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Ombres danoises

otage.jpgL’Otage
Olav Hergel
traduit du danois par Laurence W. Ø. Larsen
Gaïa, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

L’aspect roman policier n’est pas celui qui domine ou qui intéresse le plus : on sait d’avance qui a fait quoi et pourquoi, et la chasse à l’homme de la fin du roman tient une faible place. Mais on est pourtant constamment face à une enquête et à des stratégies de dévoilement.
Une journaliste travaillant pour un grand quotidien conservateur danois est enlevée en Irak. Son jeune ravisseur la fait évader pour lui éviter la mort et lui demande de mentir sur les conditions réelles de sa fuite afin d’éviter d’en subir les conséquences. D’où une première enquête, celle de ceux qui ne se satisfont pas de ses déclarations lorsqu’elle rentre en héroïne dans son pays et qui tentent de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Dans la deuxième moitié du roman, le jeune ravisseur est menacé de mort, il fuit, traverse l’Europe et arrive dans un lieu de rétention pour demandeurs d’asile au Danemark d’où il s’enfuit après avoir joué un rôle de coupable dans un fait divers très médiatisé. Il fait appel à la journaliste qui organise sa fuite. Le roman se clôt sur une traque menée par plusieurs personnes sans scrupules, dont les indispensables et très cruels barbouzes américains.

La partie la plus intéressante est celle qui traite des journalistes. On trouve dans ce roman plusieurs portraits : le directeur du journal, essentiellement un homme d’affaires, qui s’intéresse davantage aux ressources publicitaires et aux chiffres du tirage du journal qu’aux missions de l’information et qui  croit savoir ce qu’attend son lectorat en la matière (des renseignements locaux, pratiques ou économiques, surtout pas d’opinions ni de politique). A l’inverse, la journaliste héroïne du récit et l’un de ses vieux collègues croient encore à l’ouverture de la presse au monde, tout en ayant le souci de trouver des sujets porteurs, donc « vendeurs » et en cherchant le scoop. Un autre journaliste, obscur, aigri, sans talent d’écriture contrairement à ceux-ci mais possédant une ténacité et un flair hors pair, offre une image plus sombre : tous les moyens sont bons pour trouver une information ; aucune barrière (ou presque) morale, aucun sentiment de dignité. Autour d’eux, la masse de ceux qui se sont infiltrés dans ce métier (gestionnaires, publicitaires, etc.) et de ceux qu’on ne laisse plus être journalistes, les jeunes sortis des écoles, à qui l’on demande de ne donner aux lecteurs qu’une image rassurante du monde. Et enfin la vie du journal, ses tirages, ses envolées, ses surprises, ses feuilletons, ses liens avec la politique nationale et internationale et avec les questions de société apparaît ici de façon tout à fait vivante et passionnante, autour de cas précis.

Le contexte général qui est évoqué et donné avec beaucoup d’éléments historiques connus ou moins cnnus, c’est celui de la politique d’immigration du Danemark (la plus restrictive d’Europe) et du discours xénophobe qui la sous-tend. Au Danemark, comme en France, la radicalisation sécuritaire a fait son travail et l’on ose à présent y « dire tout haut ce que beaucoup pensaient depuis longtemps » ; autrement dit, le discours dominant, accepté, officiel, est un discours de haine qui se nourrit de racisme, de xénophobie, de peur, de refus des pauvres, des jeunes, des « mal pensants », etc. La responsabilité des journalistes et des politiques, et de quelques religieux, est  affirmée de façon très argumentée.

Les conséquences de ces discours et de ces menaces sur les individus et sur le monde sont montrées à travers des cas précis, tantôt livrés par des retours sur les enquêtes de la journaliste, tantôt à travers les personnages secondaires du roman : jeunes réfugiés et paysans danois qui leur viennent en aide, tous très attachants (on est moins intéressé par la psychologie et les sentiments des personnages principaux, peu plausibles et sans grand intérêt).
Un polar, oui mais avec quelques réserves, mais surtout un roman à excellent suspens où l’intérêt ne faiblit jamais (à la réserve évoquée plus haut, rare heureusement), un document sur un petit pays pas si charmant qu’il en a l’air, et une aventure journalistique exemplaire.

Gaïa

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