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05/01/2009

Le romancier descendu des collines

pavese.jpgŒuvres
Cesare Pavese
Édition de Martin Rueff
Gallimard, « Quarto », 2008

(par Nicolas Cavaillès)

On réunit dans ce volume toutes les œuvres dont Cesare Pavese agréa la publication ; y figure ainsi son immense journal posthume, Le métier de vivre, mais pas, hélas, les poésies publiées par d’autres que leur exigeant auteur, recueillies ailleurs sous le titre extraordinaire La mort viendra et elle aura tes yeux. Dû à Martin Rueff, l’apparat critique découpant l’œuvre peut trop souvent faire sentir sa présence, et le lecteur pourra, plus que d’ordinaire, regretter ici ou là de ne savoir lire le texte original, mais la parution de ces quelques 1800 pages de vademecum pavésien constitue bien un événement. Sans doute faut-il encore libérer Pavese des deux rengaines méprisantes dont on abuse pour contourner la complexité de l’œuvre : le suicide et l’impuissance sexuelle. Le suicide, d’une part, et tout récemment encore, un Immortel s’autorisait la privauté d’un classement des écrivains de l’autodestruction selon qu’ils ont commis ou non l’irréparable (« garantie de sincérité», le suicide de Pavese placerait son œuvre « bien plus haut que celle des deux grands pessimistes contemporains auxquels on l'a  comparé, Cioran et Pessoa »). Sur ce point, et sans nier d’aucune manière l’intensité ni l’efficience littéraire de la tentation suicidaire pavésienne, bien au contraire, nous préférerons citer avec M. Rueff cette admirable phrase d’Italo Calvino : « on parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste, et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction » ; le journal témoigne explicitement de cette âpre guerre, et l’œuvre tout entière, par la cruauté roide qui la sous-tend. L’impuissance, d’autre part, souffrance parmi d’autres mais dont on use souvent comme d’une clef de lecture unique, poisseux ragot pour salonards autrement expéditifs.


images.jpegSi l’on maltraite l’œuvre de Pavese à coups de massues aussi lourdes et difficiles à manipuler que ces deux-là, c’est qu’elle ne se livre pas facilement. Et les éclaircissements longs et intègres que Pavese coucha dans son journal au sujet de son propre parcours de poète et de romancier, également traducteur de l’anglais, mettent surtout en lumière l’extrême rigueur avec laquelle l’écrivain piémontais avança dans l’écriture, profondément respectueux d’un lyrisme dont il ne voulait toutefois pas être la dupe, visant une prose intelligente et précise qui ne fût toutefois pas dépourvue de ce que l’on appelle communément âme, tout ceci s’encadrant dans une immense sollicitude amère envers l’humanité, sollicitude sans illusions se traduisant par la droiture narrative de ces romans, par la pureté presque mythologique de leur trame et par l’apparente insouciance, fort mystérieuse, avec laquelle le narrateur, spectateur tour à tour blasé, poli et terrifié, laisse les drames avoir encore et toujours lieu.

Ce propos de Pavese l’helléniste nous met peut-être sur la bonne voie : « Pavese considère que les plus grands narrateurs grecs sont Hérodote et Platon (à propos, il ne fait pas de différence entre théâtre et littérature narrative), des écrivains qui tendent moins vers le personnage – comme c’est au contraire le cas d’Homère et de Sophocle – que vers le rythme des événements ou la construction intellectuelle et symbolique de la scène » (Interview à la radio, 1950). Romancier « séparé » (selon l’adjectif offert à Beckett par Cioran), Pavese creusait dans ses narrations la distance douloureuse d’avec le monde. Ses héros solitaires traversant les éprouvants étés soignent leur éloignement, leur décence, vis-à-vis des tragédies limpides qui se mettent fatalement en place (jalousies, trahisons, et autres crimes passionnels). Dans les magnifiques nouvelles de Vacance d’août, par exemple, c’est un père dont le fils fugue vers l’âge adulte, ou bien un bambin que son batelier de héros délaisse pour s’enticher d’une vaniteuse ; c’est un pénible chemin de sagesse conduisant à l’effacement, à l’anonymat. Au mieux peut-on repousser un peu les sombres issues qui menacent et qui nous tourmentent. Le narrateur sobre et précautionneux a beau quitter de loin en loin nos sociétés aux défaites trop prévisibles, pour goûter le bonheur fragile de la solitude absolue et de la nature sauvage, et leurs plaisirs éternels comme le Pô ; l’humanité réapparaît déjà, hautaine et pitoyable, en bas des collines, avec ses femmes enivrantes et ses hommes impulsifs, et ses travailleurs éreintés et ses fêtards excessifs.

