ailleurs cité dans la « bande-son » qui précède ce roman comme le précédent) qui proclame, dans un rap pondéré et ciselé, son désir de voir les jeunes surmonter la pente tragique qui les mène à l’exclusion, sans renier sa lucidité :

« Trop d’séjours en prison, trop d’séjours en H.P.,

Moi j’rappe la rue, c’est précis, c’est d’la H.D. »

(« L’impasse », featuring Béné)

 

Certains lecteurs pourraient toutefois avoir l’impression que ce roman se complait dans la violence, qui prend des formes parfois extrêmes et surprenantes. Mais, si l’on oublie un instant ses repères moraux et surtout si l’on prête attention au style – sans parler de l’étonnant dénouement qui explique tout, un peu à la façon d’une « reconnaissance » dramatique telle qu’Aristote la souhaitait – on est surpris d’adhérer naturellement à cet univers. La violence, qui semble d’abord gratuite, apparaît vite comme nécessaire au propos du romancier, qui navigue entre constat social et onirisme, avec une pointe de fantastique, de nouveau. En fait, les changements de style indiquent nettement les changements de points de vue : le langage et la pensée qui se déploient sont relatifs aux différents personnages sur lesquels se focalise l’auteur. Les circonstances influent également sur l’écriture, qui rappelle ponctuellement le nouveau roman lors des moments les plus tragiques (pp. 66-67, par exemple).

 

Parmi les ressemblances stylistiques qui viennent à l’esprit en lisant ce roman, noir et joyeusement fantaisiste, il y a le Céline de Voyage au bout de la nuit ou de Mort à crédit. Il semble que l’auteur veuille aussi explorer et approfondir diverses sortes de misère, notamment liées à l’enfance, boire la coupe jusqu’à la lie, mais en compensant également cette noirceur par l’enthousiasme d’une créativité stylistique.

Il y a enfin la truculence des dialogues entre gangsters ou policiers, qui évoquent un peu ceux d’Audiard, avec une vulgarité plus affirmée et actualisée…

"- Alors tu pensais que tu pourrais me fourrer comme ça, hein tronche de grillade [le personnage a gardé les séquelles d’une brûlure grave] ?

- Eh ben, tu t’es gouré, pasteur de mon cul !

- Qu’est-ce que t’as fait de l’Alchimiste [surnom d’un personnage particulièrement sadique qui pratique la torture pour ses « affaires »]

- Oh ! Lui, il est en train de jouer au Docteur Maboul avec un de mes potes. Y a pas à dire, t’as vraiment une équipe de bras cassés.

- Je suppose que c’est toi qui t’amuses à foutre le feu à mes propriétés.

- P’têt’ ben qu’oui…

- Ecoute-moi bien, sale macaque mécréant. « Tu es poussière, tu redeviendras poussière. » Et plus vite que tu ne le penses !

- Bon, ferme ta gueule ! Et puis, garde tes slogans made in Vatican pour tes grognasses."

 

 

http://www.editions-sarbacane.com

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