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Procès futuriste

kgeorges.jpgLa mue de l’hermaphrodite
Karoline Georges
Ere, 2008

(par Anne-Marie Mercier)

982 jours après le verdict qui l’a condamnée à la réclusion à perpétuité, l’hermaphrodite bénéficie d’une expérimentation judiciaire : elle doit, devant le public de la toile, se livrer à une performance de 97 minutes livrant le « comment du pourquoi » de son crime. Suit un long monologue, coupé de remarques techniques de son interrogateur-médecin, d’indication du nombre de captations signalant l’intérêt du public mondial, ou de notations horaires. L’hermaphrodite parle, éructe, chante, soupire, murmure sa confession, sans interlocuteur.
Née hermaphrodite, dotée d’une aura, capable de beaucoup de choses étranges et fortes, l’être qui finit par se nommer au bout de quelques années Hermany Mésange apparaît dans la première partie de la performance comme un produit de la médecine (insémination artificielle par un procédé révolutionnaire, chez une mère à la dérive qui se suicide peu après sa naissance).

Elle est aussi un sujet, ou plutôt un objet de la médecine : élevée dans une chambre d’hôpital elle est traitée comme un phénomène, étudiée, éduquée mais pas élevée, laissée aux soins d’une nurse-gouvernante-coach glaciale. Le corps et l’esprit se dégradent, pourrissent, elle perd tout, son aura, ses sexes, la conscience d’elle-même, elle est « presque morte ». Son histoire apparaît comme une fable moderne, dénonçant la direction prise par l’humanité :
« A douze ans, je pense avoir tout compris.
Les humains meurent mais pas l’humanité : vue de loin, la planète grouille sans cesse, la complexification se ramifie, ça fonctionne malgré les mégavirus, les guerres mondiales, le racisme et la pédophilie, malgré l’individualisme et malgré tout. Ca se démesure, ça tend à s’étendre, à devenir Plus.
Mais moi je vois autre chose […] je sens le chaos qui part dans tous les sens, qui bout, qui explose ; je vois la complexification qui devient compliquée, tordue, emmêlée, et je me dis qu’on fait des nœuds partout, que je suis un nœud, que les nœuds pourrissent, infectent leur environnement, que les systèmes s’effondrent, que la nature s’épuise, que les peuples s’enragent, s’égorgent, s’arrachent la tête.
Et je me demande où mène la complexification à ce stade là. Avant, ça servait apparemment à créer des organises fabuleux, parés contre l’adversité.
En naissant, je voulais vraiment exister. C’est inscrit en lettres majuscules dans mon dossier. J’étais exagérément vivante. Comme un soleil. J’étais tout à fait là, plus présente que ne le suggère la décence. »

La deuxième partie de sa confession est celle de la reprise en main et de la tentative de vengeance (ou de révolution). Son nouveau tuteur et père adoptif, le docteur Mésange, la ramène à la vie et devient son gourou. Il l’initie à la « psychotropie » et fait d’elle le cobaye de ses nouveaux cocktails destinés à lui donner fortune et honneurs. Elle se livre totalement et excessivement à cette fonction qu’elle ressent comme une exploration artistique, mission, une religion (qu’elle appelle Ataraxie). La découverte de la turpitude de ce nouveau monde l’amène à prendre son destin en main et à user de sa science des psychotropes pour tenter de convertir toute la société à une nouvelle forme d’existence.

Ce récit déjanté est magnifiquement servi par une écriture incisive, précise, qui creuse les sensations et les idées jusqu’à leur cœur. La haine de soi rivalise avec la haine des autres, du système, du tout médical, du monde. Mais elle est aussi un chant d’amour de la vie, des sensations, de l’excès. L’écriture est portée par un rythme varié et soutenu ; le texte est une danse.
Sur le site de Karoline Georges, on lit qu’elle « explore les processus de sublimation et de transmutation. Elle s’intéresse aux devenirs possibles, à la complexification de l'Univers, au déploiement de la conscience » ; elle est aussi l’auteure d’un soliloque-performance (L’Individualiste) et d’un texte sur l’Ataraxie. La mue de l’hermaphrodite reprend les mêmes thèmes mais la figure du procès mené sous l’œil des internautes leur donne une visée universelle.

Editions Ere.

http://karolinegeorges.com/

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