Le « métier de vivre », le travail et l’amour, la dure et dangereuse condition adulte (Pavese vivait « comme un adolescent », écrit Natalia Ginzburg dans un très beau portrait) – tout est traversé par une amertume insistante, que l’on pourrait trouver peu aimable, trop souvent misogyne, voire, tout bonnement misanthropique. Ouvriers miséreux et femmes perdues sont moins souvent sensibles que vicieux ; enfin, il entre beaucoup d’absurdité, et d’ironie, dans une morale de la bonne poire immaculée. Mais la gravité acerbe et solaire qui baigne ici l’humanité dans sa lumière crue signifie bien, répétons-le, une immense commisération, modeste, aussi amicale qu’elle est silencieuse, une sympathie affable jour après jour corroborée par l’inquantifiable, par l’implacable énergie que le romancier fournit toute sa vie durant au service de ses histoires.

http://www.gallimard.fr/

Détails de l'ouvrage : Travailler fatigue - Par chez toi - La plage - Vacance d'août - Le camarade - Les dialogues avec Leucò - Avant que le coq chante - Le bel été - La lune et les feux - Le métier de vivre
Édition de Martin Rueff, trad. de l'italien par Michel Arnaud, Nino Frank, Mario Fusco, Pierre Laroche, Gilbert Moget et Gilles de Van et révisé par Mario Fusco, Muriel Gallot, Claude Romano, Martin Rueff et Martin Rueff, 1820 pages.

Commentaires

bel article sur l'un des mes écrivais favoris et dont je possède toute l'œuvre (en français)... à lire également NUIT DE FÊTE ET AUTRES RÉCITS, recueil de nouvelles contenant Vacances d'Août et le roman GRAND FEU écrit en alternance de chapitres avec Bianca Garufi (l'intrigue du point de vue de l'homme et de la femme), roman interrompu au onzième chapitre, à la fin de leur amour. Superbe.
Anecdote: je suis allé toucher sa maison natale à Santo Stefano Belbo; j'en ai encore le frisson
A lire et relire. Redécouvrons Pavese.

Écrit par : chesnel jacques | 05/01/2009

Votre ami J.Chesnel m'a invité à lire cette magnifique exploration. Je connaissais celle de trois amis : Angèle Paoli, Paul Edel et Pierre Assouline et bien sûr Martin Rueff (dont j'aime l'écriture. Avez-vous lu Icare crie dans un ciel de craie - Belin ? Je crois que vous aimeriez.)
Oui, ce Quarto Gallimard regroupant des oeuvres de Pavese est splendide. Vous savez, j'ai longtemps regardé le photo de la couverture. J'y reviens souvent quand je referme le livre. Elle va bien avec ce que je ressens de cet écrivain. Comme la troisième strophe de "Plaisirs nocturnes" p.161. Le vent, porteur de mémoire... et Poggio Reale p.180.
Dans "Vacance d'août" (si magnifiquement introduite par M.Rueff ), j'ai particulièrement aimé la deuxième nouvelle "Fin août". (c'est Paul Edel qui l'avait signalée sur son blog, je n'ai pas regretté !)
J'ai bien aimé aussi M.R des pages 1363 à1367. C'est un passeur, il m'aide beaucoup à trouver des repères pour entrer dans cette oeuvre foisonnante.
Voilà, des petites choses...
Amicalement

Écrit par : Christiane | 13/03/2009

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